Mots-clefs

, , ,

poche og1
Un jour, il y a peu, il y a pire, je me souviens d’avoir été effaré par la différence entre deux photos du même paysage de glacier prises à trois ans d’intervalles, le recul de la glace sur la roche était indubitable. Ce qui m’avais le plus choqué à l’époque, et encore maintenant, ce fut la parole de mon père lui-aussi penché sur les mêmes photos « c’est normal, c’est cyclique, ça reviendra ». Plus encore que l’évidence des dommages que l’Homme fait subir à son environnement c’est la force du déni qui continue de me sidérer.

J’aimerais pouvoir me passer de cette douleur, de cette angoisse de la pollution, j’aimerais pouvoir dire que je suis pour la pollution à grande échelle. J’aimerais pouvoir croire en l’aspect définitif d’un tel comportement. On y va à fond, on arrête de faire nos timorés, on jette le bébé mutant dans l’eau radioactive du bain et advienne que pourra. Tant pis les animaux, la biodiversité, l’érosion, les terres érables, la beauté on s’en moque, plus vite on ira, plus vite on sera débarrasser de l’espèce humaine, plus vite autre chose viendra la remplacer. Voilà un espoir, solide, indubitable, rassurant, la formule tabula rasa chère à Descartes mais façon apocalypse. En plus, la haine des actes odieux contre la planète est tellement facile, d’une telle évidence qu’elle alimente une attitude blasée, tout va bien. Malheureusement non, tout irait bien, tout marcherait comme sur des roulettes huilées à la graisse de bébés phoques s’il n’était cette foutue beauté. Le glacier a reculé, des océans de plastiques de forment, on abat plus d’arbres pour plus de station de ski, plus de soja et moins de tout le reste. Il reste ce foutu plaidoyer de monsieur Bass.
Combien j’aurais préféré qu’il écrive un roman ou un pamphlet dur, solide, haineux ou même un procès à charge contre un consortium international. Un récit de cet acabit aurait été du bain béni pour l’ulcère vicié au carbone qui devrait me tenir lieu de morale et de bonne conscience, mais non voilà que l’auteur a décidé de nous parler des plantes, de la couche de neige qui craque, des baies qui vous colorent le visage, de l’importance de la peur, de l’humilité, de l’attente, de la patience.. ; d’autant de choses, de moments, de relations, de partages qui font que la nature est belle. Cette évidence, comme mon glacier qui recul, personne ne veut la voir. L’auteur le dit lui-même, dans une geste d’une clairvoyance et d’une objectivité rare, devant ce genre de chose – la pollution, la nature que l’on détruit, les actions des grands groupes, l’inaction des gouvernants – on se réfugie le plus souvent dans l’art, on va prendre un bol d’air frais dans un livre, un film, un ciseau à bois ; plutôt que d’avoir à affronter la réalité en face. La réalité c’est que désormais nous n’avons plus le temps, nous sommes dans une société qui consomme jusqu’à l’emballage de ces produits, qui rentabilise jusqu’à la frustration de son impatience quotidienne. Rien de nouveau à énoncer cela, certes non, c’est bien ça- plus que tout le reste- qui est accablant, il n’y a là rien de nouveau, rien de moralement étonnant à présenter ce genre de constat, on peut même dire qu’il doit être intégré dans les manuels scolaires les plus généralistes et les plus estampillés par les gouvernements qui traînent encore leur guêtres dans ce que l’on nomme l’éducation. Le souci n’est pas le constat, le souci c’est qu’il renvoie systématiquement à la « faute de l’individu », au fait qu’il doit changer ses habitudes. Elle est étrange cette pétition de principes, ce choix de mots, la personne devient individu, citoyenne, client ou pourcentage en fonction des besoins médiatique du moment. L’écologie même ce geste qui devrait être celui de l’instant d’après la contemplation, son prolongement s’est muée en une forme politique bien trop éloignée du réel pour encore faire sens.
La nature du point de vu de l’Homme devient selon l’angle de vue, un adoubement type purgatoire pour la bonne conscience, un argument de vente (greenwashing mon amour), une zone de pillage ou un serpent dans la botte du premier cow boy qui passe. Si elle est autre chose, c’est de l’ordre de la contemplation, du subjectif et ça, ça ne se partage pas ou alors pour faire joli (on notera que j’évite ici les solutions « alternatives » type agro… du fait de certains financements, à moins parce que voir que l’on peut avoir le plus beau des discours et laisser pourrir des fruits sur un arbre, ça me parait être la pire des contradictions, comme disait le poète « ne plus parler de poésie mais laisser vivre les fleurs sauvages »).
Cette nature là, que l’on contemple, que l’on tente te de saisir, n’est pas et ne doit pas être une jolie prairie enfantine et rêveuse, sans danger, c’est un endroit sauvage et dur, la beauté qui l’habitude doit se mériter, doit être préservée (et non pas « ressourcer » ou je ne sais quel autre néologisme novlanguesque). C’est de celle-ci dont parle avec tendresse, mélancolie et brutalité l’auteur. Tendresse parce qu’il n’hésite pas à tâter le terrain du ridicule, à parler de lui, de sa vie, de ses expériences et émotions vives, un axe dangereux car bien souvent on risque de tomber dans une forme surfaite d’exposition de l’ego et de l’intime. Un peu comme ouvrir un blog pour raconter sa vie. Or, son intimité ne tombe jamais dans l’épanchement, car Bass n’est pas dans une posture messianique, il n’attend ni le sauveur, ni la solution miracle et surtout il ne vénère pas la nature. Il se préserve de cette forme désuète et caricaturale du « grand tout new age nous sommes tous frères camarade prête moi ton petit doigt que nous fassions revivre l’esprit du grand Sachem ». Ce dont l’auteur parle ici c’est de respect. Comment cette valeur n’est ni une certitude, ni une garantie, ni un vain mot, mais, au contraire, une accumulation de geste, pour et par soi. Ce qu’il y a de beau dans cette écriture, c’est bien cette justesse, cet équilibre qui ne cherche pas l’harmonie mais le réel. Bass est un père, un mari, un écrivain, un chasseur, un piètre pêcheur, un militant « écologiste » et il ne cherche ni à concilier tout ça, ni à se glisser dans un rôle en fonction des besoins du moment.

Ainsi énonce sa vie, ses choix, ses rancoeurs, ses douceurs, des impressions fugitives, des beautés éphémères, avec un choix de mots précis et juste, vraiment c’est le mot, atteignant une forme coulante et agréable, sans obsession de perfection, mais d’acuité, d’exactitude. Une forme noble et respectueuse, loin des leçons et d’un ton péremptoire, de journal intime.
Bass arpente un monde qu’il partage, il écrit comme on fait les confitures, pour préparer les mois d’hiver. En attendant, on peut comme lui, chercher à apprendre à connaître le nom des fleurs.
Chose amusant, sur la com’, sur leur site les éditions Gallmeister n’ont pas oublié la majuscule à Yaak, sur la couverture du livre : si.

Publicités