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Autant il est possible, parfois nécessaire, de donner de l’importance à l’ordre de lecture, autant concernant la comédie humaine, il semble impossible de se sentir maître des directions que l’on choisit. Lire l’oeuvre suivant le plan de balzacien est une méthode comme une autre, mais il est impossible de ne pas ressentir un peu de frustration. Ainsi croise ton Rastignac au bout de quelques pages seulement, nous rappelant à quel point cette oeuvre est un organisme vivant.

 

Posséder le plan d’une ville vous donne la direction à suivre, le chemin le plus court, autant d’occasions ratées. Si « la maison du chat qui pelote » proposait autant une écriture qu’une pétition de principe scientifique on se rapproche ici plus directement d’une peinture morale. L’histoire d’Emilie jeune fille capricieuse et indocile, est une comparaison (assumée) à un conte de La Fontaine. Au-delà de l’influence du conteur quant au caractère du personnage, on remarque ici la volonté de proposer une lecture plus ostensiblement morale du monde. Le portrait de M Fontaine (hasard quand tu nous tiens) dépasse en vitalité celui de la façade qui ouvre la maison du chat qui pelote, mais repose sur la même volonté scientifique. En quelques pages Balzac brosse le caractère de ce père aimant (thème fort dans son oeuvre) se vouant au bonheur de sa famille, à redorer son nom, son blason autant qu’à consolider son fierté d’autrefois en récupérant gages et place d’honneur. En étant un « homme de son temps », ce M Fontaine se glisse dans les failles protocolaires pour parvenir à ses fins. Cette leçon de « realpolitic » à l’échelle humaine (quantifiable pourrait-on dire) offre une perspective intéressante concernant les vues politiques de l’auteur.  Le style enrubanné de Balzac offre une vision réaliste de l’époque et des âmes, mais une vision qui toujours se pare de beauté. Si la description introductive de M Fontaine propose une cheminement factuel, dans lequel les valeurs qui motivent les emportements et les passions ne sont finalement qu’un moteur comme un autre, qu’un arrivisme qui ne s’assume pas (on remarquera que très vite maintenir cette position familiale a un coup et que ce dernier prévaut dans nombre de cas). Tous, les personnages principaux comme ceux que l’on devine, se prêtent à ce jeu de faux semblant de courbettes et d’atermoiements.

En revanche le portrait d’Emilie qui suit celui de son père, brille par son aspect irréel, elle n’est que parure, que lapis lazuli, une parvenue qui minaude ses envies à la face d’un monde qui le n’attend pas. Ce qu’il y a de passionnant dans ce portrait, c’est qu’il met bel et bien en avant l’extrémisme de certains traits de caractères sans condamner pour cela tout le personnage dans un même élan. Cette jeune fille est bien éduquée, elle a de la répartie, elle connait  son affaire en séduction mais également en terme de langue ou d’étiquette. Construire un personnage de petite fille capricieuse et boudeuse qui soit exécrable est une chose, lui donner une épaisseur sociale et humaine en est une autre. Quoi que tout à fait insupportable, Emilie reste dans son « bon droit », elle n’est que ce que l’on a fait d’elle. Fruit de la mauvaise éducation maternelle (thématique déjà présente dans la maison du chat qui pelote, en plus de la « transposition » de l’histoire vécue de l’auteur sur son oeuvre, on peut également s’interroger sur l’aspect inassouvie de ce type de transmission dans l’éducation, sachant que le père dit à sa fille qu’il aimerait la voire combler plus tôt qu’il n’a pu le faire avec sa femme) et d’un entourage trop enclin à satisfaire son caractère.

Si cette vision met en avant l’importance de l’éducation, si elle pose la question de l’inné et de l’acquis en terme de caractère – à ce titre, le point de vu de l’auteur sur ce aspect semble être en balance, ou enclin à faire faire des allers retours au lecteur-, elle propose là aussi une vision politique du monde. Car les ambitions de la belle sont uniquement tournées vers le politique, vers le haut, le reste n’est que vétille, illusion ou prétexte. Cette façon de vouloir brûler les étapes sera sans compter les élans du coeur et mènera le personnage à voir ses rêves réalisés pour son plus grand malheur (thème millénaire s’il en est).

La rencontre passionnelle se fera en dehors des murs confortables de la capitale, autant dire en dehors des bonnes moeurs satinées et au coeur de la tentation. Une politique royal qui oeuvre pour une forme d’équité et de partage (thème que Balzac reprendra plus tard et plus longuement). Une critique de l’aristocratie qui ne parvient plus à être ce qu’elle fut en s’enfonçant dans un jeu de paraître, de festoiement, de titre, de roucoulades diplomatiques. Le grossièreté des traits d’Emilie qui l’approche de la caricature, qui tourne le récit vers la comédie avant de le ramener de force vers la tragédie du fait des opinions ridicules d’une gourgandines mal éduquée. La figure de l’amoureux, loyal, discret, bon, charmant et non charmeur, roturier qui s’oppose à celle d’Emilie dans un jeu de miroir intéressant quoiqu’un peu trop « lisible » et transparent pour permettre que la moralité du propos puisse véritablement s’épanouir ou du moins trouver un lecteur attentif. La mixité sociale permise dans le cadre d’un bal (au coeur d’un parc, c’est à dire de la nature, là où les sentiments véritables se trahissent). Ces parents d’ancienne noblesse égarés d’avoir engendré une fille férue des appâts de la bourgeoisie sans le discernement qu’il convient de mettre en ce genre d’élan. Cette volonté de « faire la morale » qui finit par proposer un « traité sur l’orgueil ». Autant d’éléments (parmi tant d’autres, souvent de nature « purement » littéraire, du fait même de la maîtrise parfois hautaine ou nonchalante dont est capable Balzac) qui font de ce court roman un petit bijou.

Un site très intéressant

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