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9782253159902-T

Lire des nouvelles est une activité réjouissante à plus d’un titre, on en tire plus de satisfaction et moins de frustration qu’à la lecture de romans. Parfois c’est l’inverse, mais globalement, il apparait que la lecture de nouvelles offre une cure de jouvence à l’esprit, elle permet de se détacher des lois de la temporalité, d’avoir à recréer tout un univers à chaque reprise en main de l’ouvrage. Toutefois le dictat de la « fin surprenante » plombe souvent le genre tout entier dans un abîme d’idiotie, comme si une nouvelle devait, souvent sous le fallacieux prétexte de ressembler à ses cousins contes et fabliaux, à tout prix « avoir une chute ». Les amateurs de confusions entre nouvelle et anecdote devraient lire la dernière de cet ouvrage, ils en auront pour leur frais.

Pendant le temps de leurs achats et de leur tentative de remboursement auprès d’un thérapeute cinésthète compétent, profitons –en pour plonger plus avant dans ce recueil.

La route des crânes : enième variation autour d’un thème mille fois revisité depuis que le monde est monde, à croire qu’au paléolithique déjà on cherchait à empêcher son voisin de dormir en paix en lui racontant de macabres légendes déguisées, pour l’occasion, en fait divers. La singularité de ces histoires c’est qu’elles ne souffrent aucune ambivalence, aucun faux semblant, si vous vous y prenez mal, vous vous retrouvez comme un pêcheur à la mouche racontant sa plus belle prise à une assemblée d’écologistes, quelque chose de ce genre. En revanche si vous vous y prenez bien, vous hypnotisez littéralement vos auditeurs, qui bien que tout à fait conscient de la chute(on y revient toujours) à venir s’en moquent du tiers comme du quart et préfèrent se laisser bercer par votre prosodie. Les amateurs du genre semblent avoir fleuris sous les auspices des années 60 et 70, on retrouve trace de cet engouement particulier dans les hommages à rebours rendus à Moebius.Giraud. Banks est ici, ce qu’il est toujours : un conteur, mais cette fois il délaisse sa tenue de camouflage estampillée « écrivain malin ».

Une nouvelle paisiblement macabre, le grillage qui l’entoure à déjà était mille fois analysé et disséqué, à croire que nous avons-nous même coulé le béton de ses poteaux

Un cadeau de la culture : ce récit nous plonge dans un des délices qu’affectionne Banks : le sentiment tordu.  D’un côté le flot constant de la conscience, les rafales intimes de la culpabilité, les troubles du à l’incapacité de prendre une décision, l’inconstance permanente du « pour et du contre » ; de l’autre côté la logique pure et dure, l’équilibre dans le choc décisionnel, la certitude de savoir où se situe la morale. En plaçant, une fois encore, son héros dans l’inconfort de l’entre deux, Banks induit une situation impossible, un cul de sac humain, une bénédiction pour écrivain. Bien avant Kant déjà on se demandait où pouvez bien se nicher la morale et bien après Dostoïevski on continuera à être étouffé par les conséquences possibles de nos actes. Au final, dans une ambiance digne de Blade Runner (je fais bien allusion ici au pessimisme humide du film et non à K.Dick), un être tente de résoudre un telle dilemme, comme on arrête un taureau qui cherche avec une plume : en plaçant son espoir dans l’impensable, en mesurant le hasard des causalités.  De quoi, nous faire nous poser des questions fondamentales, pas tant sur la conséquence de nos actes (il m’étonnerait que je puisse me trouver un jour dans une situation pouvant ressembler de loin à ce qui est décrit ici), mais sur les limites que nous posons souvent trop arbitrairement entre le hasard et la nécessité d’une part, et d’autre part sur ce que recouvre vraiment le fait d’être un « oublié » social. La désinvolture première du héros, sa façon de sub-nager dans les milieux interlopes du monde, de tenter d’échapper à toute forme de responsabilité prolongée, finie par le transformer en cible idéale, en victime de choix pour aller à l’abattoir du manque de scrupule qui gouverne le plus grand nombre. Encore une fois l’auteur propose plus qu’il n’y parait, sans négliger la force première du récit : nous plaire. Un très bon récit.

Curieuse jointure : revoilà le thème classique : l’inversion de point de vue. A chaque prémisse de la sorte, je repense à cette planche de l’immense Franquin, celle où la terre vue du ciel termine comme étant le cochonnet d’une partie  de pétanque endiablée. Quel outil à double tranchant formidable que le relativisme. On s’en doute le parti pris est, encore une fois, classique, déjà vu, déjà lu. Rien de surprenant sous les frondaisons ? Pas si sûr, ce qui marque ce n’est pas le choix, judicieux des personnages ou d’une écriture allusive (comme il se doit pour se genre d’exercice tenant plus de voltige qu’autre chose, du moins si l’on s’en tient à la sacro sainte notion de « chute » celle-là même que nous essayons d’éviter), mais bien le sentimentalisme, quasi sirupeux qui dégouline des pages. Le chagrin amoureux, les amours trompées, il n’y a que ça de vrai pour vous façonner un égoïsme tel. On y verra beaucoup de choses dans ce récit aimable, plein d’entrain et de zèle, personnellement ce qui en survit c’est cette façon de dire que l’amour rend aveugle.

Descente :  frontière des distances, frontière entre ce qui fait l’être : l’intérieur ou la coquille, frontière entre patience et abandon, frontière entre être sain d’esprit et la folie, frontière entre la douleur et l’oubli. Tout est question de contexte, puisque dans les moments difficiles les certitudes que nous érigeons comme autant de barrières, de frontières entre nous et le monde tel qu’il est, sautent les unes après les autres, nous laissant démunis. Le courage se tient alors dans la capacité que l’on a, à enchaîner les actions, comme autant de faits vitaux, d’évènements cruciaux.  Autant de questions sans fondement tant que l’empirisme ne vient pas douloureusement les faire surgir sous nos pieds. C’est peut être là, l’une des pulsions vitales de la littérature : nous sortir de notre sommeil de certitudes sans avoir à nous plonger dans l’enfer des ébouillantés.  En prenant la figure du survivant, de l’assoiffé dans le désert, de la perte du soi dans l’oubli, Banks met de côté la possibilité d’une illumination, d’un Samsara à franchir, comme toujours le monde de l’auteur est dur, froid, tranchant (même son humour frôle le nihilisme), pour nous plonger dans l’égoïsme profond de la conscience : impossible d’éteindre le flot des pensées, impossible d’effectuer cette simple tache : survivre. Un récit en deçà d’autres plus aboutis sur des thèmes similaires, mais que l’auteur parvient à habilement nous servir, puisqu’on se demande d’où provient ce frisson dans notre échine. Résolument sombre.

Nettoyage : l’humour de Banks le voilà, toujours prompt à se réjouir des joies d’une humanité en panne d’elle-même.  A nous voir nous prendre les pieds dans le tapis de la technologie, il y a de quoi rire. En tous les cas on le fait ici avec bon cœur. Une nouvelle pour ceux qui douteraient encore que Banks est aussi un écrivain du rythme.

Fragment : étonnant comme tout le recueil repose sur la notion d’exercice de style. Si une grande partie de l’œuvre de Banks en science fiction propose de revisiter le thème du space opera, on a l’impression à lire ces histoires courtes que l’auteur avait envie de se frotter à d’autres encrier, à d’autres perspectives, de tester des harmonies ou des gammes différentes. Non pas que le style diffère à chaque fois, peut être est-ce l’une des raisons pour lesquelles il ne semble pas apprécier de trop dériver dans d’autres contrées que les siennes ( ?), la tonalité reste également la même, mais on sent une envie, une pulsion créatrice à l’œuvre tout au long de ces nouvelles, comme une envie d’expérimentation. Des tâtonnements habiles dans son activité de lecteur, une envie d’aller sur d’autres terrains de jeux. Comment qualifier autrement l’ensemble de ce corpus ? au-delà des convergences de styles ou de vues, il y a cette capacité à conter des histoires comme un enfant surdoué, la naïveté et sa fraîcheur d’un côté, la capacité de synthétisation et de malice de l’autre. Ce « fragment » ci (au singulier malgré ce que suggère l’histoire elle-même) apporte plus de questions que de réponse : exactement ce que l’on réclame de ce type d’exercice. Un régal.

L’essence de l’art : nouvelle, novellas, roman qui n’a pas envie de trop s’exposer ? Ce, relativement, long récit échappe à ce genre de classification pour venir s’engouffrer dans notre imaginaire, s’y lover pour une étreinte pas forcément des plus ragoutantes.  La compréhension jusqu’à l’extase, l’oubli du « je » au profit d’un « nous » imaginaire, un océan dans lequel noyer nos interrogations, nos scrupules et notre incapacité. Souvent Banks interroge la Culture par le biais de sa suffisance, par l’ étrange faculté qu’elle a de provoquer le dégoût, l’ennui, l’abominable. Les définitions qu’il en propose sont toujours négatives. Ce qui en ressort c’est une forme d’autoritarisme lumineux. En cela je rejoins et je m’éloigne de l’introduction proposée dans ce recueil. Une introduction souvent frappée au coin du bon sens, qui a la bonne idée d’émettre un point de vu cohérent sur l’ensemble du corpus, notamment sur l’utilisation des personnages principaux et sur les thématiques principales de l’œuvre. si ce texte permet d’appréhender de manière intéressante et captivante les différents volume –cela mériterait bien plus qu’une introduction – il m’apparait également –  mais comment faire autrement ?- que la lecture en rester trop manichéenne, trop parfaitement huilée pour véritablement touchée l’essence de la Culture. Il y a un élément capital dans la Culture, élément donné ici, encore une fois en négatif : elle nous plait et nous attire. La Culture n’est pas cette ersatz de civilisation paresseuse que l’on voit dans Wall-E, elle n’est pas une somme intangible d’individus vacants au rien de leur envie plus ou moins passagères habilement dirigée par des mentaux omnipotent. La Culture représente l’utopie du possible, le rêve de tout individu. Si cela donne la primeur à des individus pourvus de morale et de scrupule, afin de nous conter des aventures dignes d’être écrites, cela va s’en dire, cela donne également la primeur à des intelligences artificielles. L’une des forces de Banks est de peindre toute la culture à l’envers, mais également de permettre l’identification à cette dernière par son biais le moins visiblement humain : des drones ou des missiles couteaux.   Placer l’intelligence, les sentiments, la volonté, tout ce qui nous fonde dans ce qui ne nous ressemble pas, est un pas vers la question de l’altérité. Jusqu’à quel point le lecteur peut il se convaincre de ressembler à ces machines, alors mêmes que ces machines le dépassent véritablement, qu’il ne fait que croire leur ressembler, que s’abuser lui-même se son savoir ; tandis que dans le même temps sa soif d’action (pour ainsi dire : d’existence) passe, elle, par le biais d’adversaire (plus ou moins) déclarée de la Culture ? Le parallèle avec l’Angleterre proposée par l’auteur de l’introduction me parait ici porter à ses limites, car il ne permet pas ce questionnement incessant autour de l’altérité, de la reconnaissance de l’autre.

Il y a dans la culture, dans son  essence une fraternité assumée avec la violence, avec la nécessité de s’imposer. La scène d’anthropophagie que propose cette nouvelle, met sur la table (si je puis dire) ce questionnement.  L’essence, non pas de l’art, mais de la question que pose cette nouvelle est celui de la permissivité. La Culture, permet (potentiellement) tout, seul son refus semble la séparer de l’état « supérieur » d’existence. Pourtant une telle liberté n’est pas nécessairement synonyme d’acceptation, encore moins de compréhension.  Dès lors l’utilisation du mysticisme (manger la chaire du Christ où goûter celle d’humains revient à une transsubstantiation) permet de questionnement plus angoissants, sans doute car plus profonds.

La dernière nouvelle, il vaut mieux la laisser aux insatisfaits. Ce recueil à la mérite de proposer de bonnes nouvelles, dont un amateur de science fiction se délectera peut être plus aisément des nuances et subtilités, reste en arrière goût, comme pour certains whisky tourbés encore un peu jeune ou certain pu erh (jeune également) une amertume hivernale, un soupçon de regret. On aurait aimé autre chose, on aurait aimé ne pas lire ça tout de suite, pour en lire plus plus tard, on aurait ne pas avoir à se dire que ce recueil est également une somme, un intégral.

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