Mots-clefs

,

product_9782070108510_180x0

Un intérieur, l’expérience de cet intérieur, d’un logis, d’un élan, d’un sentiment. Voilà ce que propose ce court récit. La Bourse est l’occasion pour Balzac de toucher du doigt à l’un de ses thèmes favori : l’art. La figure de Théophile peintre reconnu (il vient d’obtenir la légion d’honneur) issu de l’amour filial d’une mère sans le sou, est le tableau idéal pour un auteur désirant traiter de « l’amour vrai ».

Il est intéressant que cela commence par des considérations esthétiques, cela permet au romanesque de faire une entrée fracassante. Occupé qu’il est à considérer le monde, à exploiter les interprétations de sa muse, un artiste peut avoir tendance à oublier le monde qui l’entoure. Cette chute c’est l’opportunité, le moyen de faire connaissance avec un rêve de profil –celui de la jeune voisine du dessous. S’ébauche alors une relation construite de hasard, d’invitation, de portrait à rafraîchir, de jeu de carte, de pauvreté et de découverte amoureuse.

L’amour est une nouveauté pour un héros qui, quoique possédant une technique irréprochable ainsi qu’un véritable sens de l’esthétique, semble bien peu au fait des choses de la vie. Cette possibilité d’un artiste ayant tant sacrifié pour réussir et redorer le blason de sa mère, tout en ayant ainsi échappé aux circonvolutions de l’âme, est étrange. Porteuse d’exaltation cette figure résonne également comme improbable, comme trop romantique pour être vraie. Un tel jeune homme tombant sous le joug de l’ovale pur et chaste de l’amour, cette rencontre ne peut être que romanesque, que fausse, qu’impossible. A tel point que la jalousie d’Adélaïde parait même pouvoir sceller ce couple dans une union emplie de charme et de confiance. La naïveté et l’innocence qui se dégage de cette idylle paraissent en dehors du monde, comme faîtes de la matière même de l’art, tant l’harmonie qui se dégage de chaque petit détail parait aller de soi.

Il faut vite se rendre à l’évidence, et la description de l’intérieur des deux voisines qui se fera en deux étapes va mettre au jour cette évidence. L’intérieur, l’intime, le confessionnel sont les éléments permettant une telle rencontre. Ainsi, le peintre, malgré sa notoriété naissante préfère isoler son atelier des ateliers communs qui sont alors la pratique la plus commune, Adélaïde et sa mère ne courent pas le monde, elles vivent chichement dans un appartement meublé de vestiges du passés, elles ne sortent pas puisqu’elles reçoivent toujours les mêmes personnes aux mêmes heures, par jalousie (par peur d’une contamination des mœurs dirons-nous) Adélaïde priera son prétendant de cesser ses sorties du soir pour se consacrer à un mode de vie plus réglé, presque monacale, la passion entre les deux jeunes gens se fera au fil des jours, des semaines, des mois par gestes lents, ouatés, savoureux et savourés. On pourrait également remarquer que la Baronne Leseigneur de Rouville est négligé par le gouvernement présent à cause, notamment, des actes passés de son mari et qu’elle parait refuser tout changement politique ou social du monde si ces derniers ne reconnaissent pas (ne font pas le lien) le passé qui les a fait naître.  Le premier regard que porte le peintre sur l’appartement des deux femmes, témoigne de ce monde clos, de cet enfermement. Il va, au nom de l’amour, s’y laisser prendre, accepter de s’isoler, de s’exclure du monde.

Le doute qui va mettre en péril l’amour, va venir de la perte de la fameuse Bourse, mais il sera nourri par le monde extérieur. Les suspicions, les ragots, les rumeurs des amis à qui l’on s’ouvre, avec qui l’on tente de partager notre intimité, ceux-là vont entacher le tableau rêvé pour en pourrir les teintes et les aspirations. Bientôt la douleur de cette pierre au fond du lac (comme Balzac dépeint l’amour ici) va changer la vision du monde du peintre. C’est à ce moment qu’intervient la deuxième description de l’appartement. Cette dernière sera ternie par le voile de la suspicion. Au-delà d’un ressort stylistique, Balzac interroge ici la possibilité d’un monde clos pouvant abriter l’amour en son sein, un monde si retranché, si autarcique qu’il pourrait résister aux modes et à l’immoralité ; autant qu’il montre à quel point le peintre fut-il talentueux est avant tout une « vision », une interprétation. Cette prédominance des émotions, leur contamination de l’art, n’est ici interrogée que comme une ébauche. Mais si l’on peut voir le « reflet » de la Maison du chat qui pelote dans cette demeure renferment un bijou adorable et un amour à savourer, les préoccupations artistiques et thématiques sont toutes autres, de même que la morale.

Sur la fin de l’histoire, sur la moralité qui en découle, il y a certes une certaine « facilité », un aspect peu romanesque dans le dénouement qui nous rapproche du fabliau et nous éloigne du conte, tant tous les éléments s’assemblent et convergent en une fin convenue. Reste toutefois cette bourse. Son vol est le nœud de l’intrigue. La perte du contenu soulève les cœurs, alors qu’on fait peu cas du contenant, on méprise par mégarde les attentions les plus nobles à tel point qu’on ne les imagine pas (plus) et de fait on passe à côté de l’amour vrai pour le peu qu’on fasse écho au bruissement du monde. Cela accompagne la morale. Mais on peut également percevoir qu’une bourse est, elle aussi, un monde clos, un monde intime, que l’on porte sur soit pour protéger des trésors, qu’elle s’use comme on l’utilise. Cette subtilisation bienveillante, ce changement de peau de la bourse, ce scintillement nouveau est perçu comme un cadeau, comme un geste noble, d’amour vrai. On peut également y voir l’acceptation de la jeune fille. Acceptation d’abord de ses sentiments, puisqu’elle subtilise volontairement l’objet pour le modifier, pour en faire un présent, en secret de son amant, lui rendre aussi secrètement c’est garder la force de son amour dans le domaine de l’intime, c’est en affirmer la puissance, c’est aussi montrer que l’on est prêt à le dévoiler au grand jour. Une bourse parée de soie et de perle, se doit de briller dans le monde, d’être regardée et convoitée.

Il y a dans le choix de cet objet et dans les transformations qu’il subit, une image intéressante de l’écrivain en tisseur.

Publicités