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Dorothy M. Johnson n’est pas l’écrivain d’histoires simples et laconiques. A force de lire ces adjectifs au sujet de ses récits, sans parler de la mention de l’adaptation cinématographique de certains (comme si une telle adaptation donnait un crédit supplémentaire à l’écrit, comme si le fait d’être connu par ce biais du public était un prestige plus méritant), on en viendrait à croire qu’il s’agit de naïveté, de candeur, d’ingénuité. Personnellement, il y avait longtemps que je n’avais pas lu un livre comme on aborde un combat de boxe.

 

Le laconisme peut être un complice de bon aloi, peut dégager un non-dit timide et poétique, peut s’insinuer dans votre cœur par une faille dont vous ignoriez l’existence, mais ce laconisme là est un laconisme du vécu. Traduit en littérature cela donne lieu à des bluettes souvent sirupeuses et insipides, autant d’éléments que l’on peut (en partie seulement) reprocher à un livre comme « mille femmes » par exemple. Ce laconisme là me semble être trop souvent, avec la simplicité, le refuge des journalistes ou des critiques. C’est laconique, devient synonyme de c’est vrai, c’est pur, sans concession, d’une beauté sauvage. Si une telle lecture peut effectivement s’imposer avec  ce recueil, ce n’est pas la seule, bien au contraire. Car au fil des histoires, on s’aperçoit que l’auteur n’est pas dans le laconisme de l’observateur fantasmé, mais dans la concision.

Le style de Johnson s’applique à atteindre un but, sans dispersion, sans oisiveté, sans débauche d’énergie dispendieuse. Elle ne tergiverse devant aucun utilitarisme, elle recherche, au contraire, la limpidité autant que la dureté de la concision. Son charme ne réside pas dans un tour de main populiste, à base de fables pour lectorat en manque de sensation, mais en un rythme narratif âpre et tranchant. Ce recueil n’a rien de l’affect que l’on feint d’avoir dans les dîners mondains pour placer, l’air de rien, une référence de choix, ou, pire encore, pour s’approprier les vues d’un auteur. Le style ici, est un style martial, maîtrisé, volontaire, agressif.

          Flamme sur la plaine.

Cette histoire, tragique, conte les conséquences familiales et intimes d’une attaque d’indiens sur une maisonnée de pionniers trop esseulée. Deux éléments sont à noter, d’une part la force de la narration qui fait que l’on plonge en apnée durant toute la lecture, on ne peut pas reprendre notre souffle, tellement la pression s’installe dès les premières lignes pour ne plus jamais relâcher son étreinte. On attend un dénouement salvateur, pas tant pour tel ou tel protagoniste, mais pour nous-mêmes. Dans la même ordre idée l’auteur ne distille aucun jugement moral, aucune « fin » qui vienne clore une situation, qui vienne souffler sur les braises pour tout éteindre ou tout embraser, elle nous laisse pantelant au milieu d’un paysage hostile. Les personnages sont brossés à travers leurs actions et leurs émotions et l’histoire se veut finalement assez évidente ou du moins présentée comme une succession d’événements dramatiques. Rien de bien original, d’autant que le traitement global se calque sur celui d’un conte. Toutefois, les actions les conséquences des actions sont connues avant que les dites actions ne se produisent, et ce de façon quasi systématique, donnant à l’ensemble une tournure funèbre, car on sait à l’avance que tout va mal commencer et que cela ne va faire qu’empirer. Les sentiments eux sont véhiculés sous l’égide de l’instant, rajoutant au caractère désespéré ou inutile de leur présence (d’ailleurs on remarquera que pour qu’un sentiment soit « utile » , doit être reconnu socialement par les indiens ou par les blancs, ainsi l’indien va reconnaître le courage, la ténacité, l’orgueil ; alors que la mère blanche verra sa place dans la société inféodée à son statut de mère). Ce ton lugubre et dur, met de côté les descriptions, toujours pareillement à un conte, il est inutile de s’attarder, de prendre son temps, seule la trame des éléments « parlants » compte – ce qui peut justifier une ellipse de plusieurs années-. La fin, déroutante, fait résonner en nous une incompréhension autant qu’un relativisme forcené. Un premier récit à la beauté sévère.

–          L’incroyant.

Ce récit s’établit sur deux visions. Tout d’abord la création d’un personnage veule, méprisant, acariâtre et menteur, tout un programme. La force de l’auteur est de parvenir à nous le faire apprécier, or plus le récit avance, moins l’amoralité de cet homme semble avoir de limite. Ce paradoxe s’explique par sa position entre deux mondes, il a vécu parmi les indiens, pour les quitter et il décide de revenir dans sa tribu d’accueil. Une décision qualifiée de courageuse, puisqu’elle suppose une capacité à faire le tri, et donc à savoir qui il est.  On comprend vite que dans ce monde, à cette époque, un tel questionnement n’a pas lieu d’être. Or, à nos yeux il est une justification suffisante. Etre le « fruit » de deux cultures, être quelqu’un dans une société pauvre et être personne dans une société de confort, voilà un dilemme difficile à résoudre, d’autant plus que le choix n’est pas synonyme d’oubli. Choisir d’être l’un ou l’autre, c’est avant tout un renoncement, un tel acte suppose énormément de regret en retour. L’auteur joue sur cette ambivalence, mais aussi sur le dépouillement. Dans un style sec, concis, presque aride, elle dépeint les tourments et les mensonges de ce personnage, et aussi les sacrifices qu’il opère, les couches de conscience, de rationalisation qu’il perd au fil de sa « transformation ». Ce point renforce l’impact du regret –bien évidemment pour plus de dramaturgie ce dernier sera corsé d’un soupçon de cupidité, mais quoi de plus humain- notion occidentale par excellence. On verra que ce pas vers l’acceptation, n’est en fait qu’un pas de plus vers la satisfaction personnelle et que les différences culturelles ne sont pas simple jeu de dupe ou de croyance.

Contrairement au premier récit, moins austère mais également moins moralisateur, cet « incroyant » propose des bases de réflexions plus profondes, la violence cède la place à la différence. Un malaise s’installe, peut-on, doit-on percevoir de la cruauté dans cette vision indienne du monde ?

–          Prairie Kid

Et, tu seras un homme mon fils. Pas certain que ce, magnifique, poème prenne en compte la nécessité d’avoir à savoir se servir d’un colt dès l’âge de 11 ans. Encore une fois, dès les premières lignes, la concision et la précision du style de l’auteur claquent comme un coup de fouet. La prise en main de l’arme, la prise en charge des bêtes, les travaux de force, autant d’éléments indubitablement liés à l’idée de ce qu’est « un homme » dans l’ouest sauvage. Pourtant, un homme est plus que cela, il doit avant tout être capable de jauger une situation (c’est ce qui différencie l’enfant qui accepte les choses telles qu’on lui donne à voir et l’adulte qui parvient à deviner les intentions de celui qu’il sait déjà être son adversaire) et de prendre ses responsabilités. Le véritable ennemi du jeune héros est donc la peur de cette responsabilité à venir, du rôle qu’il aura à tenir. Encore une fois l’auteur s’interroge sur l’espace, le gouffre, qui sépare les attentes d’un monde difficile (à construire) en terme de sociabilité et les errances et atermoiements qui hantent l’esprit de ses personnages. La conscience semble être le pire des maux dans ce far west pétris d’autant de bonnes intentions que de poudre à canon.

–          L’exil d’un guerrier

Etrange récit que celui de ce guerrier vieillissant et malchanceux. Etrange car pour l’homme blanc l’indien se limite à être : à abattre ou à respecter. Dans le deuxième cas de figure il n’existe pas de remise en question, il y a une acceptation des conditions de vies, spartiates on s’en doute, et de la culture, au profit d’une plus value spirituelle. La pensée indienne représentant la quiétude, l’honneur, la dureté mais aussi la satisfaction d’avoir une place précise, un rôle à tenir. Mais cette perception est faussée par l’externalité du narrateur qui bien souvent est, surprise, blanc. Ainsi le gain de sagesse supposé peut surtout être assimilé à une perte des contraintes occidentales. Contraintes elles-mêmes représentées par des choix, des alternatives, des cas de conscience. En proposant ce récit, Johnson expose une vérité souvent négligée de la réalité indienne : il est possible de douter dans cette culture, de ne pas avoir la foi, car il est possible de ne pas avoir de place. Cette quête de sens prenant place à un âge assez avancé, elle résonne d’échos d’autant plus dramatique, puisque le leurre et l’aveuglement ont pris la place de la spiritualité. La victoire aurait un goût amer… pour le lecteur.

–          Retour au fort.

Encore question de sacrifice, de choix, de conscience, d’adaptation, de culpabilité. Toutefois, ce récit propose –plus encore que le premier- une vision féminine de la conquête de l’Ouest. Si l’auteur fait reposer son récit sur un événement précis, presque hors de tout contexte, la remise d’une rançon, c’est avant tout pour en saisir l’intimité. Alors que la menace d’une attaque indienne est bien réelle, que cela engendre de la peur et de l’angoisse – au milieu d’un forme de politesse tout à fait incongrue- c’est belle et bien la culpabilité de l’héroïne. Un remord qui s’appuie sur une prise de décision/de responsabilité. On saisit de mieux en mieux les thématiques chères à l’auteur. si ces contrées indiennes, sont une terre de rencontre, de cruauté, de difficultés, de réflexion autour d’un choc culturel permanent. Elles sont également une terre d’espoir pour les colons, des espoirs se muant au fil des jours, en guerre, en conflit, en désillusion. Dès lors le remord de l’héroïne se transforme en saturation. Bien avant l’heure, bien avant nous, bien avant l’occident contemporain l’auteur nous parle de résilience.

–          L’homme qui tua Liberty Valance.

Ce récit, moins connu que le western de Ford sans doute, est une forme de pierre angulaire du western. Qui voudra bien le lire découvrira autre chose qu’une conquête de l’Ouest pétrie de légendes et de destinées. Depuis, bien des films et des romans ont proposé une vision plus juste de cette période mythique pour y glisser les vérités de tristesse, d’hostilité et de mélancolie (le film lui-même s’appuie sur une vision complexe, pleine d’aigreur), mais ce récit est peut être l’un des premiers à reconnaître le caractère illusoire de cette création fantasmée. Le manichéisme (les bons contre les méchants ou l’inverse) disparait pour céder la place à une lutte entre deux personnalités, ainsi qu’à une lutte interne. Ceux qui ont fait l’ouest les pionniers rapides, durs, taiseux, sont pour la majorité des rustres ; les hommes de lois, les citoyens modèles qui parvinrent à imposés la démocratie et la justice sont pour la majorité des fantoches. La figure équilibrée du héros solitaire apportant la saine brutalité pour que l’égalité puisse prospérer, est un amalgame littéraire, une image que l’on peut vendre facilement sans avoir à se poser de questions. La morale a tout ceci est qu’il n’y a pas de morale, que l’amour et la vengeance font parfois cause commune pour leur plus grand profit. La fatalité, le désenchantement et un crime sont les éléments fondateurs d’une nation nouvelle.

–          La tunique de guerre.

A lire cette nouvelle on comprend que l’Ouest de Dorothy m. Johnson n’est pas historique, n’est pas celui d’une géographie exemplaire, qu’il est fait de vécu, d’instants de vie, de particularisme, d’individus. Elle oppose le particularisme à l’illustre. Pourtant, en même temps les récits semblent s’emboîter faire corps, là aussi il est question d’un fort, les noms de deux nouvelles ceux recoupent, les thématiques sont explorées à satiété, pour notre plus grand plaisir. Le conflit fraternel dont il est question ici, abordent de front le problème de la valeur des sentiments, de la force de la rancœur mais surtout comment la culture occidentale se fonde sur le pardon, la reconnaissance, la contrition ; autant de concept individualiste, alors que la culture indienne se fonde sur la dévotion, le respect et le partage. La notion de « deuxième naissance » est un changement de monde moral. Dès lors les offrandes, les souvenirs, les lambeaux du passé ne sont que des vestiges, les ruines d’une civilisation en déclin. Jamais ces derniers ne sont à la hauteur du sacrifice que réclame la survie d’un peuple.

En sus de cela la position, entre deux eaux, du narrateur réaffirme ce leurre, désormais courant dans ce qui s’apparente de plus en plus à un récit et moins à un recueil, les hommes blancs affirment la suprématie de leur « civilisation » par le meurtre de masse ou la traitrise. Edifiant à quel point la cruauté du début, se mue en un sentiment de désabusion comme disait le poète.

–          Après la plaine.

Nous sommes proches ici de l’exercice de style, sans être du théâtre Elisabéthain, ce récit reproduit une « scène de vie au quotidien ». Vous l’aurez compris, du drame, de la perte des illusions va naître la passion. Pour la première fois depuis le début du recueil : le destin ne sera pas si cruel. Le travail d’exploration des consciences de l’auteur, tourne ici autour de la jalousie – et de l’incompréhension, mais difficile de ne pas lier les deux-. Sous les couches d’imprévu, de crasses, sous la douleur, sous le manteau de douleur et d’impavidité il existe bien une humanité. On remarquera que cette histoire joue sur l’importance du silence, du temps et des (bons) gestes plutôt que sur celle de la parole pour créer une relation durable. Première étape d’un avenir possible.

–          Cicatrices d’honneur.

La nation indienne a disparu, ou presque, en cette fin de première moitié du XXième siècle. La mort d’un vieillard, n’est rien d’autre que la mort d’un vieillard, même lui aurait sans doute incliné lentement la tête comme pour acquiescer à cette évidence. Mais l’ombre d’un sourire en coin aurait laissé penser à la satisfaction de la transmission et aux secrets préservés. L’élément fort de ce récit, ce n’est pas les jeunes indiens se rendant à une « guerre de blanc » en quête de courage, ni le sacrifice de l’un d’entre eux pour la sauvegarde d’un ami, ce n’est pas non plus la résurgence des vieilles coutumes, des vieilles croyances. Bien que tous ces éléments soient capitaux et méritent une réflexion poussée. D’ailleurs on notera que pour la première fois depuis le début de ce recueil l’auteur prend le temps de décrire en détail les éléments. Si son approche stylistique reste toujours sèche, directe, sans artifice, le respect du aux objets cérémoniels est, lui, très présent ; on sent une déférence et une peur des personnages pour le passé, l’Histoire, les histoires, les traditions que cela représente ; un sentiment similaire semble s’emparer de l’auteur. Reste ce vieillard, dignitaire solitaire, qui devient le garant de pratique ancestrale… et le fait le plus notable, le plus fort, le plus juste c’est : sa peur. Un texte magnifique !

–          Et toujours se moquer du danger.

Gris couleur de l’indécision. Incapable d’accepter la tempérance, toujours aller sur le chemin des sentiments, de la passion, puis se raviser et attendre en attendant la mort. Tout ceci serait beau comme une légende de l’Ouest, comme il y en a tant de part le monde. Mais l’auteur, pointe du doigt la cruelle vérité, celle de la mémoire. Cet outil disgracieux, qui nous joue des tours. Le prix d’amour est le prix du sang, telle doit être la raison de vivre de ce récit. Un récit indomptable et farouche, qui ne plie sous rien, surtout pas sous les injonctions des fins heureuses. Sublime encore une fois.

–          Un homme nommé Cheval.

Pour bien fait qu’il soit le film de Silverstein tiré de ce récit s’oblige –pour une question de lisibilité sans doute- à employer des personnages extérieurs, ainsi qu’une trame plus linéaire. Or, le propos de fond n’est pas le changement ou l’adaptation à une autre culture, mais bien l’équanimité de « cheval », sa poursuite de la paix intérieure. Contrairement à bon nombres de récits, cette quête n’est à aucun moment revendiquée par le personnage. Bien au contraire, il ne cesse de se juger, de s’évaluer en fonction de critères qui lui sont étrangers – on notera par exemple ce passage magnifique, arrivé chez les indiens il se sent inférieur, traité comme un animal, esclave d’une vieille femme, il se sentira l’égal des chevaux ; ce n’est que bien plus tard qu’il sera initié à sa culture d’adoption, cette incapacité au juste discernement est une marque d’humanité que l’on traîne comme un fardeau, qui nous empêche de bien voir et de bien être –. Dès lors, il n’en deviendra pas « meilleur » ou « plus grand », son ascension sociale, le respect qu’il obtient, ne feront que le mener à l’acceptation et au silence.

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