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S’il suffisait de brandir, à l’instar de l’artiste Guthrie, une guitare pour tuer le fascisme nous serions bien aise. Les mots en –isme cachent bien souvent des vérités, des comportements et des maux qui les subsument. A croire que toute la méchanceté, la rancœur et la haine du monde s’étaient donné rendez-vous pendant le troisième reich et que les cendres de ce dernier seraient les seules braises de cruauté qui subsisteraient en ce bas monde. Reste que bien souvent, même si l’on parvient à s’extraire des affres du point godwin, on aime à garder de la seconde guerre mondiale une image manichéenne et digeste.

S’interroger sur ses conséquences directes, revient à profaner la tombe du soldat inconnu, à salir le devoir de mémoire tout propret que l’on nous sert en guise de passe plat moral depuis fort longtemps déjà. Tiens, ça serait presque comme rappeler qu’en 1955 il y avait des soldats français revenant d’Indochine qui n’avaient pas envie d’aller en Algérie.

Ce livre de Keith Lowe a au moins le mérite de mettre les mains dans la boue de l’histoire, de s’entêter à ressortir de ce que les mémoires collectives s’entendent pour oublier. Il est d’ailleurs intéressant, et l’auteur le mentionne, de remarquer à quel point les politiques deviennent la politique lorsqu’il s’agit de construire un mythe national arrangeant pour tout le monde. Un tel livre, un tel projet suppose deux interrogations : le sujet est-il intéressant ? Le sujet est-il bien traité ?

A la première question il convient de répondre que le sujet n’est pas intéressant, il est salutaire. Intéressant cela voudrait dire que l’on puisse y chercher et y trouver des informations relatives à la nature humaine après guerre, à ce qu’il advint de ces peuples, des libérés, des oppressés, des oppresseurs, des morts, des frontière avec un fond de candeur et d’espoir. De ces derniers éléments il n’y a pas traces dans ce livre, a aucun moment Lowe ne cherche à nous épargner en dédouanant les acteurs de son livre. Les visions simplistes et simplifiées ont le mérite de l’intérêt, de la discussion au coin de la machine à café en mode « partage de connaissance », sauf qu’ici cette posture sociale ne peut avoir lieu, elle ne trouve aucun terreau dans lequel s’enraciner. Il n’est même pas possible de jouer au jeu du « qui fut le plus méchant » pour faciliter une rengaine morale. Au fil des pages, des chiffres, des témoignages, des perspectives choisies, se dresse, impitoyable et froid, le portrait glacé et glaçant d’une humanité qui n’a plus rien que son nom pour vêtir son éthique. Bien évidemment, le titre même (en français surtout, il me semble que le titre original est plus explicite et moins racoleur, de même pour la couverture pour laquelle les éditions Perrin a opté qui me parait un poil dans l’exagération) pose le propos, difficile à sa suite de ne pas s’attendre à un point de vue partial ou du moins orienté. Reste qu’à bien y regarder une fois la guerre terminée, dans nos livres d’Histoire ou dans les masses médias il y a comme une persistance rétinienne, comme la volonté de nous dire « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». De là on peut s’interroger sur la portée réelle du « devoir de mémoire », sur ces nombreux films, livres, expositions et on en passe qui plus souvent qu’à leur tour font l’impasse sur ces échos à l’atrocité nazi. A lire  les avis-positifs à raison- sur ce livre je me prends à croire que soit les lecteurs étaient déjà au courant de tout cela et que cette « compilation » a le mérite de regrouper les événements, soit ils ne l’ont pas lu, soit ils restent dans la gentille posture adéquate et lisse de « tout ça c’est le passé ma bonne dame ». Parce que lire cet ouvrage, c’est accepté de régurgiter bon nombres d’espérances. Le poète, lorsqu’il est lucide, nous dit que personne ne peut gagner car c’est une guerre d’Homme, ce en quoi il a bien raison ; reste que malheureusement la fin de la guerre ne signifie pas la fin des hostilités.

Ce truisme on a tendance à vouloir s’en débarrasser, Lowe fait se ce terrain de mine un terrain de jeu. On pourrait lui opposer qu’il cherche à faire son beurre avec du voyeurisme et de l’indécence, mais combien on fait le leur en vendant des sucreries empoisonnées pour taire les questionnements moraux. Si l’auteur prend soin de toujours contextualiser son propos, il ne prend pas fait et cause pour un parti ou un autre, ce qui fait encore plus froid dans le dos. De l’épuration ethnique en Pologne, aux techniques de prise de pouvoir staliniennes, en passant par les marches de la mort subies ici et là, à la reprise en main des camps ou la tonte des femmes, l’auteur dépeint ici ce que l’on a pas envie de voir : nous-mêmes. On aimerait, en tant que lecteur, trouver une échappatoire, un moyen d’avoir à regarder la vérité en face, mais il n’y a pas ce genre de choses dans ces pages.  Comme les premiers chapitres sont dédiés aux dommages comme ceux des camps de concentration, cela sert les tripes mais nous sommes dans un charnier connu, dans des crimes dont les courbes nous sont apprises depuis longtemps. C’est par la suite, surtout à partir du chapitre « vengeance » que l’on se rend compte de l’ampleur du drame.

Ce drame on peut le saisir, le comprendre même, comment ne pas crier vengeance après avoir subit tant d’ignominies ? C’est lorsqu’il prend une ampleur gigantesque, nationale, européenne –sous beaucoup de visages divers- qu’il se masque derrière des mythes et des justifications rocambolesques, que l’on se rend compte à quel point aucune des valeurs brandies sur les étendards n’a survécue à ce conflit (aux autres non plus, mais ici l’échelle, le champ d’application sont si vaste qu’il est difficile d’en saisir le sens).

Il me paraîtrait inopportun de revenir en détails sur les propos de l’auteur  tant ils se suffisent à lui-même, reste qu’au-delà des blablas sur l’intérêt, on peut dire qu’on touche du doigt la vision de l’humanité selon Guillaume D’Ockham : une notion abstraite.

Concernant la deuxième interrogation, on ne peut que louer le travail de Lowe, il est difficile de juger de ses qualités intrinsèques d’historien, toutefois s’il a tendance a placer beaucoup d’anecdotes au long de l’ouvrage il prend aussi le soin de baliser son propos de nombreuses mises en garde contre toute généralisation ou dérive de son propos. D’ailleurs si quelques chapitres suivent une progression « en crescendo » suivant en cela un profil plus proche du romanesque que du traité d’Histoire, Lowe s’appuie également sur de nombreuses données. Cette approche offre beaucoup de lisibilité, malheureusement le refus –logique et compréhensible- de Lowe de tirer des conséquences risque de porter le lecteur à faire se travail en confondant « lisibilité » et « compréhension ». Cet ouvrage ne touche pas à une violence globale, mais à la globalité de la violence. En ce sens le travail de Lowe est un travail de collectes d’informations, moins qu’un travail d’interprétation. Encore une fois ce n’est pas un mal, ce qui peut l’être c’est la façon dont le lecteur peut être amené, lui, à interpréter, à choisir, à devenir partial en transférant ses émotions sur les faits.

De la même manière, on peut s’apercevoir que de nombreuses fois Lowe s’appuie sur le peuple (au sens les peuples) et sur l’Etat (là aussi au sens pluriel), il semble que l’aspect économique ne soit pas une priorité dans cet ouvrage. Ne pas parler de cet aspect, sans fausser la donne, revient à faire un portrait robot en noir et blanc.  Autant, au vu du travail effectué, on ne peut qu’être frustré de ne pas en savoir plus sur les autres fronts de la guerre. Mais il s’agit là d’une frustration logique, induite par le propos même de l’ouvrage, on ne peut pas demander à l’auteur de dépasser son propre sujet. En revanche, la frustration concernant les enrichissements, la perte des biens, une forme de mondialisation, de récupération politique et économique, me parait plus « justifier » dans le sens où si elle ne meurtrie pas directement les corps et les âmes, la négliger revient à négliger ce qui est à l’œuvre de nos jours.

Reste un livre fort, bien construit, très bien documenté, glaçant comme la lame d’un couteau, passionnant à plus d’un titre, à lire de préférence à la suite directe de l’ouvrage de Beevor.

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