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La pensée de Gilbert Durand est saisissante à plus d’un titre. Déjà parce qu’elle vous happe complètement, exhaustivement, sollicitant sans relâche votre attention et votre capacité à critiquer le « dit », mais encore, et surtout, parce qu’elle ne peut pas s’approprier comme un système philosophique classique.

Lorsqu’on étudie la philosophie – ou qu’on la lit – il y a souvent un stade de découverte-rejet, c’est-à-dire que l’envie peut nous prendre de jeter le bébé avec l’eau du bain tant ce que l’on nous explique nous parait abstrait, abscons, sans raison d’être, comme une esthétique de la perte de temps ; au contraire on peut s’émerveille d’autant de remises en questions, de problèmes simples en apparence mais se révélant des plus complexes. En bref, au départ c’est évident : il suffit de lire Platon.

Par la suite, autant vous dire que si vous êtes du genre à avoir tout jeté dès le premier pas de la longue randonnée qui vous attendez, il est de bonne augure de vous en tenir à la lecture du « monde de Sophie » ou de la philosophie pour les nuls, histoire d’avoir quelques bonnes réponses à votre prochaine partie de trivial pursuit ou devant un quelconque jeu télévisé.  Si, donc, vous êtes encore là, la suite va s’avérer beaucoup plus ennuyeuse et beaucoup moins palpitante que prévue, très vite l’écarquillement constant du début (une pomme plus une pomme ça ne fait pas deux pommes) s’estompe pour laisser la place à une série de système (plus ou moins complexes) cherchant à élucider le monde. A ce stade, on a la nette impression de passer pour une oie ou un canard que l’on gave pour tromper l’ennui dans l’attente des fêtes de fin d’année.

Alors bien évidemment, on peut connaître les systèmes, interroger les systèmes, comparer les systèmes entre eux, les faire s’entrechoquer, les remodeler à loisir ou, pour les plus chanceux, connaître une sorte d’extase mystique à la lecture de tel ou tel auteur (on général cela se passe du côté de Cioran, Heidegger, Nietzsche… ceux sont les bad boys du domaine, les citer, en corner les ouvrages, les connaître, les référencer… c’est un peu comme fonder son approche de l’ethnologie en prenant des drogues hallucinogènes un livre de Castaneda à la main en délaissant le « cru et le cuit » de Lévi-Strauss ) on verra rarement ce genre de comportement chez un amateur de Locke ou de Hume.  Si vous n’êtes pas partis à la recherche du « sens transcendantale » de la vie par le biais de quelques lectures underground, vous serez peut être du côté des érudits, de ceux qui  voyagent aux sources kantiennes en compagnie des prolégomènes, avec les strates d’Aristote, avec un dico de grec ancien en poche. Il existe, bien évidemment, beaucoup de voies alternatives, la philosophie de Derrida peut plaire aux amateurs de K.Dick, et rien ne vous empêche de vous engouffrer dans Merleau Ponty, ça réveil les synapses –avant une longue plongée en apnée- on peut même faire dans le social en pensant Sartre comme un philosophe (je me moque, je me moque… si peu). Pour les plus explorateurs d’entre vous, les plus téléramaesques, les plus « philosophie magazine », les plus branchons nous sur le débat de « C dans l’air » de ce soir, il restera toujours Onfray. Je ne rien contre lui, si ce n’est une réponse manquante (j’aime que l’on me réponde lorsque je conseille un ouvrage, ça doit être mon côté réac’ qui ne s’assume pas) et, c’est plus important, le manque de bibliographie dans un bouquin critique sur Freud ça me laisse encore pantois.

On l’aura compris, la philosophie ça ne diffère pas du reste, il y a des courants, des modes, des stars, un public, des publics. De quoi se faire plaisir et de quoi s’ennuyer à mourir. Car oui ! On a le droit de trouver ça beau, esthétique, frappé au coin du bon sens, mais parfaitement ennuyeux. Par exemple en littérature je trouve Hugo admirable, indépassable… et pourtant je peux relire Maupassant à longueur de nuit et m’assoupir en deux phrases de ce cher Victor.  Le mieux c’est, comme toujours, de tâtonner au départ pour ensuite choisir ses auteurs et ses lectures en se faisant plaisir.

Le risque avec ce genre de profil de lecture c’est de ne jamais tomber à la renverse, c’est qu’à force de nous faire confiance ou de suivre les conseils de gens que l’on estime, on ne soit que peut déranger dans nos convictions, qu’elles soient forger de toute éternité. C’est gratifiant puisqu’on ne lit jamais de mauvais livre ou si peu qu’ils paraissent vite comme étant de vagues ombres d’écume dans l’océan miroitant de notre satisfaction, loin du monde, prêt des lignes. Durand vient chambouler tout ça.

Cet ouvrage traite du symbole ou plus exactement du Symbole. Il se divise en plusieurs étapes.

Celle concernant le vocabulaire symbolique, est un petit bijou de clarté, composée d’autant de nécessaires rappels que de salvatrice mise au point. C’est le genre d’introduction, de mise au point que l’on nous réclame à l’école durant des années « cerner le sujet » sans que l’on y parvienne jamais, ce n’est que plus tard lorsqu’on tombe sur ces modèles ci que l’on est pris d’une bouffée de compréhension presque suffocante « c’était donc ça ». Oui, c’était donc ça, nous allons parler du symbole, afin que nous puissions nous y retrouver je vais vous expliciter le champ lexical basique que je vais employer, le tout assorti d’un schéma récapitulatif des plus clairs.

A ce stade on se dit que le voyage va être paisible, on sort les charentaises neuronales, le coussin moelleux en guise d’appuie tête et vogue la croisière.

On est proche de la réalité, lorsqu’arrive la deuxième étape, celle consistant  démontrer par quels procédés l’imaginaire (et son corollaire le symbole) furent chasser de la pensée Occidentale durant des années. La « chasse » aux iconoclastes est menée tambour battant.  Posséder quelques notions d’histoire de l’art, de philosophie ou de psychologie peut être utile sans être vital à ce stade. L’auteur semble attacher une très grande importance (une fois encore) à la clarté de son propos. Il va démonter Descartes à l’aide d’un démonte pneu, ou Aristote et son rôle dans la construction catholique du dernier millénaire à l’aide d’une loupe pour mieux le bruler, mais ce cheminement se fait par étapes, avec un bon sens pédagogique, des exemples et des références. Le symbole est perçu comme une épiphanie s’imposant à la conscience (pour aller vite, je ne vais pas ici essayer de domestiquer les thèses de l’ouvrage) ce n’est pas pour autant une raison suffisante pour passer outre les conventions d’une bonne argumentation. Ce qui est mis en place – et aussitôt mis en pièce – ce n’est rien moins que l’historique du sacrifice du symbole, de son travestissement. Cette démarche ne nie pas pour autant que tous ces siècles ont également impactés positivement notre vision contemporaine de la symbolique.

Par la suite Durand, montre comment le XXième siècle, par le biais de la psychanalyse et de l’ethnologie, fut le siècle du renouveau symbolique. Il va se faisant montrer comment Freud et Jung s’empare de ce vocable pour le remettre au centre (ou peu s’en faut) de leur préoccupations, ou comment le structuralisme va chercher à comprendre le mythe en intellectualisant le symbole. Encore une fois la vision des systèmes ici critiqués est frappée au coin du bon sens, le propos suit une ligne droite, tranchante, n’opérant pas de détour fumeux.

Depuis longtemps déjà la symbolique me posait question comme on dit, mais les quelques intuitions que j’ai pu avoir furent balayées, détruites et aussitôt reconstruites par la lecture de ces quelques pages. Il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas ici d’une vague déferlante négative cherchant à tout éradiquer sur son passage, mais bien d’une démonstration autant que d’une tentative de définition de ce que l’imagination symbolique.  Prendre pour argent comptant les critiques et mises en garde formulées dans cet ouvrage serait une erreur, presque une naïveté. L’auteur précise lui-même qu’il ne peut venir à bout de tous ces systèmes, qu’il existe des exceptions, qu’il faut relativiser tout cela, mais que le point commun global des visions occidentales du symboles s’opère soit autour d’une mise en retrait systématique, soit par le truchement d’une « vénération » presque caricaturale. Il s’agit ici non pas de « détruire » mais de comprendre pour proposer. En cela, l’ouvrage ouvre des perspectives de relectures de certains classiques ou de l’histoire de l’occident tout aussi intrigantes qu’intéressantes.

La suite, par le biais de Bachelard, se propose de mettre en avant la propre perception de l’imaginaire symbolique par l’auteur.

C’est là que les choses se gâtent, que l’océan part se cacher pour céder la place à Neptune et à son trident dévastateur. Les phrases se complexifient, parfois inutilement, les exemples s’estompent avant de disparaître entièrement, le propos s’opacifie. Si tout le début de l’ouvrage est un plaidoyer passionnant pour un point de vu qui ne l’est pas moins. S’il possède ce ton rare et délicat des bons ouvrages à l’attention des étudiants. Il possède aussi cette fragilité inhérente aux démonstrations trop intériorisées, trop récitées, trop intimes, qui les rendent pareille aux sculptures de glaces : captivantes mais éphémères. Non pas que le propos soit mauvais, orgueilleux ou incompréhensible, mais il semble essayer d’avancer en se recroquevillant dans une spirale – presque une débauche- d’épiphénomènes et de découvertes.  L’auteur fait appel à des notions complexes, de manière parfois arbitraire ou du moins définitives sans que le souci de clarté de départ ne soit rappelé à la rescousse.

Cela pourrait être de bon aloi, un exercice pour les méninges, une incitation à lire d’autres de ses écrits (c’est le cas) mais c’est également délétère lorsqu’il s’agit de thérapie. Car si je pointais du doigts le manque de bibliographie d’un Michel Onfray un peu plus haut, il m’apparait plus important de mettre en avant des techniques de « guérison » ou du moins des thérapies vis-à-vis de maladies mentales sans que ne soit évoquer d’exemples concrets ou de réelles mise en pratique. De plus le texte initial date de 1964, l’édition (la sixième) que j’ai lue  met en avant le fait que peu de corrections furent apportées (uniquement formelles) or, de nombreux progrès concernant les maladies mentales ont été fait depuis. Sans parler des thérapies comportementalistes ou de l’usage de drogu… pardon de médicaments, la simple mention de l’autisme comme d’une généralité, comme une forme de « repli symbolique » du malade à de quoi faire frémir bon nombres de personnes.

Si l’ouvrage est saisissant par beaucoup d’aspects, s’il parvient à remettre à plat des considérations intellectuelles et parfois morales que l’on pourrait croire fossilisées dans nos certitudes, il n’évite pourtant pas l’écueil de l’hermétisme. Cela est d’autant plus dommage car il est question d’imaginaire, de rêveries positive de médiation et de méditation, sans tomber dans le piège du « petit manuel pour s’auto coacher et mieux vivre », un minimum de pitons sur le chemin aurait aidé à tracer une voie plus facile d’accès.

A noter que cette note rapide ne reflète pas le stimulation incessante que fut la lecture de cet ouvrage, elle n’aborde ici –comme à son ordinaire- que la face visible des choses, et que mon regret tient sans doute au fait qu’un plus grand souci de prise en compte du lecteur aurait favorisé la démarche au lieu de l’ancrer dans un « propos ». Reste qu’il s’agit ici d’un livre à discuter et qu’en la matière ce n’est pas si fréquent (en général on se contente d’essayer de saisir la philosophie selon un axe par trop solitaire… et trop fier).

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