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9782264034885
Un titre mythique pour un auteur qui ne l’est pas moins. S’il existe bien des moyens de découvrir ce livre, il ne semble exister que peu de façons d’en sortir. Il serait présomptueux de proposer ici une lecture nouvelle de ce chef d’œuvre, il ne s’agit pas de placer certains livres sur un piédestal ou sous une cloche de verre, mais de cacher le manque de savoir faire derrière le manque de temps.


Première vision possible, celle consistant à se laisser aspirer par ce trou noir qu’est Ignatius. Personnage principal comme il n’en existait pas, comme il n’en existera plus (de nombreux sites propose la lecture comparative de l’auteur de l’introduction de l’ouvrage, qui propose Don Quichotte ou Thomas d’Aquin, non pas que cela soit un mal mais c’est également mettre de côté nos propres références, sans doute plus prosaïques et plus quotidiennes). Cet être impossible semble issu d’un mauvais trip sous lsd, c’est une hallucination dévorante d’espoir, véhiculant de l’angoisse, de la peur, de la frustration et de l’énervement. Ignatius est le reflet de nos pires travers, de notre égoïsme le plus absolu, le plus écœurant. Or, les comparaisons avec la vie de l’auteur sont nombreuses : les disputes épiques avec une mère sans doute trop possessives, une vision de la sexualité quelque peu saugrenue, un « héros » qui ne se reconnait pas dans la société contemporaine et qui n’a de cesse de confronter ses illusions fantasmagoriques contre le pavé scintillant des paillettes de la Nouvelle Orléans, une écriture secrète épanchée cacophonique déroutante qui ne sera pas dévoilée au monde du vivant de l’auteur. Autant de parallèles qui placent ce récit parmi les précurseurs de l’autofiction. Si ce n’est que le triptyque en forme d’oxymore autour de l’auteur qui serait le personnage principal et le narrateur ne s’affirme pas ici comme une nécessité narrative. Contrairement aux errements nombrilistes et franchement (bien souvent) anecdotiques qui délimitent ce genre, la personnalité d’Ignatius explose sous le poids de sa propre suffisance. Les multiples pets, rots et autres émanations verbales incontrôlés, ces considérations autour de son anneau pylorique, démontrent son autosuffisance, combien il est une machine à digérer le réel. Là où nombres d’écrivains contemporains s’acharneraient sur les paradoxes visibles d’une telle psyché (amour de dieu qui va jusqu’au blasphème, culte des auteurs classiques avachi devant un programme tv), Toole en fait la matière nécessaire de son personnage. Ignatius se veut être un contemplatif, un anachorète qui ne peut se détacher du monde tant sa nature lui impose de moraliser le monde, de dispenser conseils et avis sur tout et surtout sur ce qui n’a pas d’importance.
Au final, si quelques uns se posent la question de la comparaison entre la fuite en avant du personnage, emporté par le poids de sa suffisance autant que par son obésité, et le suicide de l’auteur. Il me parait plus judicieux de montrer combien cette création monstrueuse fait preuve d’un trop plein de lucidité. Car si Ignatius n’a pas conscience du mal qu’il fait, des conséquences réelles de ses actes – au sens social surtout – c’est surtout qu’il aime à pérorer sur l’anecdote (justement) à questionner et à remettre en cause ce qui n’a pas à l’être. Ce rapport au monde est malsain et dérangeant, mais ne rend compte d’aucun procédé littéraire, d’aucune volonté de se mettre en valeur artistiquement. Au contraire, le lecteur le sait, il s’agit d’une pure idiotie, d’une figure esthétique si incongrue – de l’ordre d’un pachyderme tentant un triple saute période arrière à 10m du sol sans filet au dessus d’une piscine d’acide- que son échec programmée la rend sympathique. Le côté « chien dans un jeu de quilles » pathétiques confine au bouleversant. S’il n’était si égoïste Ignatius serait attendrissant. En insérant ce pathos dans son écrit Toole décrédibilise son personnage, il dynamite ses actions, pensées, mouvements, délires et certitudes. La question n’est pas de savoir « à qui la faute » ou de démêler le fil de l’histoire, mais d’attendre la fin de cet être planétaire, à quel moment il cédera sous son propre poids.

Au-delà ou à côté de cette lecture égotiste, il est conseillé de s’arrêter sur la critique acerbe et le cynisme de l’ouvrage. Ci et là il est fait mention de l’humour de ce livre. Effectivement on rit souvent aux élucubrations du héros et à leurs conséquences humaines tout à fait improbables. D’autant que les autres personnages semblent y attacher beaucoup d’importance. Reste que ce burlesque parfois proche des marx brothers dans son orchestration scénique, dans l’équilibre bancal que les situations injectent dans notre perception du monde, on finit par ne plus attendre le point de rupture mais par l’espérer tant la tension est forte. Reste, disais-je, que ce burlesque n’évolue pas dans la sphère du ridicule salvateur mais dans celle de la paranoïa. Ignatius n’est pas qu’une exception, qu’un être abject tombé là par hasard, il est représente aussi la société occidentale (et pas uniquement de l’époque) et ce qu’il n’est pas directement il conditionne les autres à l’être. La pyramide sociale, les certitudes induites par la société de consommation, le bouleversement des valeurs, l’élitisme que l’on perçoit que l’on clou au pilori que l’on force à se recroqueviller dans ses pulsions paranoïaques. La chaîne productiviste qui existe du seul fait qu’elle doit exister pour donner un sens à tous et à chacun. Autant voire se poussah devoir s’activité à chercher un travail pour réparer les conséquences de ses actes –du moins pour avoir à les accepter, à les percevoir à les prendre en compte, tâche plus que difficile- possède un quelque chose de jouissif. Autant cela met tout autant en branle l’idiotie d’un système social dans lequel tout tourne autour de cette notion de travail, d’efficacité. A partir de là, tous les rouages du système en prennent pour leur grade, aussi bien les revendications sexuelles, que la politique, le patronat, les salariés, les petits patrons, les dealers, les policiers. Comme cela se déroule à la Nouvelle Orléans, le goût du costume, du carnaval est de rigueur ce qui permet de donner corps à une excentricité de tous les instants. Personnellement c’est la vision de la police, à travers un personnage tout à fait paumé obligé d’arrêter « une personne suspecte », de se déguiser en tout et n’importe quoi (père noël ou cow boy par exemple), d’être relégué dans des toilettes publics qui m’a le plus enchantée par la vérité qui en émane. Bien évidemment les constructions narratives autour du personnage d’une vieille dame à moitié sénile que l’on oblige à travailler « pour son bien », de ses machines à faire du sport, de la communauté gay emprunt d’une véritable politique de la fête ou du quart monde qu’est la minorité des noirs sont autant de réussites. La galerie de personnages finit par s’agglutiner pour donner corps à une vérité communauté, à des interdépendances aussi soudaines que sordides. Rien de beau, de bon, de plaisant, de construction ne ressort de ces liens humains. Le rire tient alors du constat, de la politesse du désespoir comme disait le poète.
On notera que cette causticité s’appuie sur une société en expansion. Si le livre parait toujours autant d’actualité c’est que l’on développe encore aujourd’hui ce même paradoxe lorsqu’on hurle à propos de notre soif de savoir, de liberté, d’individualité et que l’on clame notre servilité à des certitudes sociales. Le monde n’est pas fait pour Ignatius, autant que l’inverse. Mais admettre cela sans voir la part de nous en Ignatius c’est refuser d’admettre nos propres psychoses.
Tous ces éléments est bien d’autres sont disponibles et disséqués çà et là, reste tout de même que bien souvent la trame narrative se trouve réduite aux personnages (haut en couleurs et génialement dépeint) qui croisent la route du héros ainsi que la convergence des destins de chacun. Alors certes, la force d’attraction et de répulsion d’Ignatius est telle que passer dans son orbite engendre toujours une collision avec un autre malchanceux partageant le même sort. Toutefois il ne faut pas perdre de vue la maîtrise stylistique dont il est question ici. L’auteur ne semble pas avoir écrit au fil d’une plume trempée uniquement dans le vitriol ou dans ses obsessions, le burlesque n’apparait pas non plus come un exercice de style ou comme une farce pour masquer la pauvreté de son approche littéraire. Bien au contraire, si la grossièreté, la crasse, la suffisance, l’autopromotion et tout un panel de travers sont au programme, ils sont mis en avant avec finesse. Cela participe au charme étrange de ce livre. Dans le même élan le héros peut roter à la tête de son interlocuteur comme si ce dernier n’était rien d’autres qu’un personnage issu de son imagination et dans le même temps faire des références complexes et subtiles. Ainsi va l’attachement au beau de ce livre, en profitant d’une onde esthétique extrême et dérangeante. Ranger ce livre au panthéon de la littérature américaine, le limiter à sa légende, à des traits caractéristiques et des valeurs fondamentales est un acte nécessaire, reste que cela ne doit pas faire oublier son étrangeté. Les ouvrages de K.Dick, de Lovecraft, de Kafka cette conjuration et bien d’autres, partagent cette dose d’inquiétude qui pointe rapidement son nez chez le lecteur. Imaginer un énergumène pachydermique faire pousser des haricots et construire une croix géante dans un bureau de tri, tout en éructant une psalmodie existentielle autour de ses problèmes gastriques cela fait rire, cela laisse indifférent, cela renseigne sur la profondeur de la folie humaine. Mais aussi, et surtout, cela nous force à regarder le monde différemment. Lorsqu’on lève la tête du livre on se demande alors si notre monde, si ce qui fait sens pour nous n’est pas tout aussi, voir plus absurde encore que cette image. Ignatius fait peur car beaucoup songe à en rire, peu à le comprendre… au fond personnage n’a le courage de le combattre.

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