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Peut être est-ce les réminiscences d’un Hunter S Thompson qui font que le journalisme de terrain semble désormais devoir s’armer d’une bonne dose de réalisme auto-satisfait pour paraître crédible aux yeux des plus récalcitrants. Comme si, sans la sueur et les os du journaliste il ne pouvait y avoir de vérité possible.

Assumer la subjectivité du propos afin de professer un avis, voilà une noble direction que bien peu, toujours trop peu, semble vouloir suivre. Après tout, l’aisée de la critique réside dans son refus de prendre des risques, souvent planqué derrière un fatras de références plus ou moins cryptiques. De fait, entre les indigences des JT populaire qui dogmatisent nos cerveaux à longueurs de marronniers, et celles des presses spécialisées dont les tribulations et les considérations sont de plus en plus solubles, qu’elles soient de papier ou de numérique, dans les avatars et les avantages qu’octroient les grands groupes (je t’envoie le produit pour que tu puisses en parler…librement…librement…librement…libre arbitre toujours…) . Au final à vouloir résister à ses sirènes ci pour faire se métier là, on prend des risques.

Avoir un avis tranché sur Vollman le journaliste (on ne parlera pas ici du romancier dont l’approche est radicalement différente) est chose facile : on aime ou on n’aime pas. Comme souvent avec les « reporters de terrains qui sortent des livres sociétaux dont on se demande si c’est pour apporter un artefact de la vérité ou pour se faire mousser auprès des confrères plus frileux ». Suffit d’avoir un dictaphone et de ne pas avoir peur du paludisme pour devenir l’un de ceux là ? Dès lors quelle différence entre eux et les « auteurs » du rayon « bien être » ? Aucune, il s’agit juste d’apporter au lecteur ce qu’il demande et tant mieux si tout cela est vide et emplie de poncif.

Seulement Vollman possède, en plus d’une bande d’amateurs-traducteurs comme Claro, une étincelle d’étrangeté, une différence presque palpable. Au départ on ne met pas le doigt dessus. Que l’on soit vierge de toute expérience dans ce domaine de lecture ou que l’on se ballade avec un carnet Moleskine dans la poche arrière de notre treillis urbain (forcément urbain, le moleskine n’est pas approprié en pleine jungle, ou même en montagne, ou dans un marécage, ou dans l’herbe, ou par temps de pluie… ou… là où l’imaginaire du gentil poète étudiant se heurte à la dure réalité du monde), on ne peut que ressentir cette différence. Comme si l’on pouvait lire et comprendre un propos décodé par une tierce personne. Il nous manquerait une formation en sémaphore que ça ne nous étonnerait pas plus que ça.  Et puis ça nous saute aux yeux. On passe notre temps à chercher ce qui dépasse, sans doute parce que nous sommes planqués dans notre anfractuosité de lecteur, alors qu’il faut être surpris par un manque. Accrochés que nous sommes à guetter les relents d’humour égocentrés à la Thompson, Sacco et tant d’autres, nous avions oublié la forme littéraire elle-même. Ce qui est absent de cet écrit c’est la style, la volonté romanesque, le récit. Exit les tapes dans le dos conceptuelles et stimulantes intellectuellement à Nicolas Bouvier (ce n’est peut être pas plus mal, après tout être « théoricien  de l’échappée » c’est vouloir déflorer Alexandra David Neels, ou alors faut pas dépasser le mysticisme de l’alchimiste… étrange comme le reportage engagé se mêle aux récits d’aventures et comme ces derniers tombent aisément dans le piège du sable mouvant du spirituel de bas étages ou de la philosophie de poche révolver).

Cet ouvrage met au placard toute volonté de représentation esthétique. C’est tout juste si l’auteur/héros se met en scène, à peine pour faire les présentations. Il n’y a pas non plus de photos ou de documentations, à peine une maigre carte « informative ». Cela n’est pas pour autant un gage de « neutralité du discours »  car en lieu et place d’une contextualisation, d’un rappel des faits, d’un positionnement économique, politique ou social… il n’y a rien. Deux semaines après la catastrophe Vollman part au Japon, armé d’un « compteur Geiger », une interprète sous le bras et va poser des questions aux gens. En guise de réflexion profonde sur le sujet nous aurons droit à une ou deux doctrines de Bouddha.

On se retrouve en creux et en manque. On aimerait en savoir plus, on aimerait pouvoir nous positionner mais l’horizon reste désespérément aussi plat que l’électrocardiogramme d’une poupée vaudou.  Vollman cultive la frustration, puisqu’il ne tombe pas non plus dans les pièges d’un traitement de faits divers façon presse à scandale, lorsque son appareil ne s’affole pas, il le dit, alors même que cela semble aller à l’encontre d’une vision catastrophiste de l’événement (et donc d’une certaine facilité pour le lecteur de prendre fait et cause pour la position anti nucléaire de l’auteur).

Derrière cette paresse se cache pourtant un élément primordial (et bienvenu) : la simplicité.

Vollman va sur place, rencontre des situations et des gens et en rend compte. Sobrement, sans effets, sans chercher à donner du sens ou une direction. Au départ c’est surprenant, puis très vite on s’aperçoit que cela nous laisse de la place, peut être trop grand pour certains. Vollman ne répond à rien, il ne fait pas non plus ce petit pas pédagogique en conseillant des ouvrages ou des films (saine habitude lorsqu’on découvre XXI, tout à fait hors de propos ici). En le voyant évoluer « sans histoire », il nous permet de nous interroger, de nous poser des questions. Ainsi on se demande : où, quand, comment, avec qui, pourquoi, dans quel contexte, que faire et d’autres encore ? La démarche de l’auteur révèle ainsi toute sa force, puisqu’elle pose le lecteur en observateur, presque en narrateur passif, en lui donnant la distance nécessaire pour s’interroger sur ce qui fonde ses propres obsessions.

On se retrouve face à reportage sans voix off explicative, un documentaire animalier sans les « petits noms mignons » pour permettre à nos émotions de vivre. Surtout que certaines questions l’auteur se les pose également, comme par exemple les différences entre les mesures de la radioactivité et ce qu’elles signifient, mais il décide délibérément de les écarter.

On prend alors la mesure de notre ignorance. De quelle manière, nous fûmes submergés d’informations et si peu informés sur l’une des catastrophes les plus dramatiques de ce début de millénaire. En recueillant ces témoignages, en posant des questions simples aux gens qu’il croise Vollmann ne fait pas un travail d’enquêteurs, mais celui d’un rapporteur. Sans doute pas pour l’Histoire mais plutôt poussé par la curiosité, pour agir comme un écho discordant au milieu d’un fatras d’aberrations et de certitudes sur le sujet.

Bien évidemment, on pointera du doigt les questions autour des bombes atomiques lâchées par les USA sur le Japon des décennies plus tôt, du fait de récent travaux universitaires montrant qu’un certain relativisme hanté l’esprit japonais d’alors et montrant –comme souvent- que l’impact psychologique durable fut également présent pour le « lanceur ». Plus prosaïquement on s’interrogera sur le choix judicieux d’un tel rapprochement. De même manière que cette volonté de « faire simple » peut paraître pour de la médiocrité.

Reste que c’est le genre de livre qui n’est pas là comme un devoir de mémoire rétroactif, comme témoignage sur le vif, comme une œuvre d’art ou même comme un projet, un élan quelconque. Il s’agit d’un homme relatant un voyage en terre indicible.

On peut être déçu par le manque de contenu si on y cherche quelque chose, en revanche ce court texte agit à merveille comme outil de défiance contre l’ignorance. Lire cet ouvrage c’est lutter contre l’oubli du quotidien, c’est se poser des questions, ce qui est le premier acte de résistance.

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