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Le Balzac de ces mémoires n’est plus le Balzac des premiers épisodes de sa comédie humaine. Se trouve ici toute la violence et la puissance de l’auteur. Par ces portraits entrecroisés il donne à lire des considérations sur l’amour et le mariage qui dépasse de loin le cadre socio-politique, pourtant évoqué avec merveille de précision, dans lequel elles ont lieu. Il s’agit du seul roman épistolaire de Balzac, genre passé de mode à l’époque, mais l’auteur semble peu se soucier de cela voyant ici à la fois une suite à Rousseau ou à Laclos et le moyen de nouer deux projets d’histoires qu’il ne parvenait pas à terminer séparément. Plusieurs éléments sont ici notables.

Tout d’abord la part humaine du roman. il est dédié à Georges Sand, l’on se doute que c’est en partie par amitié et aussi pour signifier le lien solide qu’il peut y avoir entre le caractère tranché et vif de l’artiste avec le personnage de Louise, ce parallèle ainsi que la note de Balzac (dans ses correspondances) où il signifie se préférence pour une passion commune avec Louise ou encore les tourments de sa vie intime avec la Comtesse Hanska à l’époque ne sont pas des éléments à prendre à la légère quand à la présence d’un certain discours dans ce roman. Non pas qu’il faille tomber dans une vision trop autobiographique de la littérature, reste toutefois qu’il y a ici des fondements à un certain éclairage, à une certaine compréhension de l’œuvre pour le lecteur. Sans aller jusqu’à la schizophrénie, il y a ici un tiraillement entre deux conceptions de l’amour, entre un tourbillon de passions rêvés et une réalité beaucoup plus pragmatique et monotone. Cette dichotomie est présente, fondatrice, dès le début de l’ouvrage, tout ou presque oppose les deux héroïnes, deux visions du monde (de la vie) s’affrontent à travers ces lettres. Reste, pourtant, leur amitié ininterrompue ce « besoin de l’autre » autant pour dire ses choix, pour les asseoir pour s’en persuader soi même, pour narguer l’ami. Ces divergences paraissent dès lors nécessaires, il serait impropre de ne pas y voir, en partie, les tiraillements de l’écrivain, ces aspirations à la quiétude mille fois refoulés par les impératifs passionnels.

Si l’on regarde plus avant, on est tenté de se dire, à raison, que le récit ne repose sur rien de fondamental, ou peut être justement sur des bases trop fondamentales. Les perceptions amoureuses qui s’entrechoquent, des jeunes femmes l’une passionnée, l’autre raisonnable, voilà de quoi alimenter trois lignes d’une dépêche de faits divers, si tant est qu’une mort vienne ponctuer ce qui n’est sans cela qu’une anecdote de plus, qu’une discussion à la machine à café comme il s’en noue et s’en dénoue à chaque seconde. La force de Balzac ne campe donc pas dans l’intrigue. On ne la trouve pas non plus dans la tragédie que les ans vont mettre à jour, bien que poignante et vraie elle ne sera en rien surprenante. Seule, peut être, le manque de moralité finale, le couperet des dernières pages nous laissant seul avec nos conclusions est le garant d’une volonté de l’auteur de mettre en avant une forme « sensationnel » du récit. Mis à part cela, il convient de remarquer qu’il est ici question de morale et de réalisme.

De réalisme car, ici plus qu’auparavant (suivant l’ordre de lecture de la comédie humaine), Balzac peut laisser libre cours à son sens de la description. Il serait inopportun de définir ici ce qu’est une description balzacienne, source infinie de délices pour quelques amateurs se roulant dans l’herbe de ses mots, source d’ennuie profond pour de trop nombreux lecteurs en mal d’action et de dialogues, source de revenu, parfois/souvent, pour l’auteur, il fut capable de noircir des pages entières de considérations complexes et achevées autour de sujets parfois improbables ou incongrus, mais également de porter au firmament des cieux l’âme du lecteur. Ici, cette préoccupation va se centrer sur le quotidien digne d’être raconté. On se rapproche presque d’une vision divine à la Malebranche, il faut bien comprendre que le roman épistolaire ne se donne pas à lire comme une succession d’événements liés ensembles par l’absolutisme d’une histoire. La nécessité d’une lettre provient de ce que l’on souhaite partager, faire vivre et dire à son destinataire. Le réel écrit n’est alors qu’un fantasme à rebours, qu’une réécriture du passé que l’on cherche à camoufler sous les atours du présent. A ce titre Balzac parvient, à merveille, à nous faire ressentir ce surinvestissement, cette tension permanente entre les deux âmes. Au fil des pages vont donc s’affronter deux points de vus opposés sur l’amour et le mariage, des points de vus aux arguments, aux exemples, aux rythmes pensés et pesés avec soin. Il ne faut donc pas chercher ici une crudité nubile ou une innocence vierge de toutes arrières pensées, on serait plus proche d’une certaine forme d’utilitarisme.

Il est intéressant de noter que cette volonté narrative ne crée pas le tragique, elle en amplifie les causes et les conséquences, mais sa forme impose un recul en dépassionnant le débat. En effet, l’événement que vous avez choisi de conter, pourra être critiquer (à tort ou à raison) par votre lecteur, mais sa réponse vous parviendra alors même que votre engouement premier aura cessé d’être. Bien évidemment, cela a un effet presque inverse sur le lecteur qui lui est pris dans un enchaînement rapide de questions, de réponses, d’arguments et de contre arguments. Ce « maquillage » fait la part belle à la tension tragique. Toutefois il est possible de remarquer d’autres « outils ». Déjà, le contexte historique n’est pas pris au hasard par l’auteur, d’une part cette phrase de transition politique et culturelle, offre un parallèle de tous les instants entre les atermoiements des cœurs et ceux d’un pays tout entier. D’un côté l’héritière riche, qui sacrifie sa fortune au nom de l’amour mais aussi pour la sauvegarde de son nom, de son rang, pour la pérennité de l’aristocratie, pour la royauté, l’amour que Louise va défendre, ce rêve passionné, illusoire semble s’évaporer au même rythme que ceux du royalisme. De l’autre côté, Renée qui oublie vite ses rêves d’adolescences pour sciemment se mettre à construire un mariage, une famille, un patrimoine et surtout un nom et une lignée de pouvoir, comme une république en devenir. A ce titre, le personnage de Renée est souvent décrit comme une femme qui fait un sacrifice, qui met en avant sa famille, son combat, si son rôle de mère (courage) est fortement mis en avant. Or, il faut remarquer que la construction du récit montre que Louise contrôle le début du récit, elle écrit plus, plus longtemps, parle comme une princesse qui viendrait de se réveiller dans un château jusque là inconnu, elle découvre le monde et le fait savoir, elle veut (et doit) plaire, elle veut séduire, veut croquer la vie à pleine dent, elle ressent ce besoin de partager, une suite d’instants, une succession de paraîtres. Au contraire Renée parle peu, au départ elle garde le secret sur ses agissements, elle demande plus qu’elle ne partage, au fil des pages, elle va pouvoir livrer sa vision du monde en s’appuyant sur ses propres réussites. Et de fait, au-delà des grands idéaux qu’elle prône, se dessine la tutelle d’une matriarcat implacable, un régime dans lequel tout le monde aura sa place et surtout pas son mot à dire (la transition entre les premières lettres suivants l’accouchement et les lettres sur l’avenir du petit dernier dont le destin est tout tracé alors qu’il n’a que 7 ans est exceptionnelle à plus d’un titre). D’ailleurs, le changement de lieu est du même acabit, puisque Paris sera L’endroit où il faudra être vu, et les bals des unes céderont la place aux parades autres, tandis que la nature sera toujours et encore domptée pour être un écrin, un abri à l’amour.

Si, bien sûr, la passion de Louise, que dis-je la passion, les passions de Louise sont au cœur de tous les tourments, de toutes les envolées, de toutes les impasses, si elles claironnent les errances de l’indomptabilité ; il faut également reconnaître la joie qui s’en dégage. Bien évidemment cette joie, ce bonheur, ne sont qu’égoïstes et passagers. Reste pourtant le sentiment d’une vie vécue. Puis trône le mausolée en marbre de la jalousie. Ce sentiment qui ne peut être partagé, comme un vol de vautour que l’on serait condamné à apercevoir seul alors que l’être (supposé) aimé nous tiens la main. Bien sûr, il y a dans cette vision des amours passionnées un forme de parti pris trop évident, presque trop facile,  tant les contrastes sont violents, reste cet « éternel féminin ».

Les contrastes des corps, le jeu de miroir, la contamination des idées de l’une part l’autre, le renversement des positions sociales, la pluralité du « je » féminin qui déjà doit être fille, femme, épouse, mère, amante, passer de la lumière à l’ombre , son abandon dans la fusion à l’être aimé (ou que l’on croit aimé, ou que l’on a façonné pour être aimé, ou que l’on a engendré pour se faire aimé)… autant de préoccupations (au milieu de tant d’autres) superbes de clairvoyances, de propositions sans fin sur ces psychés enivrantes.

Il faudrait dire un mot de la fin, mais cela reviendrait à devoir dire des mots sur tant de choses. Reste, derrière tout ce savoir faire, un auteur du beau (souvent, il me semble le verbe de Balzac est comme négligé, comme si, allant de soi, il ne mérité plus d’être glorifié) l’idée d’yeux si noirs qu’il font mûrir les fruits en avance… c’est beau.

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