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Voici le deuxième tome des « Hommages » rendus par Akounine à d’autres grands noms de la littérature internationale. Cette fois il sera question d’un Japon horrifique, d’une Chine qui s’exporte et d’un Western utopique.

« Sigumo » Ce premier récit, très court, propose moins une enquête qu’un mystère. Rendant hommage aux récits d’horreur japonais, il est logique que le thème de la monstruosité soit au cœur de l’histoire.  Chacun (ou presque… mais chuuuut) y va de sa difformité après qu’un enterrement est eu lieu, de quoi faire surgir nos peurs ancestrales.  Qui a peur du démon arachnoïde ? Qui a peur des mauvais présages ? Où est-ce une farce de mauvais goût ?

On pourrait croire à un exercice de style tentant et facile, alors que l’on se trouve en présence de la synthèse des éléments qui font la (juste et méritée) réputation de l’auteur. Une littérature populaire qui ne s’appuie pas sur des facilités mais sur du savoir faire.

Parvenir à faire vivre une galerie de personnages « monstrueux » alors qu’il est question de respect post-mortem dans un temple avec des secrets honteux en guise de décor, quoi de plus harmonieux, quoi de plus logique et surtout quoi de plus bancal pour une histoire ? A peu de choses prêts on se trouverait dans un épisode de scooby doo, le genre de récit dans lequel le drame n’a jamais vraiment le temps d’intervenir. Si ce n’est qu’Akounine n’est pas du genre à se satisfaire de traits grossiers, il développe ici une fascination pour le morbide qui prend corps dans les détails. En brossant le portrait des intervenants le héros semble pris entre deux feux, d’un côté il ne peut réprimer des frissons d’angoisses ou de la répulsion, de l’autre il se doit d’être rationnel, pour dénouer les fils du mystère et  pour préserver sa santé mentale.

Récit court, intense, précis comme un coup de sabre ou une génuflexion, voici une nouvelle qui ne laisse pas indifférent.

« Le Chapelet de jade » Il en va autrement pour la nouvelle qui donne son titre à l’ouvrage : le chapelet de jade. Peut-être est-ce de ma faute ? Je suis sans doute coupable d’avoir trop attendu de cet hommage à Van Gulick l’auteur des aventures du Juge Ti, dont j’admire le travail. Hormis un fourre tout plein de chinoiseries, je n’ai pas trouvé le charme, la saveur douce amer des ouvrages mettant en scène le juge.

Les trois enquêtes sont ici délaissées au profit d’une seule, pourquoi pas il s’agit d’un récit court et d’un exercice de style non pas d’une trame à découper suivant les pointillés. Le mystère est amené dans un style plus Russe que Chinois, du moins plus en adéquation avec les aventures de Fandorine – qui se mêle à une conversation pour échapper à une l’entremise d’une prétendante un peu trop collante- qu’avec celle d’un juge Ti le dos droit toujours sur le qui vive. Très vite nous allons être entraînés dans les méandres d’une légende chinoise. Un programme alléchant s’il n’était vite tronqué par une fausse bonne idée. Autant le personnage du juge Ti et l’univers qui lui est associé sont plus tournés vers les croyances ancestrales, vers la justice immanente, autant la figure que dépeint Gulick se veut une incarnation de la justice des hommes, avec la rationalité comme seul moteur. Voir Fandorine réussir son enquête « par hasard » n’est pas un problème, mais y parvenir par l’entremise d’un coup de pouce du « destin » parait être en dehors des clous des deux héros (le juge et notre ami Russe). Si le début de l’enquête s’annonce fort conventionnel, l’ajout des éléments fantastique, bien que très léger, apporte un surplus qui ne m’apparait pas nécessaire, du moins pas dans ce contexte.

Dans un récit de Hugo Pratt –parmi d’autres- une telle flânerie onirique, aurait largement eu sa place, sans doute également pour un Fandorine ayant plus de temps ou de difficulté devant une affaire ; mais ici il appert que l’on évolue dans un décorum quelque peu factice. Factice sans doute car trop rapidement mis en place. Si l’on compare à la nouvelle précédente, on s’aperçoit que les enjeux sont plus grands, la thématique plus lourde à porter et la trame peu en rapport avec cette dernière.

Bien entendu, il ne s’agit pas d’un échec au sens objectif du terme, mais d’une déception face – encore une fois- à des attentes sans doute trop conséquentes.  Peut être ce ressenti vient-il de la présence de traits d’humours tout au long du récit, un parti pris qui peu semble inopportun dans un tel contexte, surtout qu’encore une fois la thématique me semble trop importante pour un tel traitement.

«  La Vallée du rêve »Il s’agit ici plus d’une novellas, une longue nouvelle ou un court roman, que d’une nouvelle à proprement parlé.  La structure rappelle clairement celle d’un roman, avec une mise en place conséquente, des péripéties, un nombre élevé de personnages, bref de quoi nous régaler.  D’autant que nous avons droit ici aux aventures de Fandorine au far-west, de quoi donner lieu à bon nombres de surprises et d’originalités.

Plusieurs éléments sont à noter.

Le far west dont il est question ici n’est pas un far west se voulant réaliste, il s’agit plutôt d’un décor, d’un montage de clichés plus ou moins réussie. Si on peut  noter l’énorme travail de documentation concernant la présence de colonies russes (et utopiques) dans l’Ouest américain, ainsi que sur les dissidents mormons et leurs croyances respectives, on regardera d’un œil plus dubitatif la bande de hors la loi ou bien encore les quelques cow boys ou cow girl qui parsèment le récit. Si les premiers permettent de dynamiter l’ambiance attendu en injectant une touche d’originalité (réaliste et réelle) à ce que l’on peut attendre d’un western, les deuxièmes desservent le propos avec beaucoup de clichés et de scènes attendues. Bien évidemment cela est « voulu » par l’auteur afin de renforcer les poncifs d’un côté et de jouer la carte de l’inattendu d’autre part, reste que cela a pour conséquence de déséquilibrer le propos.

En effet, Fandorine se trouvant au milieu de tous ces protagonistes c’est à lui que revient le rôle de catalyseur, c’est lui qui effectue les aller retours entre les communautés, tout en essayant de résoudre l’énigme. Si le rôle de « messager » (pour le lecteur) lui va comme un gant, nous permettant de découvrir avec plaisir des cultures en mêlant humour et Histoire, cela va vite avoir pour conséquence d’embrouiller inutilement la narration.

Si l’enquête n’est pas compliquée outre mesure, ce qui va bien avec le grand Ouest américain de l’époque, sa sauvagerie, plus à son aise, amène un rythme haletant très agréable. Malheureusement, chaque élément du mystère étant attaché à un (ou plusieurs) personnages, on a l’impression que la découverte de ces derniers, leur existence même, se doit de passer par une couche d’investigation en plus. Cela a pour effet de rendre les personnages dépendants du déroulement de l’enquête – jusqu’à les faire parfois disparaître quand on a plus besoin d’eux ce qui est dommage, même pour un récit bref- de fait cette dernière a du mal à nous attacher.

Heureusement, contrairement au récit précédant, l’humour joue ici un rôle capital. Notre acolyte japonais de service vient ponctuer par son pragmatisme et son sans gène de nombreuses situations avec sa bonhommie naturelle, de quoi mettre le feu aux poudres dans un far west décidemment surprenant.

Voici une bonne histoire, qui souffre peut être d’un format trop étriqué pour une intrigue si complexe, d’autant que la fin en forme de pied de nez donne l’impression d’avoir lu une farce.

On retrouve pourtant ce qui fait le savoir faire de l’auteur : un traitement thématique de haut vol. Là où de nombreux polar ou thriller de l’été se contentent d’aligner les poncifs ou les complots les plus banals, Akounine se plait souvent –pas uniquement dans cette série d’hommages- à explorer tel ou tel aspect du roman policier, ce qui va souvent de paire avec un thème. Ici, il est question d’une utopie. Ce qu’il y a d’intéressant c’est se mélange de naïveté et de cynisme, comment les uns pensent être indépendants, pendant que les autres ne jurent que par le profit, avec –là aussi- un Fandorine s’imprégnant des idéaux des uns et du moral de girouette des autres. Bien évidemment placer ces utopies au cœur d’une nation en construction, permet de mesurer à quel point le terrain des USA est un terrain de violence et non d’histoire.

Finalement la force de ce pays c’est d’assumer, sans plus de complexe que cela, son substrat de violence et ses paradoxes, alors que ce n’est pas le cas des sociétés plus anciennes. Les russes ne peuvent exister sans leur passé, d’autant qu’il le fuit, idem pour une société Mormon séparatiste. Pour construire dans l’Ouest il faut oublier.

Outre ces récits, dont le deuxième peut vous laisser sur votre faim et le dernier paraître un peu trop dense (ou « gâteau américain » finalement), de qualité ; on remarquera un choix de couverture sans aucun rapport avec le contenu (ce qui n’est pas le cas de l’édition aux presses de la cité).

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