Mots-clefs

,

product_9782070108510_180x0

Modeste Mignon est un roman d’amour, un roman de mariage, un roman autour de la littérature, un roman de province, un roman sur la fortune et ses revers. Voici de quoi combler les amateurs (et les autres aussi). Il serait vain de vouloir épuiser ici les champs balzaciens tant les considérations de l’auteur sont nombreuses, de plus l’introduction, la présentation et les notes de l’édition suffisent à se faire une idée de tout ce possible, du terreau sous jacent dans chacune des œuvres du romancier. Nous allons donc partir compter fleurette à quelques thématiques affleurant ici et là.

Il est question d’Amour, de celui d’une jeune fille pour un jeune homme, les deux sont aussi purs et loyaux que possible. Comme il n’est rien de plus niais et ennuyeux que cela il sera surtout question des turpitudes de la vie, de comment le hasard et la société se jouent des cœurs les plus chastes.

Modeste est un joyau. Balzac ne si trompe pas puisque toute la première partie du récit il tisse un écrin à la mesure de cette perle. L’introduction à deux fonctions (entre autre), non pas qu’il faille taxer l’auteur d’utilitariste, mais on peut encore moins lui retirer une certaine volonté.  Il avait envie de parler d’une ville de Province, pas de n’importe quelle ville : d’un port. La comparaison avec Paris permet une compréhension immédiate, en même temps qu’elle ouvre sur autant de possibles. Le destin de la famille Mignon et à l’image du siècle : changeant. La reconnaissance, le statut social, la maison, tout cela ne vient qu’avec la fortune (et non plus avec la noblesse, dont encore une fois des personnages déplorent la perte). Les fils du destin se mêlent ici en une drôle de pelote, un cheminement que seul un port peut permettre, on peut y faire fortune, y établir une position sans pour autant éveiller la curiosité de la capitale, autant que l’on peut partir un beau matin pour aller tenter de rejouer aux dés un futur compromis.  La province que dépeint ici Balzac est celle d’une fausse tranquillité, puisque les intrigues et les personnes y sont aussi perverses qu’à Paris. Les familles dont il sera question sont donc acculées, retranchées dans un chalet, or du monde, or du changement. Tous afférés autour d’une seule tâche : préserver Modeste des hommes en attendant le retour de son père. Chaque nœud dramatique resserre le filet autour de cette jeune fille, peu à peu elle est devenue l’unique espoir d’une famille, d’un clan. Chaque étape fut scellée par une promesse de plus : elle conservera sa pureté, son corps et son âme, jusqu’à ce que fortune soit faîte.

L’écrin est de toute beauté, de toute perfection, chacun veille à son rôle, Modeste elle-même semble prendre plaisir à cette vie quasi monastique. Les espoirs et les devoirs de cette assemblée paraissent s’harmoniser au mieux. Mais la perfection n’est qu’apparence, car la quiétude permet un mal bien insidieux, surtout dans le cœur d’une jeune fille : la littérature.

Les lectures de la jeune Modeste l’entraînent sur la pente abrupte de la connaissance des volitions amoureuses. Elle exerce son esprit dans les délices des auteurs romantiques de son temps (en majorité mais pas uniquement), elle ne s’apprend pas d’un homme ou d’un caractère, elle s’éprend de l’Amour lui-même. Il est logique dés lors que cette enfant chérie, trop protégée sans doute, ne convoite rien moins que la perfection dramatique et tragique d’un amour « comme dans les romans ».  La littérature permet l’espoir en l’idée du Beau, de fixer une vie dans un souverain bien, en une quête d’absolu et tant pis pour les expériences et le quotidien, on peut s’y plier puisqu’en dehors il est question d’éternelle félicité.

Le portrait que dessine ici Balzac est celui d’une jeune fille qui a tout pour elle et tout pour plaire, elle est belle, intelligente, dévouée et aucunement dévoyée par le « beau monde » ou par des pensées concupiscentes ou vénales.

La figure qui s’y oppose et elle aussi littéraire. Canalis est l’image même de l’artiste arriviste, de celui qui « à des lettres » mais peu de scrupules (ses seuls freins semblent être ceux que lui dicte son orgueil). Le portrait qu’en fait Balzac sert autant à faire frémir le lecteur (une si parfaite jeune fille risque de tomber dans la toile d’un être aussi immoral) qu’à montrer en quoi l’artiste n’est pas l’Art, en quoi le propos, fut-il la beauté même, n’est pas à l’image du créateur. Bien évidemment, à ce pédant rêvant de politique répond le personnage du jeune amoureux, aussi pur et chaste que la nature le permet, qui par un jeu de dupe commencera une rencontre épistolaire avec la belle. Les lettres ne sont pas reflet de l’Art mais bien celui du cœur.

Alors le propos bascule. Comme dans tout bon vaudeville ou opéra (enfin comme dans toutes créations tournant autour de l’amour) les choses basculent et il va être question de mettre en balance la vérité des uns contre la fausseté des autres.  A ce stade la biographie de l’auteur nous éclaire sur sa volonté de peindre une femme esquisse convoité par de beaux parleurs, tandis qu’un amoureux vrai et pur ne sait que dire pour plaider sa cause. Mais, on peut également remarquer en quoi la thématique des faux semblants englobe l’entièreté du récit.

Modeste se rêve un amour et de fait une vie de roman, nul autour d’elle ne perce se désir d’être aimée pour ce qu’elle est, c’est-à-dire pour ce qu’elle ressent. Nul, si ce n’est un clerc de notaire nain tout à fait éperdu d’amour pour la belle – on y reviendra. Elle écrit donc sous pseudonyme et prêche le faux pour savoir le vrai à un illustre poète. Sa vexation tardive sera le reflet d’une culpabilité à rebours. Son amour lui aussi déguise ce qu’il est pour paraître un autre, mais il ne supporte pas cette charge, le réel lui pèse trop, il préfère perdre son amour que continuer à endosser un costume qui n’est pas le sien. L’artiste lui vit de cette supercherie, il est en cela confondu avec le bonimenteur, il vit aux crochets de quelques puissants pour mieux « être dans le monde » par son image plutôt que pour ce qu’il est vraiment, à savoir rien. La noblesse et sa nécessité d’épouser un « parti » et non une personne, permet de sceller l’importance de l’argent dans ce constat va et vient des valeurs et des aspirations. On le voit la connaissance –littéraire- de Modeste lui permet d’avoir du répondant, de ne pas être dupe des discours qu’on lui sert, c’est l’outil pour démasquer le vrai à l’intérieur du faux. Reste que cette lucidité elle ne parvient pas seule à la transférer (pour ainsi dire) du monde des vers au monde réel, elle n’a de cesse d’être troublée par ses sentiments. On le voit d’ailleurs puisqu’elle cherche à se cacher sous un prêt nom, sous un voile, sous un statut social, sous le mépris sans jamais parvenir à travestir sa nature véritable. la transition est assurée par le biais du nain amoureux. Il serait intéressant de savoir si l’étymologie de gnome ne se superpose pas ici à celle de nain, si la connaissance –intérieure- n’a pas raison de la petitesse, de la difformité –extérieure. Car le plus lucide, le plus sensible, le plus sain d’esprit d’entre tous est bien cet être difforme, cet être auquel on prête des sentiments mais pas les moyens de les réaliser.  Cette « utilisation » du nain comme serviteur de l’amour, ange aux ailes cachées dans sa bosse, n’est pas nouvelle, mais elle gagne ici un degré de plus (si l’on puis dire) car c’est par son biais que « l’amour littéraire » peut exister parmi les pièges et chausses trappes du réel, aussi bien que le « faux art » se voit démasquer comme un discours fallacieux (c’est ce personnage qui rappelle que chacun est apte à aller voir des paysages magnifiques ou de composer des poèmes qui lui plaisent, de la même manière que Modeste à su trouver les notes pour embellir les mots qui lui évoquèrent l’amour).

La critique sociale à laquelle se livre ici Balzac n’a pas qu’une portée pratique –bien évidemment il vise et touche à merveille toutes les cérémonies et ronds de jambes qui sont autant de cultes et de rituels pour âmes ternes- il démontre également que le discours (comme porteur du beau, ce qui fait que l’on peut le confondre ici avec l’Art) n’est pas une question de définition, que sa valeur ne se trouve pas en un idéal figé. Le propre du discours est le changement,  ce n’est pas l’amour qui change à son contact mais bien l’image que l’on s’en fait. Le choc qu’éprouve Modeste à la vue de son amant, le silence de ce dernier qui finira par la persuader (autant que les mots vrais du nain, mots vrais qui doivent être suggérés, cachés faire partie du mystère et non du dévoilement, de l’emphase), le dernier regard révélateur tout cela en dit plus long que les proses ampoulés et corrompus des faiseurs de vers. Faiseurs de vers qui pourtant sont aptes à créer du Beau. Il y a là une ambivalence qui ne peut se résoudre qu’au travers d’une fin romanesque.

Le cadeau que la belle finira par accepter pour ce qu’il est autant que pour ce qu’il représente est une cravache, c’est-à-dire un moyen de tenir et de maintenir l’ordre. Voilà une finalité que celle le roman permet, car l’aporie dans laquelle se lance Balzac sur l’art et l’amour ne semble pas  avoir de résolutions. On remarquera d’ailleurs que l’auteur s’octroie ici de nombreuses intrusions, il indique des passages manquants, se « permet » des réflexions d’ordre moral ou politique de manière beaucoup plus directe. L’écrivain de Modeste Mignon à dépassé la quarantaine, s’il ne délaisse en rien son art, il semble pouvoir conjuguer avec brio la nécessité d’une fin et le fait que cette fin ne soit en rien une solution.

Publicités