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Rien, il ne se passe rien, ou presque. Ce second volume des aventures de Hap et Léonard pourrait se résumer en quelques lignes tant le prétexte qui lui sert de scénario est ténu. A croire que Lansdale, après avoir présenté ses personnages dans le premier volume, a décidé de faire un break, d’octroyer des vacances à son sens de la narration. La question est donc de savoir ce qui rend la lecture de ce volume si plaisante ?

Vous prenez la pire paire de pied tendre possible (un bon à rien objecteur de conscience blanc et un gay irascible noir) vous les envoyer sous un prétexte encore plus fallacieux que quelconque se pavaner dans le bled le plus raciste du Texas, vous secouez bien fort à coup de scènes et de personnages archétypaux, vous obtiendrez la totalité de l’ouvrage. Ce genre de livre à le mérite de vous faire adopter une attitude tranchée : on aime ou pas. D’ordinaire, il est souvent difficile de se positionner de la sorte, pas ici. Conscient d’opter pour une approche limpide Lansdale propose de « boucher le bouchon » jusqu’au bout en faisant de la confrontation frontale le principal moteur de son roman. Si les hard boiled, puis de nombreux films d’actions américains ont suivis cette voie au fil des décennies, il faut bien admettre que rares furent les réussites dans cet exercice tant il procède d’un subtil mélange entre un sens prononcé du rythme et une décontraction hautaine. Que ce soit avec le shériff du coin, le pompiste, l’adjoint et même ceux que l’on considère que nos amis, il semble être normal d’être agressif envers toute personne que l’on croise. Cette attitude, sans équivoque, entraîne le récit dans une longue tension sans relâchement, à la limite on est proche de « Délivrance » par exemple (livre et film), dans lequel chaque mot peut entraîner la sortie d’une arme à feu et un mort (ou plus) dans la foulée. Il ne s’agit pas d’une enquête, de résoudre un mystère, mais d’une survie de tous les instants. Or, cette situation est belle et bien provoquée par les deux protagonistes dont la « technique » est de volontairement foutre le bordel là où ils débarquent afin de pouvoir trouver quelques indices dans les débris. Technique qui suppose bien évidemment de sortir vivant des affrontements.
D’ordinaire, des scènes singulières, des personnages décalés ou des situations déglinguées apportent des courants d’air frais, des zones de dépressions, des histoires d’amours, afin des moments de répit dans la lecture, sinon on rentre dans un forme de « survival » intense. Or les deux protagonistes sont des spécialistes de la réplique vexante et énervante, pratique géniale et jouissive car Lansdale excelle véritablement dans les comparaisons qui font mouches. On pourrait même dire que tout son style tourne autour de cette capacité à créer des situations propices à l’accumulation de « catch line » improbables et aggravant la situation. Comme Hap est le narrateur, les descriptions des personnages passent au même tamis. Dès lors, le lecteur- s’il adhère à ce parti pris- tombe dans le piège. Dès que l’un des deux prend la parole on se dirige inexorablement vers plus d’ennui, mais ici l’enfer est pavé de moment de franche rigolade.
Le motif narratif s’arc boute très vite autour de ces deux figures. Les qualifier « d’anti héros » serait leur donner un rôle qu’ils n’ont pas. Il semble que leur « raison de vivre » soit surtout de tout faire pour combler l’inertie qui les guette lorsqu’ils arrêtent de bouger. En ce sens le duo fonctionne à merveille. Donner le rôle principal à Léonard, le plus fort en gueule, le plus dur, le plus pessimiste, le plus violent, le plus agressif, le plus roublard serait une bonne idée en termes filmique car il est visiblement le plus « porteur ». Toutefois, cela ne serait pas réaliste et le récit se terminerait dans un bain de sang au bout de la quatrième page, la preuve on le trouve en train de mettre le feu à la maison de ses voisins avant même la dite quatrième page. Le cadre, relatif, que permet Hap, est un cadre narratif mais aussi un garde fou à la folie constante induite par le personnage de Léonard. Ce qu’il y a d’intéressant dans ce fonctionnement c’est que la tension ne s’apaise pas par l’humour, mais du fait d’un certain réalisme. Ainsi une rixe dans un bar ne sera pas une anecdote de passage mais un véritable traumatisme. Ce traitement permet à la lecture d’être toujours en alerte, toujours surprenante.

En résumé, la narration est une tension interminable maintenue en action par deux personnages semeur de troubles, un humour constant vient les soutenir dans leur quête de coups et blessures, la thématique est glauque et réaliste. Autant d’éléments fondateurs d’une série populaire au succès mérité. On remarquera que la volonté littéraire de l’auteur ne s’arrête pas là. D’une part parce que tout au long de l’histoire les intempéries les pires vont subvenir offrant un cadre cataclysmique idéal à la fois à la tension extrême du récit mais également à son thème de fond.
Lansdale ne propose pas ici que les pérégrinations jouissives et masochistes des deux hommes en lutte pour leurs valeurs – bien que cela serait déjà amplement suffisant-. En effet, ce duo bordélique va remuer les émanations modernes du KKK, le fond moral et boueux du sud des USA. Si bien évidemment le racisme le plus primaire et dégueulasse s’assume en plein jour sous son avatar le plus repoussant et le plus archétypal qui soit en la personne d’un politicien tout puissant membre patenté d’un groupuscule extrémiste. Il est également présent au quotidien, on comptera sur les doigts d’une main (et encore) le nombre de personne n’ayant aucun relent raciste dans son catalogue émotionnel. De quoi rebuter le premier venu mais aussi faire réfléchir le lecteur. Les « bouseux » du coin étant moins arriérés qu’il n’y parait, le fondement de leurs obédiences n’est pas aussi caricatural qu’on pourrait le penser. Lansdale parvient ainsi à construire des personnages aussi racistes que férus de justice, ils ne sont pas attachants (ni pour nous, ni pour le narrateur) mais composer avec nous fait prendre conscience de la facilité des clichés qui encombrent notre vision des choses. De la même manière les réflexions de Hap sur son éventuelle homophobie ou sur le racisme sont assez précises et intéressantes. Là encore, on remarquera que bien moins que les causes des événements sont les conséquences qui apportent réflexions et, bien souvent : remords. Ce dernier élément peut paraître incongru mais il relie la forme et le fond dans une sorte d’élan esthétique. Rare sont les personnages qui regrettent leur jugement, qui remettent en cause leur action, qui s’aperçoivent de leurs erreurs ; un élément qui les rend d’autant plus attachant et qui permet à une réflexion intéressant de s’ancrer.
Si le premier tome de la série était réussi, le deuxième ne l’est pas moins, reposant sur un duo de choc il parvient à garder le même ton tout en se renouvelant en terme de construction. Une série à dévorer.

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