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Pour s’intéresser à ce genre d’ouvrage il faut n’avoir rien à lire pour l’été ou dans l’avion, aimer les récits de voyages ou apprécier la randonnée. Je fais partie de la dernière catégorie, ce qui explique que ce livre me soit tombé dans les mains. De là soit j’opte pour une lecture littéraire au sens strict et chiant du terme, soit pour un compte rendu un peu plus objectif, à savoir en fonction du contexte  d’écriture, d’édition et de lecture.

Ce n’est pas un roman au sens « littéraire faculté de lettres modernes » du terme, on aura pas ici de quoi plonger la tête dans les alizées poétiques des figures de styles ou de crise d’exaltation face à profondes considérations sur la nature humaine. Si l’on cherche de la littérature il faut aller voir ailleurs (pas plus loin, ne confondons pas tout). Toutefois, il ne faut pas non plus en déduire qu’il s’agit d’un divertissement (ce que la saillie de Redford tend à faire croire en quatrième de couverture), cet ouvrage a des ambitions et se donne les moyens pour les atteindre.

Il va être question de récit d’aventure à la première personne, de franche rigolade, d’informations historiques et de considérations plus sociales. Tout un programme condensé en quelques centaines de pages.

Concernant l’histoire du livre lui-même, je vous conseille de lire d’autres avis, comme trop souvent ils racontent parfaitement tout le livre ou presque.

Ce qui marque d’emblée le lecteur c’est l’humour de l’ouvrage. Randonneur ou pas, vous en aurez pour votre argent à temps passer à rire.Bryson s’appuie sur deux types de techniques parfaitement rôdées et efficaces, les mésaventures plus ou moins personnelles, de l’ordre de l’anecdote, et les considérations généralistes sur ses contemporains. La première de ces techniques nous mène tout droit à ce que Ramon Pippin et ses amis nommaient judicieusement un « rigolo de noce et banquet », il peut être difficile d’égaler la platitude froide et marbrée d’une anecdote mal racontée. Le premier talent de Bryson est ici, il parvient à nous faire croire à l’incongruité de tel ou tel moment, avec un naturel désarmant, alors même qu’il y a là un travail d’orfèvre. D’autant que ces moments, constituent des moments d’observations après une longue montée. Dit autrement  : il ne s’agit pas uniquement d’un livre d’humour. On y rigole à foison, avec passion, la bonne humeur est très présente, mais délivrée judicieusement, sur un rythme régulier, selon une mécanique huilée et efficace.  Bryson possède cette touche journalistique qui lui permet de narrer le quotidien ennuyeux de manière à extraire le sel savoureux de la désillusion, sa propre mise en scène (avec son inénarrable ami/compagnon de route) n’en devient que plus savoureuse. Il n’en reste pas là, puisqu’il change parfois de registre, trempant sa plume dans l’acide de la satire pour fustiger les moeurs américaines. Cette critique prend de l’ampleur et touche au but, à savoir nous faire rire, nous consterner et nous faire grincer des dents, car elle tranche avec la bonhommie de l’auteur. Un incident de parcours de l’écrivain nous fait rire, apporte de la légèreté, quand soudain un chiffre, une donné brute sur le mode de vie de ses congénères nous rappelle la crudité du consumérisme, on rigole bien à gorge déployée quitte à gêner le voisin, avant de tomber dans un mutisme quasi morbide.

Là ce tient, à mon sens, la véritable force de Bryson, dans ce sens du rythme, cette gestion de césure. L’utilisation des détails force le trait, permet le ridicule, nous fait admettre le réalisme cocasse des situations, et offre un écrin fabuleux aux données sociales que diffuse Bryson.

Pour bien saisir l’importance de ce rythme, de cette gestion narrative, il faut prendre en compte le rapport qu’entretient l’auteur avec la nature. S’il nous fait rire c’est qu’il est « normal », un peu vieux, un peu bedonnant, un peu mou, un peu maladroit, curieux mais pas téméraire, son avidité de renseignement ne le rassure pas, au contraire comme vous et moi les récits sur les attaques d’ours l’effraient. De quoi s’identifier facilement, de quoi avoir envie d’en savoir plus sur son périple à travers les bois.  On est loin des considérations mystiques, morales ou techniques de ce genre d’ouvrage, il faut éloigner Thoreau, Muir ou London de notre imaginaire, tout autant que les grands reporters de guerre ou les longues enquêtes sociales sur plusieurs mois voire années. Il est question d’expérimentation, l’envie de faire une balade pour voir de quoi ce genre de périple est fait, de l’intérieur, de se limiter à cette lecture du monde. Le trail de ce point de vu repose sur le quotidien. On est loin des exploits de Mike Fay ou des visions d’un Rick Bass ou encore d’un écologisme à la Abbey . C’est, sans doute, ce manque volontaire de gigantisque, de dramaturgie qui permet à Bryson d’être aussi vrai, aussi touchant, de rendre compte du chemin, des difficultés, des errements, des erreurs et tout simplement de l’absurdité du monde.

Le point central du récit reste les aléas d’une randonnée au long cours. Si cette randonné quasi improvisée permet de faire rire le lecteur, l’auteur -confiant à juste titre – décide de nous faire part des résultats de sa documentation. Souvent les débuts de chapitres s’ouvrent sur des informations historiques sur la construction, la mécanique, l’entretient ou encore la préservation de l’Atlantic Trail. Sur un ton, plus journalistique – jamais sentencieux – cette vérité nous éclaire sur la transformation des idéaux, sur comment l’utopie était fragile dès le départ, les idioties présentes dès le départ de l’aventure et le crescendo de l’horreur au fil des décennies.  Que ce soit des faits historiques, des données écologiques, des anecdotes sur des randonneurs célèbres ou des faits divers sordides, l’auteur n’est pas avare en renseignements.

Faire une promenade dans un paysage répétitif, à l’horizon inchangé à l’infini, à de quoi vous déprimer, ne faire qu’escalader des pentes de schistes à vous ouvrir les mains durant des mois n’a rien de réconfortant, se faire dévorer par un ours (à moindre d’être ce genre Doug) ne correspond pas vraiment de l’idée que l’on se fait d’un rapprochement avec la nature. La marche est ainsi faite qu’elle réclame un effort soutenu physique et psychologique, des instants de bravoure, tandis qu’en échange elle vous fournie cet étrange sentiment de bercement indolent vous plongeant dans la contemplation de l’instant sans nul besoin d’un gourou, de l’émerveillement, des surprises attendues et d’autres inattendues. Comme le précise l’auteur, cela permet de mesure et d’être à l’échelle du monde. Il en va de même pour se livre, dont le rythme offre une ritournelle agréable, prévisible, cotonneuse permettant à un plaisir vrai de s’installer, des moments de drôlerie impayable et, telles des pentes herbeuses camouflant des serpents aux aguets, des pensées plus sombres et plus amer.

L’auteur ne met pas beaucoup l’accent sur les moments de déprime, gageons que la solitude de la marche lui sied plutôt bien, en revanche entre moment de rire, émotion et documentation, il pointe du doigt les dysfonctionnement d’un système de destruction de la nature et de notre rapport à cette dernière.

Or, il ne s’agit pas d’un plaidoyer écologiste ou d’une plainte moralisatrice, uniquement de constats frappés au coin du bon sens. Dès lors si Bryson apprécie la fraîcheur d’un magasin climatisé, il nous explique comment l’homme est venu à bout de la nature par ses ingérences répétées, comment le cynisme a gangréné jusqu’au tronc tout considération autour d’un biotope. Que ce soient les problèmes d’égo, les volontés d’exploitations industrielles ou touristiques, le manque de discernement de l’organisme d’état en charge des forêts (ce passage possède assez de force pour vous convaincre de devenir un activiste écologiste dans l’instant), la stupidité des consommateurs, tout est passé au crible de ce bon sens à  échelle humaine.

Le rythme du livre est bien celui d’une randonnée, on passe par toutes sortes d’émotions, on néglige les paysages, on est impressionné par d’autres, on court pourchassé par les insectes, on expérimente l’individu dans ses travers et ses délices..; et lorsqu’on en revient, subsiste très fort au fond de nous la hâte d’y retourner, surtout lorsqu’on voit l’allure du monde.

il n’y a ni morale, ni nostalgie dans ce récit, mais une profonde amertume. Car Bryson semble chercher de tout côté une branche plus solide que son expérience à laquelle se raccrocher, les touristes, les prometteurs, les gestionnaires, l’institution d’Etat et il ne trouve rien. Rien qu’une poignée de volontaires et une plus grosse poignée de marcheurs, pour se rendre compte, pour vivre à cette échelle, à ce rythme là.

Un livre très bien construit, sachant manier à merveille les effets à court et à long termes, un petit régal, une vraie rencontrer.

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