Mots-clefs

, , ,

CVT_Premier-Sang_8996

Il y a bien des manières de prendre possession d’un ouvrage, parfois c’est même lui qui s’immisce en vous pour peu que vous n’y preniez pas garde. Il y a aussi bien des manières de lire un livre. Cette réédition de « premier sang » nous offre l’occasion de remarquer à quel point le travail de lecteur peut être influencé par un contexte donné et comment il est difficile de ne « plus voir » la première mouture d’une histoire que l’on connait déjà.

 

« Rambo » (premier du nom) est tiré de cet ouvrage, c’est un film sombre et violent sur la difficulté de revenir aux pays pour un (jeune) vétéran de la guerre du Vietnam, une histoire d’honneur et de reconnaissance. « Premier sang » n’est pas tout à fait la même chose, c’est pourquoi il est possible de le lire (découvrir) selon différents angles.

Le plus évident, le plus facile aussi, c’est d’ouvrir le bal par un comparatif plus ou moins minutieux de l’ouvrage et du film. Plusieurs choses sautent aux yeux, du détail insignifiant au changement radical d’axe narratif. Après tout le livre de David Morrell pose des questions là où son adaptation cinématographique apporte des réponses, de cela on se rend compte au bout de quelques pages, et c’est sans doute là que réside l’intérêt d’un tel comparatif.

Là où l’écrivain s’interroge constamment sur la nature et l’intérêt de la violence, cherchant à la personnifier autant qu’à la mythifier, à triturer les limites de notre empathie en évitant de nous livrer les clefs d’une moralité facile à cerner, le film cherche tout à la fois à mythifier un personnage, à minimiser les dégâts et à porter un regard clairement moral sur un comportement du passé.

Le film fut « conçu » à la fin des années 1960, il est une réaction épidermique à la guerre, une prospection autour de l’idée de mettre en relation les « paisibles et concertateurs USA »  avec l’un des soldats dont elle est si fière. Si Rambo peut être un symbole pour les opprimés et les rebelles de tous bords, il est avant tout un soldat en plein stress post traumatique, un homme conditionné pour survivre dans un environnement hostile. Les pages nous le livrent dérouté, en plein dilemme moral, se parlant à lui-même, souffrant mille maux, se contraignant à continuer la lutte pour des raisons qu’il ne comprend pas entièrement. En face de lui, l’image de l’Amérique rigide, embourbée dans la suffisance du sécuritaire et de la tranquillité à tout prix, est représentée par un ancien militaire, sur de lui, autant que de ses convictions. De la même manière que le stress dont souffre Rambo l’empêche d’être raisonnable, l’enfonce toujours un peu plus dans une paranoïa extrême, la vie morcelée du chef de la police (perte du père, refus de l’autorité, femme partie etc) en fait un personnage complexe, capable d’erreurs autant que d’actes de bravoures. Le combat qui oppose les deux hommes est clairement le reflet de celui qui oppose deux générations en Amérique, le pays en pleine mutation cherche à parfaire son image de justicier du monde, mais ne parvient à générer que des illusions et des perversions. Le « clou » du discours (plus profond encore à certains égards) advient lorsqu’une forme d’antimilitarisme est énoncé comme une évidence par le Colonel Trautman lui-même.

Or, comme chacun des points de vu s’appuie sur une légitimité morale, tout en permettant de l’empathie, le lecteur s’interroge, d’autant qu’il ne s’agit pas de pérorer autour d’un brunch dominical mais de voir comment ces questions sont au cœur de ce qui se transforme peu à peu en carnage. Les morts, dures et brutales, s’enchaînent sans que nul ne semble pouvoir influer sur le cours des choses. Ce déchaînement n’apporte ni paix, ni soulagement, ni remord, il fait partie intégrante des thématiques que soulèvent l’ouvrage.  En mettant en scène l’inutilité des morts, Morrell montre à quel point ces derniers laissent derrière eux de l’insatisfaction, de la frustration et une tristesse qu’il est impossible de consoler. Ce mélange des genres (si l’on peut dire) fait qu’il est impossible de légitimer une action ou un point de vu, en ce sens le personnage du Colonel Trautman, avec sa carrure, son mental, mais également son détachement amène un cynisme à l’ensemble.

Il faut lire le livre pour comprendre à quel point le travail de Morrell a été vidé d’une partie de son contenu.  Non seulement la violence est grandement minimiser, au profit de scène de survie par lesquelles les capacités de Rambo sont véritablement glorifier, alors même qu’il tremble, s’inquiète, souffre, vomit, pleure dans le livre, cette posture de « surhomme, superentraîné, guerrier implacable, mais ne tuant pas pour rien » impose un carcan moral au personnage, l’enferme dans une imagerie hollywoodienne ; mais en prime toute les interrogations disparaissent à l’écran. Rambo erre véritablement sans but à travers le pays, il réagit car sa « nature » l’empêche de céder devant ce qu’il considère comme une oppression, la traque qui s’en suit lui apporte un « but » ce qui est fait pour le réjouir. Or dans le film, Rambo recherche ses camarades, il réagit face à une brutalité, profère des menaces (ce qui montre une pleine possession de ses moyens, de son esprit allant en parfaite contradiction avec les fondements premiers du personnage), refrène sa nature meurtrière au profit (pourrait-on dire) de dégâts matériels, le chef de la police perd l’entièreté de son rôle, de sa complexité, pour devenir un « banal flic beau et têtu comme on en croise des milliers dans les productions américaines depuis des décennies ». L’alternance des points de vus à chaque chapitre, leur donnait une égale importance, ici il y a clairement une volonté de se tourner vers « l’action ».  le propos premier de Rambo le film est de jeter un regard sombre sur le manque de reconnaissance de l’amérique sur ses héros, sur une génération de jeunes hommes sacrifiés aux profits d’idéaux fondateurs d’une culture. Mais les années sont passées, sans être refermée  la plaie est moins béante qu’à l’époque du livre, on sent une volonté de « lisser le propos », de confier un sentiment d’amertume au spectateur et non de le faire se poser des questions.

Sans être entièrement vidé de sa substance, l’histoire perd ici de son impact ontologique pour être le substrat d’une narration plus simple, plus malléable et surtout : plus digeste.

Pourtant le film possède un charme intrinsèque indéniable, la bravoure dont il est question est sublimé par les choix du réalisateur en terme de décor, la mise en scène classique profite à l’efficacité du récit.  Reste qu’une telle lecture permet de cerner en quoi un roman (court en plus) permet parfois de toucher des zones intimes et obscures plus profondément que son histoire ne le laisse supposer.

On notera également que le style de l’auteur reste très construit, très architecturé ce qui offre une grande lisibilité de l’ensemble, mais empêche également une plénitude artistique. L’alternance des chapitres, les dialogues intérieurs de Rambo, la relation « père-fils » des deux protagonistes mise en évidence par le père violent de Rambo, la mort du père du chef de la police ainsi que son désir d’avoir un fils, le manque de dialogue comme principale source de conflit, le passage « initiatique » dans la terre, la montée en puissance dramatique ; sont autant d’éléments intéressant mais dont la mise en avant systématique ne permet pas au récit d’être fluide. En même temps que se dégage la force du parti pris de l’auteur, de son propos, se déploient également les «ruses stylistiques » qu’il a employées comme autant de garde fou à son récit, de bonnes idées assurément mais trop visibles pour permettre au lecteur de véritablement s’emparer d’un imaginaire qui lui soit propre. Si la force du film c’est d’avoir réussie à « incarner » Rambo, la force du livre est de parvenir à incarner un questionnement.

Concernant les conséquences traumatiques d’une guerre on se tournera vers d’autres ouvrages.

Publicités