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Il y a chez Ross Mcdonald, et chez Lew Archer son personnage principal, bien plus qu’un « simple écrivain  de roman bons marché », qu’un « privé de plus » sur le marché de l’occasion ou qu’un faiseur d’histoire comme on en regarde trop dans les séries télévisuelles. Bénéficiant d’une traduction des plus médiocre/censurée, les aventures d’Archer ont eu le bon goût de faire patienter les amateurs de polars noirs pour ne se livrer qu’aux plus patients d’entre-nous, tout auréolés d’une traduction de poids. Voyons voir ce que recèle ce troisième volume.

Bien souvent, trop souvent (tout le temps ?), et ce n’est pas la faute des traducteurs, on a tendance à considérer la littérature noire comme un genre, voir à un sous genre, on la traite comme on traite un mauvais sandwich dans un mauvais bouiboui minable, toute juste bonne à nous caler les neurones et l’imaginaire en attendant de trouver mieux, ou pire, un peu plus loin. Et puis, lire du polar noir c’est être une espèce en voie de disparation, il en va des lecteurs de qualité comme des amateurs de jazz, ils disparaissent. A ce rythme seule quelques thèses ou farfelus continueront de défendre ces ruelles obscures de la littérature.

Car bien loin des sempiternels redondances scénaristiques (on lorgnera vers toutes les franchises, réécritures, inventions de séries qui n’offrent que peu de choses, si ce n’est à rien, à se mettre sous la dent en terme de polar), loin des thrillers pour plage adipeuse, loin des séries à rallonges que l’on lit comme on avale un pop corn de plus, loin de personnages fats de leur propres suffisances, loin des livres prémâchés aussitôt lus aussitôt oubliés pas même besoin de mâcher ; si situe le roman noir. Un récit, dur, froid, implacable, sans état d’âmes sur la nature humaine, dont l’âpreté fait passer les directives économiques européennes pour une liste au père noël. Le parti pris comportementaliste qui découle de cette démarche littéraire offre effectivement la part belle à des récits « faciles », enfin disons ne demandant pas beaucoup d’efforts d’écritures ou de lectures, puisqu’établis sur des fondamentaux aussi vieux que l’humanité. Toutefois, il se cache derrière Spade ou Malone plus de sensibilité et d’acuité qu’on voudrait bien le croire. Dépeindre le monstre social tel qu’il est, revient à regarder dans l’abime et à la laisser faire de mêmes, expérience éprouvante. La force de McDonald fut de subsumer les écrits de Hammett ou de Chandler en leur insufflant un supplément d’âme.

Concernant le style, ici comme pour les précédents (et on peut supposer les suivants) volumes de cette réédition traduite par Jacques Mailhos, on ne peut que constater un incroyable talent. L’utilisation de références classiques (comme celle faite aux Corybantes) pourrait nous mettre sur la voie d’un écrivain ayant le goût des belles choses, les multiples métaphores et images renforcent notre certitude de départ : les belles choses sont tristes.

Il ne nous appartient pas de créer trop de parallèles entre un auteur et son héros, toutefois au-delà des similitudes biographiques, il est possible de se dire que le cynisme d’Archer est partagé par McDonald. Le cynisme comme « marque de fabrique », comme l’humour du désespoir, comme anticonformisme de bonne aloi pour héros télévisuel en mal de badguy convaincant est une chose, le cynisme comme vertu humaniste ne semble plus courir les rues depuis belles lurettes.

Ici, plus qu’avant, Archer existe. On en apprend plus sur lui, sur son passé de policier désabusé (sorte de Serpico avant l’heure), de mari absent, d’homme peu attiré par la violence, d’homme sans attache, sans domicile, sans sommeil, sans famille. Arche est un homme du vide, de l’absence, là où ses prédécesseurs œuvrés et marqués par la rudesse de leur corps et de leur âme, ce détective ci parait incarner la désillusion. Il craint la mort, il a peur, il refuse l’argent sale (en prenant bien soin de le séparer de son propre argent, comme si la corruption pouvait être contagieuse) ou trop facile, va jusqu’à rouler sa bosser gratis. Le souci d’efficacité (souvent efficient) du hard boiled classique, disparait ici sous le poids de la responsabilité. Car Lew Archer porte le poids du devoir sur les épaules. Il serait intéressant d’interroger plus avant ses motivations, quelle idée/forme de la justice il poursuit, mais cela reviendrait à négliger la figure qu’il incarne. Une figure cynique car libre, Archer n’est pas seul au sens hollywoodien du terme (peut être est-ce une des raisons pour lesquelles il fut si peu adapté au cinéma, il n’y a plus qu’à espérer que la série télévisée en préparation actuellement soit au niveau des romans), il l’est parce que c’est le seul moyen de conserver cette liberté,  de n’être redevable à personne (pas même –ou si peu- aux impératifs du sommeil).

Les, nombreuses et géniales –n’ayons pas peur du mot- images de McDonald reposent souvent sur une ironie mordante, elle-même reposant sur un sens aigue de l’observation. Si Archer semble être parfois balloté par les événements, jusqu’à parfois sans plaindre, il aime à railler ses interlocuteurs et le destin, pour mieux se délecter du déchaînement des passions qui s’en suit.

Mais, Archer reste un être de papier, il peut supporter bien plus que les affres d’un cynisme crépusculaire, c’est pourquoi l’auteur semble l’avoir vernis d’une bonne couche de mélancolie. Là encore, il faut dépasser l’idée de l’enquêteur dépressif ou du génie oisif pour en revenir à la source de cette tristesse réservée à une certaine élite. Non pas qu’Archer se sente meilleur ou au dessus du l’eau – au contraire même- mais il parait à la fois blasé face à la réalité du grand banditisme, de la corruption ou du mensonge social ; et blasé, attristé par l’inéluctable tentation criminelle qu’il croise dans la majorité des regards qu’il croise. Dès lors, on dépasse le cadre de l’histoire à suspens, pour nous enfoncer dans les eaux marécageuses des tourments humains, lorsque le héros croise une ado junkie, ses réactions sont d’une crudité, d’un réalisme, d’une sauvagerie rentrée ; ces scènes (et bien d’autres) touchent au sublime.

Il est connu que McDonald aimait les intrigues complexes, celle-ci ne déroge pas à la règle. Toutefois, il faut bien comprendre (et ce troisième tome permet de prendre la mesure de cet élément) que cette complexité n’est que le reflet des personnages qui apparaissent dans le champ de la demande/requête principale. Archer ne lâche évidemment pas l’affaire, il va jusqu’au bout des choses parce que (et c’est devenu un cliché éculé depuis, mais heureusement pas ici tant la mécanique de l’enquête et les événements se présentent sans à coup, sans être forcées) un élément semble ne pas « coller » dans le tableau et qu’il faut creuser toujours plus pour dénicher la vérité. Fort de son caractère on peut dire qu’Archer creuse le réel comme on creuse sa propre tombe.

L’histoire ici palpite des amours d’une mère, de considérations sur le passé, les drogues et leur trafic, le masque de la beauté ravageuse, et nous embarque pour une virée noire, sans concession, sans pitié. Etrangement toutes ces thématiques sont traitées avec brio, reste que parvenir à en parler sans y passer une nuit ou deux et des dizaines de pages me parait hors de propos tant je reste porter par la puissance du langage, par la noirceur, le cynisme et la tristesse de ce détective hors norme, de cet écrivain trop méconnu.

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