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Il y a toujours plusieurs manières d’aborder un ouvrage, pour ce genre ci – car la biographie de crapules historiques peut être un genre à part entière- on retiendra la technique du quasi recopiage de la plaquette promotionnelle pour donner à lire les « grands moments » marquants de la vie du, désormais, personnage ; ou bien (exercice soit disant plus périlleux) il existe la technique de saut dans le questionnement sans fond de l’horreur humaine (comme si Lévi ou Semprun  ou les autres ne suffisaient pas).

Il serait surtout intéressant de s’intéresser sur les silences qui jalonnent les pavés assourdissants de la communication moderne autour de l’Histoire et de ce que l’on veut bien en faire (s’interroger un peu plus avant sur d’autres guerres, sans faire d’échelle des valeurs dans l’atrocité pourrait être intéressant). Ce genre d’ouvrage me met toujours mal à l’aise. Il permet de mesurer un certain degré de résistance à l’image sociale que l’on pense renvoyer, parce que se balader, plusieurs fois, dans des transports en commun avec une couverture montrant un officier SS et Goering écrit en gros sur la couverture cela peut faire plus que prêter à confusion. Intéressant comme on peut trouver des justifications rapidement, intéressant comme il devient parfois nécessaire de se justifier alors qu’il n’y a aucune raison de le faire (et pourtant plusieurs personnes m’ont fusillé du regard ou m’ont interrogé sur mes lectures franchement malsaine, c’est le vocable qui est revenu le plus souvent. J’aurais su j’aurais arboré un période people quelconque en guise de paravent, la vulgarité quotidienne ne choc plus).

Ce Goering n’est pas qu’une biographie de plus au sujet d’un personnage de poids, c’est le cas de le dire, dans le cosmogonie nazie, c’est l’occasion de se poser des questions. Kersaudy dresse un portrait magistral, sa plume (parfois gouailleuse) donne vie à un remarquable travail d’historien. On y trouve des documents, des citations, des hésitations, des trous, des zones d’ombres, des cartes, des explications, des mises en relief, de la boulimie, du recul, un zeste de subjectif bienveillant au milieu d’un océan luisant d’objectivité. Le plaisir du lecteur est intact du début à la fin de l’ouvrage, la tâche accomplie ici mérite d’être soulignée, autant il est parfois fastidieux et aussi bourratif que le gâteau dominical de tata Olga se lire une thèse publiée (fut-elle d’Histoire ou d’un autre domaine), autant parvenir à écrire un livre d’Histoire accessible qui ne soit pas une somme de raccourcis, un florilège d’anecdotes sans queue ni tête ou un pamphlet acerbe sur tel ou tel personnage, tout en répondant aux exigences scientifiques.

Ce qu’il y a d’intéressant dans ce type d’écriture, ce que l’on sait d’avance les faussetés qu’elle recèle. Peut être y’a-t-il, dissimulé derrière les recherches pléthoriques, des étudiants, des articles, des contributions qui ne sont pas forcément du fait direct de l’auteur ? De la même manière que pour parvenir à écrire autant de livres si copieux à un tel rythme il doit utiliser des techniques d’écritures qui n’ont rien de vraiment proche de la littérature, mais qui tiendrait plutôt d’une forme d’usinage. Loin de moi l’idée de minimiser le travail effectué ou le sérieux de l’auteur, reste qu’une fois le domaine connu il est difficile de se méprendre sur les préludes aux publications scientifiques. Or, pourtant, cette écriture là n’est pas tout de même pas donnée à tout le monde, elle suppose plus qu’un intérêt basique, plus qu’une volonté d’asseoir la toute puissance d’un savoir, elle suppose–au-delà de la préoccupation pécuniaire –   de la transmission. Bien plus que de nombreux cours (malheureusement), documentaires et autres débats ce type d’ouvrage permet de changer de perspective, d’éviter de tomber dans la morale, de vous construire un savoir en vous forgeant une curiosité et non des certitudes.

La certitude c’est de dire que Goering était un type horrible par bien des aspects et qu’il a participé, de prêt ou de loin, à un génocide, à des guerres, des morts et j’en passe. La curiosité ce n’est pas d’essayer de comprendre sa mentalité, de percer sa psyché, d’en découdre avec les figures tutélaires de la bonne conscience et de l’éthique ; c’est d’embrasser les ambigüités d’un tel être, de toucher du doigt l’empathie sans tomber dans la compassion. Les convictions donnent de l’assurance mais elles sont les pétéchies de l’âme, leur présence atteste de votre mort par asphyxie. A ce titre le régime nazi offre un bel arc boutant pour soutenir la cathédrale de notre moralité, en parler tout le temps c’est se figer dans l’iconographie, s’embourber dans les marécages de la foi, le négliger c’est mésestimer la durabilité de son impact. Pourtant ce Goering là, nous invite à laisser de côté nos effusions et nos croyances pour nous focaliser sur une figure étrange, si déformée, si improbable qu’elle ne parait pouvoir exister qu’au sein de la vérité romanesque.

On n’apprend pas Goering, l’analyser est une gageure, dès lors il reste l’étonnement. Seuls les faits restent, l’Histoire cherchant alors à leur donner sens, à les porter, étrangement résonne en nous les mots du poète et l’on se souvient avec mélancolie que le fait scientifique n’existe pas, qu’il n’est que des faits observer. Ainsi observer Goering ne nous permet pas de refaire, de revivre, de mieux faire, de mieux vivre avec notre conscience actuelle. La question du qu’aurait-on fait à cette époque et en ce lieu n’a pas de sens ici. Cet « ici » n’est pas celui des camps, des justifications ou de l’idéologie, c’est celui de la folie.

C’est cet élément qui me parait le plus remarquable dans cet ouvrage. On pourrait gloser sur les comment de l’ouvrage, mais cela serait vain : pour une fois seul le résultat compte. On pourrait s’interroger moralement mais il n’y a pas de prise. On pourrait agrémenter notre savoir de dates, de lieux et de moments, pourquoi pas. Mais, malgré nous on sera plus occupé à visiter la folie de cet homme devenu, comme il le souhaitait, personnage historique. Dire qu’il était pétrit de contradictions est une échappatoire plus qu’une litote. L’auteur cale son récit contre le mur de l’Histoire, pour mieux nous faire saisir la démesure des actes. Une enfance aux idéaux simples, au contexte familial complexe, héros de guerre, représentant de talent, opiomane, désoeuvré, fou de décoration, homme de pouvoir, lâche… Goering est tout ça à la fois et bien plus encore, il incarne la démesure d’un régime, d’une idéologie. Il est la folie. La démesure du vainqueur qui impose sa mégalomanie au monde. Son train géant, son pavillon de chasse transformé en château, sa collection d’œuvre d’art (pillées au quatre coins de l’Europe), sa manie des décorations et des costumes, autant de « pleins » pour remplir un vide, autant d’éléments pouvant nous aider à cerner ce qu’il fut. Mais reste l’énigme de sa relation à Hitler et au pouvoir. L’auteur en fait un paladin, un chevalier du XXième siècle, thèse solide à la limite du concret, qui explique cet homme hors norme. Là encore on touche du doigt la vérité romanesque.

Contrairement à bons nombres d’ouvrages essayant de définir, de donner raison, Kersaudy propose une lecture mettant en avant le jusqu’auboutisme parfois abjecte souvent incompréhensible de cet homme intelligent mais dont la dévotion creuse et folle sonnera le glas pour des milliers de personnes. Ce livre ne pose pas de questions sur le sens l’Histoire, sur nos décisions, il nous force à nous interroger sur la folie comme système politique, comme référence passionnelle. Une folie sans atours romantiques, une folie mécanique, une folie qui fait se dérober le sol sous vos pas.

Cette biographie est magistrale par son aspect historique, mais également parce qu’elle propose un regard nouveau sur cette période et sur un personnage phare de l’époque. On y apprend beaucoup et l’on ne cesse de passer d’un étonnement à un autre, sans être rassasié, sans jamais que notre curiosité puisse être étanchée. C’est une forme d’incompréhension, aussi dure et brillante qu’un diamant, qui domine tout au long d’une lecture passionnante. Incompréhension du personnage, des actes, d’une logique à tout cela. Et puis surtout, surtout la volonté de ne tirer aucune leçon, de ne pas scinder les choses de façon manichéenne, de toujours proposer de l’humour, de relativiser les événements, nous permet de ne pas sombrer dans l’attentisme ou le passéisme, nous incite à aller lire ailleurs.

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