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La contre-culture non plus comme épreuve du monde, du social, de l’état ; mais contre soi. Une façon d’expérimenter le refus des autres, de l’organisation moderne. Abbey fait date non pas parce qu’il marque un « point de départ » pour l’écologie moderne ou pour la rébellion sociale, mais, presque au contraire, parce qu’il pose une borne sur le chemin. Une marque ombragée, fraîche, belle, apaisant mais une borne tout de même, un point d’arrêt.

Le point commun des personnages, tout autant bigarrés et dingues qu’ils sont, c’est le refus de voir une région naturelle dézinguée au profit des entrepreneur véreux, des touristes à la recherche de  lieux d’aisance climatisé en plein désert. Le refus de participer à cette course en avant dans le mur et contre la nature.

Plus avant, la belle jeune fille au caractère trempé, hésitant encore entre vendetta et coeur tendre, le docteur en mal d’amour et de sensation, le mormon en quête d’une réponse et le sauvageon, irons bras dessus, bras dessous, de coup de gueule en coup d’un soir, se battre contre l’esprit d’entreprise, rien moins. Il faut comprendre qu’à l’époque, enfin à n’importe quelle époque, mais dans les USA post hippie, là où les idéaux ont cédé sous le poids de plombs du dollar doré à l’or noir et autre charbon, il ne fait pas bon se pavaner comme contestataire. Bref, à cette époque vouloir arrêter l’autoroute du progrès c’est ni plus ni moins que lutter contre le bon sens, cet outil que ce cher croyez que nous partagions si bien.

Ce livre n’est pas celui d’une quête, enfin peut être mais on est loin de l’épée magique menant à la route pavé d’or pour aller libérer la princesse, c’est surtout le récit d’une dissonance cognitive. Vouloir le « bien », vouloir rendre sa place à la nature, c’est lutter contre son espèce, même le refus de tuer l’autre n’est pas la garanti de ne pas lui nuire. Il ne s’agit plus de vivre en autonomie dans la nature comme un Thoreau moderne, mais bien de détruire, de casser, de vandaliser, de se positionner comme terroriste aux yeux de votre propre pays, pays qui vous a fournit les idéaux idéologiques à la base de votre révolte.  Dès lors, comment échapper à la peur, au stress, à la rebuffade psychologie, à la paranoïa, à l’amour autant d’émotions parasites lorsqu’on mène une guerre, autant d’émotions qui garantissent votre humanité dans un monde béton armé, de macadam et de bitume.

Cette dissonance, cet aspect désaxé, se retrouve dans le style même de l’auteur. Abbey manie la phrase avec une volonté descriptive. Il ne semble pas vouloir décrire, au sens des auteurs classiques européen (notamment) du 19ième, il ne veut pas faire beau, faire sens, dépeindre un tableau miroir des émotions intenses que ressentent ses personnages, en revanche il parait presque subir la description, comme si une fée digressive s’emparait de lui, l’obligeant à se pencher sur des détails, des petits riens. Ainsi un bulldozer, devient vivant sous nos yeux par l’adjonction d’informations sur son fonctionnement, de la même manière que l’on ne passe pas sur un paysage comme un touriste pour le prendre en photo, on s’y attarde, on prend le temps d’enfoncer la jeep dans des endroits improbables, de vérifier le nom scientifique d’une plante. Ce souci du chemin de traverse, fait le charme de ce livre, car c’est bien un souci d’arpenteur et non de cogiteur. Bien évidemment on connait les déboires et les joies des personnages, on les accompagne avec allégresse, mais Abbey parait soucieux (à raison ou non) de poser leurs faits et gestes dans un panorama plus grand,  dans un contexte précis pour mieux rendre compte de la portée de leur geste, des risques qu’ils encourent, en même temps que du je m’en foutisme de la nature, de son intemporalité. Cette volonté pèse de son poids, de son inaction sur le récit, il faut lancer la machine, attendre que l’inertie fasse effet pour être autoriser à passer à l’action.

Dans le même temps, les dialogues et les situations semblent dotés d’une énergie interne propre, cette impression est renforcé par le charisme fou (au sens premier) de Hayduke héros comme on n’en fait plus, sorte de Don Quichotte qu’une surdose d’amphétamine, de bière et de napalm aurait rendu conscient de lui-même (jusque dans une certaine mesure) conscient mais pas au point d’être raisonnable. La parole prend une tournure véritablement « parlée », courte, brutale, sans concession c’est l’écrin de l’instant.

Ancrer ce livre dans la contre-culture, c’est l’enfermer sous une cloche d’un verre historique par balle et anti relecture, c’est se limiter à l’avis de Greg sur l’oeuvre de Crumb (le parallèle ici semble valable du fait que les pages du roman sont illustrées de superbe manière par un Crumb en pleine possession de son art, parvenant à donner corps aux scènes sans envahir l’imaginaire), c’est vouloir à tout prix retenir la parodie  des années 60-70. Parodie, trait grossie et grossier mille fois par les médias de tout bord prêts à oublier Altamont pour ne retenir qu’un gourou ou deux en quêtes d’une spiritualité de bas étages. Il n’est pas question de ça ici, et Abbey le sait bien, lui qui fait dire « je suis un hippie » à son héros qui n’en a que l’apparence, dans un bar plein de cow boy purs jus, histoire de … choquer… et de se battre sans avoir à trop de compliquer les neurones.  De ces clichés, après tout l’héroïne changera d’hommes plus souvent que de chemisier, délaissera finalement l’animalité au profit du paisible, tout en abandonnant un chat,  allez chercher une cohérence dans tout cela.

L’étrange va plus loin encore, avec ce « méchant » tout tracé, tout écrit, trop raide et obstiné pour être honnête, un méchant de pacotille, un méchant trop humain qui finit par écouter à défaut de comprendre, un méchant qui existe. Il y a cela aussi chez Abbey la conscience de l’individu, un homme seul peut être con, mais un paquet d’hommes cela amène un paquet de conneries. Ce qui les rassemble :  la croyance non pas en un quelconque dieu mais dans le profit, l’oubli des valeurs aux profits de la mémoire de la bourse (dans une volonté de citer Wilde peut être). Le mal, le vrai, se terre plus insidieusement dans le laisser faire quotidien, dans la toute puissance du confort, le mal que l’on veuille ou non, c’est nous.

Dès lors on comprend qu’il n’est pas vraiment de « contestation » au sens gentiment médiatique, mais que l’on s’approche plus du discours d’un « putsch rebel club » de Lobjois que d’une gentille bluette écolo la fleur aux dents. La figure de Hayduke, dérivée de Doug Peacock, est l’amer constat que la force brute, la résistance, la volonté, la folie, l’efficacité ne peuvent exister que dans un paradis romanesque. Ce n’est pas la réussite qui importe, le nombre de bombes posées, le nombre d’édifices mis à bas, c’est la tristesse, l’immense vague de nostalgie qui nous submerge une fois la poussière retombée. Car l’individu ne peut vivre de combat, ces derniers sont faits pour tester le refus, pour voir si oui ou non on est du bois de ceux qui ne peuvent supporter l’état quel qu’il soit.

Comment vivre une fois que l’on sait de quelle cruelle manière les coupes blanches sont orchestrées avec l’aide des agents de l’état et l’argent du contribuable ?

Comment vivre en connaissant ce que fut la beauté ?

Se niche dans ces pages comme le reflux maïeuticien d’une autre vie, de celle d’avant loin de toutes les idioties modernes.

Alors.

On rit jusqu’aux larmes de pluie, en espérant que cette eau soit salvatrice.

On rit jaune, on rit de douleur et d’amour mêlés, on rit en posant des bâtons de dynamites… quoi de plus sain finalement ?

A lire sans une once d’esprit réactionnaire en poche… puisque le briquet tempête s’y trouve déjà, dans la poche.

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