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A la limite j’aurais peut être plus apprécié cet ouvrage si l’humour de fin de volume avait surgit plus tôt. Mais reste de ma lecture impatiente l’évidence d’un style. Dire que c’est « bourrin » et s’en étonner parce que l’auteur est une femme, serait une grave erreur, déjà parce que s’étonner du sexe des gens c’est tout de même nulle et bourrée de préjugés comme attitude, surtout parce que ce livre n’a finalement pas grand-chose de « bourrin ».

Ici, on nous parle de froid, de désespoir, de villageois miséreux, de combats, de feu et de forge. Ceux sont ces éléments et le personnage principal qui forment la trame principale de ce roman brusque et expéditif.

Abordons donc ces deux substances, en sachant très bien qu’elles s’imbriquent avec bonheur, ce qui fait l’essence du livre au final.

Dès le départ l’impact est assuré, le prologue se suffit à lui-même, la scène est déjà vue, connue et pourtant on est pris au piège. Très vite Jaworski ou Damasio nous arrivent en tête, non pas pour nous lancer dans des comparaisons stylistiques, mais pour montrer en quoi un style, des mots, des phrases, des articulations, un vocabulaire peuvent changer le banal en quelque chose de captivant. « L’arche se nommait Manfred, et aujourd’hui il allait tuer une vieille femme. Une nourrice, plus exactement »., voilà une première phrase qui vous donne envie de lire la suite, de vous en saisir et de la dévorer. C’est ainsi que se déploie le moyen-âge selon Niogret, un moyen-âge qui trouve sa beauté dans l’âpreté et la dureté. Les fioritures fifrelines que l’on croise trop souvent au coin des bois de cette époque, fonctionnent bien souvent sur une accumulation technique, un fatras de détails plus vrais que nature, tellement précis que le lecteur en devient obsolète, à moins d’être lui-même –ou de devenir- un érudit sur la question. Ici l’utilisation de termes médiévaux (outre ceux explicités en fin de volume) rend compte d’une volonté de faire dans la crudité du propos, d’être direct et non de chercher à ensevelir l’histoire sous un tombereau de suffisance ouatée. L’autre technique que l’on retrouve souvent –peut être plus en bande dessinée- c’est l’épaisseur des traits de violence et de sexualité. Si une jeune fille porte une épée c’est souvent pour soutenir la poitrine proéminente dont elle ne sait pas quoi faire. SI un guerrier survient c’est qu’il doit avoir quelques têtes à couper. Finalement entre Conan et le porteur de Stormbringer, il est difficile de trouver autre chose que ses propres affinités. On pourrait lister un nombre de personnages ou d’auteurs loin des sentiers battus, bien évidemment, si ce n’est que cette liste, aussi belle et viable est-elle, semble se perdre au milieu des «coups éditoriaux » tant le moyen-âge véhicule de clichés mercantiles. Lors, quand un auteur parvient à éviter ces deux écueils pour proposer une atmosphère sincère, il faut le saluer comme il se doit.
Car non seulement Nogrier parvient à sauter à pied joint dans les poncifs pour les faire siens, mais en prime elle comprend que cela attire l’attention et elle peut d’un même élan nous surprendre en développant ses personnages et son univers à son aise, nous laissant à nos fausses idées. Il sera certes question de combat, d’acier, d’hiver rigoureux, de quête initiatique sur un ton lugubre et dur ; mais il sera également question de non-dit, d’attente, de faux semblants, de regrets et de remords. Comment ne pas être plus frustré devant une idylle qui ne se dévoile pas, que devant des combats avortés ?
L’hiver, les sentes improbables, les sorcières et les croyances, tout cela fait peur, et les cœurs cherchent à se saisir et à se réchauffer au cœur de château enfouis. Ce choc avec la nature, renforce l’importance des armes, l’ennuie, les rapports humains, la survie en générale ; tous les personnages ont leurs sentiments à fleur de peau. La tension véritable, les enjeux, sont des tensions internes, émotionnelles. Or, l’atmosphère que construit l’auteur est une atmosphère oppressante qui laisse peu de place aux mots (comment souvent ils sont souvent une grande importance et sont chargés de pouvoir, de plus on remarquera le bon goût musical de l’auteur, et si quelqu’un de ses connaissances parcours ces lignes la version de la blanche biche par Eric Montbel, d’ailleurs un certain Gabriel est engagé dans cette aventure), de fait les personnages s’expriment avec leur corps, avec leur geste.
Pour moi, avant même les personnages, c’est l’importance et la valeur que l’auteur à su donner à ces gestes. Le roman est court, dense, construit sur de petits chapitres, avec parfois de petits récits « supplémentaire », les combats sont (paradoxalement) peu nombreux et d’autant plus vitaux. Il importe d’agir et surtout de réagir. L’héroïne précise ce mode de vie, et le revendique, lors d’une discussion, et elle appuiera son propos au fil de la hache. Choisir de ne pas botter en touche en affrontant les combats, en les traitants à bras le corps, c’est ici le plaisir de sentir le poids des objets, leur bruit, la succion de la boue, le respect de l’adversaire, un parti pris difficile à tenir, tant cela réclame de rigueur et de volonté. Beaucoup loue –à juste titre- le style travaillé de l’ouvrage, personnellement c’est le choix des détails, leur pesanteur qui est l’élément marquant et véritablement ouvragé.
Difficile d’éluder le personnage principal, qui est une véritable réussite. Une femme portant une hache en quête de son nom. Tout est là, présent, sous chaque mot, sous chaque geste, encore une fois la densité du récit sert à merveille cette création et lui fait honneur. Tout y passe, une image de la dureté d’un caractère forgé dans les entrailles de l’enfer, les conditions féminines, les rapports complexes et ambivalents entre un serviteur et son maître, des métaphores animalières bien trouvé, des tenues qui camouflent et dévoilent, des considérations sur le monde blasées et glaciales et, éparses mais cruellement inévitables, des troubles et des épanchements incontrôlables qui surviennent et sert le cœur et les tripes jusqu’à vous mener à la mort. Le récit raconte ce destin atypique et attachant avec, encore une fois, énormément de sincérité. L’atmosphère seule ne pourrait satisfaire l’appétit de récit qu’elle provoque et un personnage de cette envergure ne pourrait exister dans un décor trop terne, c’est l’alliance –réussie- des deux qui offre un ouvrage de qualité.

Reste, l’élément gênant, ce qui m’a laissé sur le côté au fil des pages. Le ton, les chapitres courts, la concision du récit, l’impact du style font que l’on s’attend soit à une forme de conte, c’est-à-dire un livre dans lequel c’est l’histoire qui compte et pas vraiment sa conclusion, fut-elle morale ou déroutante, car c’est l’imaginaire transmis qui nous portera ; soit à une bataille rangée avec le livre du fait de sa rudesse morale. Or, la construction laisse à désirer, certains chapitres finaux revêtent une importance mystique soudaine, impromptue et assez malvenue car trop lourde (bonjour monsieur l’ermite étrange je viens rééquilibrer mon être là, as-tu du Lévinas sous ton matelas, bien évidemment j’exagère, le repos du corps, l’absence de geste est capital à ce stade, mais la thématique intervient de façon trop brutale à mon goût). Non pas que le récit se termine mal ou en queue de poisson, mais il semble être géré par une architecture dont nous étions écartés depuis le début, un peu comme si tous ces gestes, toutes cette agitation étaient voués à ne servir à rien. Ce décalage entre construction narrative et narration m’est apparu trop rapidement pour que mon plaisir fut total, reste un très bon premier ouvrage, dont on attend la suite, ça tombe bien : elle existe.

Malicorne_Almanach

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