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Si on cherche des informations sur internet à propos de ce classique chinois, on trouve surtout des informations à propos de la récente publication en France de son adaptation en manga. Une version de qualité (tant au niveau du contenu que du contenant), qui apporte nombres d’avis sur ces « robins des bois des temps anciens » comme aiment à les décrire beaucoup de monde. De quoi parler au lecteur potentiel, le cliché tout en haut de la boîte à clichés, de quoi sourire également surtout lorsque les « héros » n’hésitent pas à tuer un enfant de sang froid pour forcer la main d’un homme qu’ils jugent digne de les rejoindre dans leur repaire. Au bord de l’eau ou comment ne pas en ressortir la tête.

Suite à la lecture des enquêtes du juge Ti, je me suis dis qu’il serait intelligent ou du moins sympathique de se plonger dans un classique chinois, parmi les cinq disponibles j’ai décidé de commencer par celui-ci car l’aspect aventure qui s’en dégager me paraissait plus commode pour débuter.  Le récit s’étale copieusement sur deux tomes de la, toujours aussi magnifique-jamais-on-ne s-en-lasse, collection de la Pléiade. La première chose à remarquer c’est que l’avant-propos d’Etiemble, aussi qualitatif soit-il, me semble justement hors de propos. Les interrogations autour des politiques éditoriales vis-à-vis des traductions paraissent quelque peu incongrues en amont d’un ouvrage aussi copieux, une mise en bouche n’est jamais mal venue, reste que là j’ai eu la nette impression qu’il cherchait à ouvrir un débat dont on ne pourrait saisir la portée à moins de ne pas être novice en la matière. Etant novice, je fus rapidement laissé sur le carreau.

En revanche, le sinologue et auteur de la préface de l’ouvrage Jacques Dars propose une entrée en matière des plus remarquables.  Alors que l’approche des Saga Islandaise, par exemple, mettait, avec bon sens, les subtilités de la langue islandaise en avant pour en comprendre le charme granitique, œuvrer de la sorte ici tiendrait de la gageure. En effet, la complexité du récit, de la langue, d’une traduction (véritable tour de force) aurait rendu un propos exhaustif tout à fait rédhibitoire.  Dars choisit de nous orienter sur l’histoire de la civilisation chinoise à l’époque, se faisant il nous familiarise avec les dynasties, la société, les coutumes et les arts de tout un peuple, sans jamais tomber dans les raccourcis ou les clichés.  Se faisant, on découvre une Chine déjà complexe, plurielle, difficile à saisir (pour nous lecteur européen) à la fois souple et rigide, on se prend à vouloir désormais plonger dans ces aventures si palpitantes, si mythiques.

Deuxième choc, le ton et le rythme du récit. Si, amis lecteurs, la perspective de dévorer des centaines de pages de péripéties futiles et redondantes à l’image d’un florilège de fabliaux pour spécialistes du moyen-âge, sachez que vous trouverez ici rien moins qu’un fabuleux récit construit comme une gigantesque fresque, qu’une fois commencée il ne vous sera plus possible de faire autre chose que de vous en délecter.

On comprend rapidement en quoi un tel récit peut avoir été (et être encore) une telle source d’inspiration populaire pour tout un peuple, et en quoi le travail du traducteur fut véritablement titanesque.

Il s’agit bel et bien d’un récit populaire, au sens où les situations mêlent allègrement le cocasse au dramatique, la comédie au fait d’arme, les moments de gloires aux considérations mystiques, que tout cela est dicté par les impératifs du récit, d’une narration à tiroir. Il en va de même pour le langage utilisé, le traducteur a opté pour des tournures de phrases résolument tournées vers un dynamisme réaliste. Si certains termes font qu’un glossaire est nécessaire en fin de volumes du fait de leur caractère suranné, on ne perd rien de la fulgurance des remarques, de la vivacité des insultes, du déchaînement de bravoure qui nous guette à chaque coin de page.

La force de cette aventure est de proposer le meilleur des deux mondes, à savoir une trame dramatique à grande échelle, mettant à contribution tout un empire, des croyances, voyant des interventions divines ou surnaturelles  au profit de destinés hors du commun ; mais également des histoires enchâssées dans la principale, et aussi les unes dans les autres, offrant une palette de possibilité presque infinie. Il ne nous est jamais permis de perdre de vue la trame principale, l’enjeu véritable du roman, mais les péripéties et les situations de crises ne cessent de poindre  à l’horizon. Cent fois on croira que « tout est réglé, que la paix est à la porte », cent une fois il adviendra un événement, un imprévu n’hésitant de passer d’un personnage à un autre, de s’attarder dans une ville, d’aller guerroyer ou de venger un honneur bafoué.

de nombreux éléments sont nouveaux ou déroutants pour un lecteur occidental d’une autre époque, on pensera notamment à la façon de rendre la justice, qui rappelle bien évidemment celle présente dans le Juge Ti si ce n’est qu’ici les mansuétudes et l’éclairage moral du juge sont hors de propos, à coup de bastonnades et d’exil (pour les plus chanceux), la pratique commune du pot de vin, le peu de cas que l’on fait des femmes, un sens de la morale souvent expéditif, les patronymes, un goût de l’aventure et des dettes d’honneurs très marqués. Autant de différences avec nos propres repères quant à une littérature issue des récits oraux, mais autant de thèmes que l’on connait et de points communs par ailleurs.

L’identification à tel ou tel personnage s’effectue très rapidement, comment en effet ne pas se prendre d’affection pour Li Kui brute épaisse oeuvrant pour le bien de la façon la plus expéditive et la plus alcoolisée qui soit (il lui arrive plus souvent qu’à son tour de ne pas tenir ses promesses, de tenter de tuer celui à qui il a juré fidélité ou encore de décapiter une personne) ?

Cette adaptation qui est la notre s’opère sur tous les aspects du récit, les épisodes de « mœurs », les quiproquos politiques, les duels de guerriers préludent à toute bataille, les retournements de situation tout à fait incongru (à ce titre les derniers « recrutements » de la horde de bandits sont exemplaires ), tout cela fonctionne à merveille sans doute du fait d’un recours à des techniques de narrations parfaitement retranscrites par le narrateur. Chaque chapitres s’ouvre sur un bref récapitulatif des événements précédents (à fin de replonger l’auditeur dans le bain de l’histoire), chaque chapitre se clôt sur une situation « en devenir » (nous n’avons pas la fin d’une suite de rebondissements, ou, au contraire, un événement inattendu vient relancer l’intrigue), l’auteur interpelle alors l’auditeur par le biais d’un poème-prédiction et d’un questionnement.  Entre ces deux barres de mesures le rythme suit les impératifs du moment, se pliant au contexte. Tantôt langoureux et lascif lorsqu’il va s’agir de passer du temps dans une auberge ou en compagnie d’une « fleur de prunier », tantôt violent et précis pour décrire une succession d’escarmouche, tantôt sentencieux et descriptif s’il va être question de morale ou de justice etc. Bien évidemment comme pour tout récit de ce type, on n’échappera pas à quelques redondances ou répétitions, mais nous sommes loin d’un Don Quichotte,  de mêmes les histoires à tiroirs peuvent s’enchaîner mais toujours on veillera à nous faire retomber sur nos pieds, à nous permettre une compréhension globale des actions de chacun, empêchant une forme de frustration que l’on, par exemple, trouver dans les mille et une nuits. Cela n’empêche en rien l’impression de nager dans un roman fleuve (sans mauvais jeux de mots) dans un capharnaüm, un labyrinthe dont nous n’aurions pas tous les secrets, le sentiment de lecture navigue entre la fresque historique, le drame et un burlesque décalé (certaines scènes de tortures ou d’anthropophagie pouvant avoir lieu dans une sorte de bonne humeur frénétique ou, du moins, être emprunt d’un sentiment de satisfaction non négligeable).

Autre élément fort de l’ouvrage : une forme d’inutilité. Bien souvent les récits actuels ont tendances à privilégier une structure cinématographique de base, proposant uniquement des plages descriptives ou psychologiques aux lecteurs, peu de place est faite à l’inutilité, notamment dans les récits dits « pour adolescents » ou certains ouvrages d’héroic-fantasy, d’aventure. Comme-ci, il fallait à tout prix que tout est un sens. On pourra arguer que des succès comme « le trône de fer » vont dans une direction opposée, que les auteurs comme les lecteurs ont encore (et toujours) le goût de l’épique et du détail. Je ne peux qu’en convenir, reste toutefois un rapport au divertissement qui m’apparait comme étant de plus en plus la promesse de légèreté, un refus de l’effort, de la « prise de tête », comme un refus d’obstacle, comme si tout devait être compréhensible et assimilable d’emblée. En proposant des scènes étranges, parfois presque dénué d’un intérêt autre qu’éphémère, à la limite de l’action « bouche trou », Au bord de l’eau propose surtout un monde complexe et autonome, n’ayant pas besoin du lecteur comme justification. En ce sens on remarquera qu’en plus des notes (aguicheuses) de fin de chapitre, quelques autres sont éparpillées ici et là, souvent pour indiquer au lecteur de : prendre patience, qu’il comprendra de quoi il retourne en temps et en heure, rien de moins.  On retrouve ici des procédés oraux, mais également un souci du détail parfois maniaque notamment sur les chapitres consacrés à la guerre. Si les tactiques de combat sont assez facilement compréhensibles, la mise en place des armées et de leurs mouvements nécessitent une attention de tous les instants.

Cette attention est du même acabit que cette pulsion masochiste qui nous pousse parfois à ralentir la lecture en fin de livre. Au bord de l’eau n’est pas un challenge pour étudiant ou passionné de la Chine, encore moins un catalogue de brigandages sympathiques, c’est un véritable classique, il fait parti de ces ouvrages qui vous transportent, parfois malgré vous, dans un imaginaire exigent. Chercher le « pourquoi » on apprécie une telle lecture, c’est creuser autant dans les recoins des pages que dans ceux de notre esprit, c’est l’œuvre d’une vie. La lecture ici n’est pas un moment de détente, d’oubli des tracas, c’est la substitution d’un costume pour un autre, de soucis pour d’autres, d’une exigence pour une autre, on se plonge dans ce type d’ouvrage avec délectation, savoir vivre, lenteur, harmonie et rigueur d’âme.

Lire un tel ouvrage c’est continuer de se souvenir que la lecture est toujours un apprentissage.

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