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Si tout était simple, binaire, efficace, sciemment orchestré pour nous apporter les réponses limpides aux questions essentielles ; peut-être cela serait-il ennuyant ? On a parfois tendance à penser qu’il en va comme des livres comme de l’endormissement.

Si celui-ci vous tient en haleine tout une nuit, si un auteur vous rend insomniaque c’est qu’il est bon, aucun doute à avoir. Au contraire, si un livre vous endort à chaque ligne, si chaque signe est une lutte entre vos paupières et la gravité, la certitude est établie : ce livre est mauvais.

Malheureusement, bienheureusement certains livres vous endorment pour mieux hanter vos cauchemars. Voilà ce qu’il en est de ce texte de La Boétie : un cauchemar, et pas n’importe lequel.

On cherche toujours à rendre raison, la notre de raison, à cesser de construire des faux-semblants sociaux pour provoquer des discussions stériles, forcément stériles car à quel instant sommes nous prêts à changer d’opinion. On cherche à rendre raison par la parole, par la citation, par la satisfaction que l’on obtient en résumant une œuvre, un auteur, un courant à quelques mots, quelques lignes ; on est fier d’avoir « solutionné » l’œuvre, de l’épingler sous verre pour l’exposer à nos amis : « j’ai lu, le discours de la servitude volontaire », « il me semble que La Boétie aurait dit que… ».

Vous me direz tout ceci est suranné, défait, ça ne touche plus que des cercles d’initiés engoncés dans leur suffisance, dans leur préparation à leur prochaine interview par télérock  ou quelque chose du genre. C’est du projet pour libertaire aux mains propres. D’autant que toutes les données, toutes les infos, les thèses, les éclaircissements sont disponibles sur wikipédia ou bien alors ici et là. Plus besoin de s’interroger, plus besoin de lire, car la solution est déjà là à portée de main.

Et puis, à quoi bon ? Si la fiche existe, si elle précise, explique, si sa toute puissante force de réduction par la définition trône comme un totem inaltérable dans la plupart des favoris de nos navigateurs internet c’est bien pour contrer l’esprit de découvertes des anciens navigateurs ? Ou est-ce, plus simplement, parce que ce discours ci fut au programme du bac, et qu’il fallait bien aider les pauvres bambins à ne pas lire le livre ? Rendez-vous compte, lire un livre, ça peut signifier le comprendre, l’aimer, le chérir, ne plus vouloir le lâcher, ne plus vouloir être endormi par le ronronnement de l’air conditionnant, pour s’éveiller à d’autres questions, d’autres priorités.

Devrait-je vraiment sacrifier mes nuits pour cet auteur, pour ce vieux livre poussiéreux ?

Il parle de quoi Etienne ? Des tyrans que le peuple accepte, que le peuple rend légitime par facilité, pas goût du sacrifice, parce qu’il le veut bien. Si c’est cela, si tel est son discours, alors il  n’est pas vieux, il n’est même pas moderne ou contemporain, ce n’est pas un auteur majeur de plus que l’on peut classifier pour un plaisir anarchiste du moment. Si l’écrivain prend la plume pour mettre en avant une telle vérité, il est hors du temps. Bien évidemment il cite l’antique pour se protéger des tyrans de son époque, mais si nous faisions autre chose que de coller des poissons copier-coller sur le dos de notre quotidien, nous pourrions nous rendre compte que cet auteur est l’antidote rêvé, la scie crocodile pour nous passer de la branche velue des compromissions du respectable –respecte ton voisin, méfie toi des terroristes et surtout surtout surtout surtout quoi qu’il arrive, quoi que tu ressentes n’oublie pas de commenter, commente, commenter et tais-toi.

Il m’a pris de relire cet ouvrage suite au non-événement que fut la déclaration de foi sur l’espionnage mondialisé et aseptisé (il est certain qu’un programme backdoor ça fait moins classe qu’un James bond en Aston Martin, mais ça coûte moins de sous aussi… peut être, sans doute, espérons). Non pour chercher une échappatoire, mais pour admettre une fois pour toute que les vérités sur l’immobilisme sont aussi vieilles que l’immobilisme lui-même. Il n’est pas de « matin du grand soir » qui tienne, de révolution armé, de groupe libertaire, d’anarchisme, de congrégation, de foi, de rassemblement pour la paix (chez nous dès que quelqu’un meurt, surtout un enfant, on organise une marche étrange réflexe), il est juste une adoration de la stagnation, une épiphanie orgasmique par et dans le vide, dans le néant. Seul compte ce que l’on pourra en dire, pourrait en dire, seul compte le commentaire, qu’importe le propos pourvu qu’on puisse en dire quelque chose là, tout de suite, sur l’instant, je dois donner un avis, irraisonné, porté par mes tripes, porté par le totalitarisme binaire du « j’aime, j’aime pas », je dois me prouver que j’existe. Commenter pour semer des petits cailloux ontologiques.

La Boétie c’est plus et moins que ça.

Ce discours c’est le réveil matin de nos sociétés, de cette société, phagocytant tout sur son passage. A tel point qu’elle permet de réconcilier Lévi-Strauss et Clastres dans un même élan boueux, les réseaux sociaux comme fibres nerveuses d’un électro-enchéphale plat. Rien n’a bougé, rien n’a changé, seulement comment ne pas s’étonner aujourd’hui plus qu’hier ?

Car si l’homme social aime à se soumettre, on pouvait lui offrir l’excuse de ne pas savoir, piètre paravent quand il s’agit surtout de ne pas vouloir mais difficile de lutter contre l’analphabétisme. Que dire dès lors de ces milliards de partages à la seconde, de ces outils de connaissances, de ces « complots » que l’on déterre et dont les soubresauts n’inquiète personne, même pas les taupes ? On m’espionne, la belle affaire, je n’ai pas que ça à faire puisque, moi, je m’affère. Il parait que c’est la crise.

Ce discours c’est plus que le réveil matin, c’est la conscience du réveil matin, la conscience qu’il n’y a pas de continuité, qu’on ne reprend pas sa vie là où on l’a laissée, mais que chaque matin on la reconstruit, on détruit les rêves avec une monomanie de cartésien pour refaire la broderie, toujours la même, toujours le même motif.  L’évolutionnisme social, l’achèvement, le but d’une vie, autant de leurres pour ne pas avoir  à ne pas vouloir, à ne plus vouloir de ce schéma triste est borné. Quelle différence entre deux époques, la même acceptation, un Imac en plus ?

On arguera qu’il s’agit là du flocon de neige cher au fight club ou d’une machinerie kafkaïenne de plus. Peut être. Peut-être aussi que relire ce texte c’est se rendre compte d’une évidence, d’un constat si intime qu’il confine au satori, il suffit de ne plus vouloir. Le reste n’est que questions, surtout pas de politiques, de commentaires, encore moins de certitude.

L’auteur épuise le champ de notre servitude, il ne l’interprète en rien. C’est sans doute cela qui met mal à l’aise, que l’on cherche à endormir.  Partant, il fabrique un objet organique, passible de toutes les monstruosités, gibbosités et métastases galopantes. Œuvre monstrueuse, certes, mais formidablement tenue farce à la fois furieuse (un chaos à maîtriser) et systématique. Certes, il y a, évidente à chaque page l’évidence de la démonstration. Bien sûr, le dispositif mis en œuvre est une folle machine à fabriquer des excroissances hypothétiques, à relier des points.

On ne lit plus ce discours, au mieux on l’étudie, on s’y ennuie, on s’y endort. Alors même qu’il devrait provoquer des cauchemars à tout une « nation », qu’il devrait nous tenir éveiller bien plus que tous ces écrans que l’on oublie de nettoyer et qui pourtant nous scotchent comme des papillons gavés de sens.

Pourtant on saluera la merveilleuse édition Payot qui a le bon sens de proposer des textes « à propos de » de différents auteurs, différents styles, différents angles, différentes réflexions, de quoi alimenter une vie, de quoi épuiser des nuits, car autant de mots et, joie, pas une seule solution.

« Ils sont maîtres de la nuit et chacun s’y veut maître de soi » Pierre Clastres, «La société contre l’état ».

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