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delivrez-moi
Je me souviens très bien de l’instant étrange où j’ai entendu un professeur de faculté estampiller certains genres ou auteurs du terme de para-littérature. Si à l’époque je fus choquer par ce type de réflexe ou de catalogage et qu’aujourd’hui encore je ne peux me l’expliquer sans avoir un arrière goût de justification en bouche. Je me souviens surtout des nouvelles de Borgès (et de tant d’autres ne serait-ce qu’Ismael Kadaré) dans lesquelles au détour d’une ligne, d’une personnage, d’un mot le fantastique s’invitait à la table de la littérature. Le souci de classification, de hiérarchisation vient peut être de cela au final : de la frustration de ne pas parvenir à ranger les livres de façon satisfaisantes.

Le premier tome des aventures de Thursday Next posait, en creux, diverses questions, sur la possibilité de mêler à ce point autant de poncifs sur la science fiction et la fantasy, de parvenir à gérer une narration au sein de cet univers, de continuer de broder de la sorte sans épuiser le fil de son imagination, de ne pas abandonner le lecteur en route et j’en passe. Or, il y parvient à merveille à tenir ces questions, en les prenant à bras le coeur en s’y référant presque comme à des engagements.
La littérature populaire à ceci d’intéressant qu’elle ne s’embarrasse finalement que de peu de considérations esthétiques internes, cela lui permet de passer outre les conventions du beau. De fait, le plus souvent, ce genre de jeu à saute mouton se termine dans la gadoue et le lecteur en ait pour ses frais de blanchisserie – il en faut des bons romans pour en oublier un seul mauvais – Ce qu’offre Jasper Fforde avec ce deuxième tome c’est un échappatoire à la véritable lecture, la lecture transversale. Non pas que le plaisir de lire soit vital, la lecture n’est pas un divertissement -ni chiche, ni mondain- elle nécessite des périodes de sécheresses, des difficultés, de l’harassement, de s’encanailler, de s’épuiser, de se ressourcer, la lecture se doit d’épouser la littérature en faisant fit – ça ne veut pas dire : sans la prendre en considération- des présupposés de la recherche. Si on pointe souvent du doigt la perte de l’envie de lire ou son inverse les critiques littéraires engoncés dans des visions figés -ou médiatique, ceci dépendant de l’honnêteté morale du dit critique- il existe bien d’autres façons de « mal lire un livre ». Refuser les classiques me parait aussi improbable de suffisance que de refuser la littérature de genre, d’engouffrer dans les certitudes apportent toujours un lot de bataille à gagner. Et combattre c’est perdre du temps de lecture.
S’il n’était un style très fluide, parfois trop, qui laisse passer certaines occasions en pastiches ou en amusement – on pensera notamment au chapitre se déroulant dans une bourgade prisonnière d’un mal terrible et ancien- ce n’est pas un mal en soit, mais cela tant à montrer que l’auteur préfère mettre en avant le déroulement de son histoire et les décalages qui résultent de son sens de l’impromptu plutôt que de lorgner plus avant du côté du plaisir des sens.

Il serait facile à ce stade de critiquer cette approche pour montrer que toute foisonnante qu’elle puisse être la littérature de genre manque cruellement de ce sens de l’esthétisme, de cette volonté d’embellir, de profondeur, de beauté, que sais-je encore. Mais comme il est ici question de véritablement rentrer dans les livres, dans des classiques bien souvent, on peut se demander si Fforde n’aurait pas choisi de faire « profil bas ». Oser inviter à danser de belles danseuses est une chose, froisser leurs draps en est une autre.

Nous retrouvons les mêmes personnages où nous les avions laissés – c’est à dire entre partout et nul part concernant le père de l’héroïne- et loin de se dérouler tranquillement ou de proposer de nouvelles aventures sur le même mode que le premier, l’auteur décide que son premier récit était une forme de longue introduction à son univers, un moyen de mieux nous le faire accepter. Car ici il va être question de voyage dans le temps, de mémoire, de voyage à travers le globe, de coulis magique, de la possibilité de lire des livres -ou des étiquettes- pour parvenir en leur coeur et de tout un tas d’autres choses dont des mamouths et-surtout- le chat du Cheshire en bibliothécaire. Il est difficile, peut être encore plus avec ce dernier personnage, de ne pas penser à d’autres auteurs Anglais, et à ce goût si prononcé et unique qu’ils développent pour l’amertume, la fin du monde, la sophistication, le thé et toutes sortes de choses – comment disait le poète ?

Ce second tome montre que si Fforde suit la voie de beaucoup d’auteurs poursuivant une saga, en créant de nouvelles intrigues tout en en résolvant d’autres, c’est avec jubilation qu’il laisse déborder sa baignoire imaginative. A y regarder de plus prêt nombres de situations sont cousues de fil blanc – plus ici que dans le premier tome, on pensera à la façon dont on peut finir prisonnier d’une chambre forte, épisode qui ne surprend que l’héroïne- et beaucoup de rebondissements ou de passages sont attendus. Reste qu’en arrière fond existe une impression chaleureuse de « fait exprès », comme si l’auteur cherchait moins à forcer le trait, à nous engager sur un terrain connu pour mieux nous surprendre par ses trouvailles. Car, on peut effectivement parler de trouvailles, à la manière d’un Douglas Adams Fforde s’ingénue à construire un monde à la fois complexe et saugrenue. Ainsi il existe une brochure gratuite pour éviter de rendre votre jardin attirant aux yeux d’un mamouth et dans le même temps il est conseillé d’avoir lu et assimilé la « logique » kafkaïenne si vous désirez vous sortir d’un mauvais pas littéraire. Ce bric-à-brac est porté par une histoire haute en couleur et trépidante, à tel point qu’elle semble parfois se construire au fil de la lecture.

Un lecteur trop alerte, trop habitué à lire finalement, serait sans doute enclin à trouver que tout cela repose uniquement sur des effets de surprise, que l’auteur n’est auteur que par sa capacité à faire durer le spectacle. Bien évidemment beaucoup de passages relèvent de « l’effet de manche », des lapins sortent des chapeaux et le ruban de foulards multicolores semble sans fin. Toutefois, il convient aussi de ne pas se laisser piéger par nos attentes de lecteur blasé ou par la satisfaction que procurent les clins d’oeils littéraire – l’aspect « je comprends ton allusion cher auteur, toi et moi nous sommes de la même trempe » risque de ne satisfaire que les egos les plus en mal de reconnaissance au final, ceux là même qui n’attendent que d’être flatté dans leur vanité-. Fforde ne s’amuse pas de la littérature, il ne la prend pas comme un spectacle, mais comme un univers sérieux. Ce qui ne signifie nullement qu’il se prend au sérieux, bien au contraire. Un univers labyrinthique où tout peux arriver. Si le récit à la première personne facilité l’identification et met en avant l’effet de surprise, on remarque également que l’héroïne est bien souvent désarçonnée, qu’elle est loin d’être parfaite, qu’elle commet des erreurs et des bourdes assez régulièrement, elle n’est pas qu’un agglomérat de sang froid et de cynisme, c’est aussi le substrat à une potentialité littéraire. Thursday Next est celle par laquelle l’histoire prend corps et prend sens, elle est l’équivalent d’une lectrice dans son monde.

Mais, bien plus que ces considérations, on remarquera que le plaisir de lire cette série est intact et qu’en agrandissant son terrain de jeu l’auteur met en avant une thématique assez forte. Que ce soit au sein du monde des livres, dans le voyage temporel, dans les considérations mnésiques ou imaginaires, ce qui importe c’est la capacité à maîtriser ce qui fonde la personnalité, l’individualité qui garantie la stabilité émotionnel. Que ce soit avec ses collègues, ses parents, ses amis ou dans sa mémoire l’héroïne (et il en va de même pour la plupart des autres personnages forts de la série) garde le contrôle, elle est à même d’être consciente de ce qu’elle fait. Ce n’est pas tant la logique parfois absurde, parfois mordante ou cynique -en tous les cas souvent déjantés- de l’univers de Fforde qui fait sa force, puisqu’elle repose sur la nécessité d’une intrigue « simpliste » pour exister, mais bien cette force de caractère, cette revendication de l’imagination comme moteur débridé.

Il est vrai qu’à force de vouloir écrire comme on dompte les mustangs sauvages Fforce néglige parfois la forme de son récit, qu’une relecture extérieure aurait peut être apportée plus de limites sans que ne se perde la puissance de son humour ou de son imaginaire. Reste un monde touffu qui donne lieu à des envies, des interprétations, qui permet de vivoter en équilibre – précaire- entre littérature de gare, grande littérature, petits étonnements dont on sait se contenter et envie de défricher le monde. On peut toutefois se demander, à raison, le pourquoi d’une comparaison, fut-elle passagère, avec Borgès puisque visiblement la finalité de ce deuxième tome n’est pas à la hauteur des attentes que l’on peut en attendre? Bien tout simplement, parce qu’il s’agit d’une série qui s’ancre entre les frontières, qui s’octroie le droit de proposer du fantasque, qui veut bien faire et qui revendique également le droit aux erreurs du chambardement, et qu’il me semble que sans ce type de volonté on reste perclus de fierté dans nos certitudes.

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