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Sans doute qu’à passer des années à écrire chez lui, pour lui, pour les autres sans être édité ; puis une succession de refus de la part des maisons d’édition, Fforde a fini par développer un sens inné de la décontraction. Pas du « je m’en foutisme » non, loin s’en faut, plutôt une approche détachée des choses, un relativisme de tous les instants. Ou alors, il serait anglais que ça ne serait pas étonnant. Bon, trop facile pour lui : il est anglais.

               

Autant le dire tout de suite, si vous aimez la littérature, du moins si vous êtes du genre à vouer un culte aux monuments du classicisme, vous avez de fortes chances de ne pas apprécier ce roman. Sachant qu’il s’agit du premier tome d’une série qui semble ne pas avoir envie de se calme au fil des volumes, il conviendrait de vous écartez définitivement de son chemin. En revanche, si pour vous la littérature est un plaisir jubilatoire quotidien, si les personnages, les décors, les intrigues, le propos valent plus que les rayons poussiéreux de bibliothèques surannées, là, vous risquez de prendre un rare plaisir.

Le propos de départ semble pourtant quelque peu élitiste, une uchronie pour lecteur désabusé, un monde illusoire pour intello frustré, alors qu’il n’en est rigoureusement rien, si cette inquiétude vous étreint à lire le résumé, rassurez-vous.

Il y a plusieurs choses notables dans cette affaire Jane Eyre. Un amour des livres qui s’exprime de manière loufoque, une histoire menée tambour battant et un imaginaire débridé.

Le plus remarquable des éléments c’est, on s’en doute, cette passion livresque. Imaginer une société dans laquelle des spectateurs connaissent des pièces classiques par cœur, où il existe une police des livres, une secte autour du véritable auteur des œuvres de Shakespeare et où il faut répondre à des devinettes sur Poe pour ce voir servir un Vorpal comme cocktail (entre énormément d’autres éléments de cet acabit) c’est mettre la barre haute (et peut être se couper une partie des lecteurs, mais là n’est pas le souci, si on commence à réfléchir comme marchand du temple autant brûler le dit temple). C’est peu de dire que Fforde parvient à surmonter l’obstacle, il le fait avec le brio et la désinvolture classieuse nécessaire à ce type d’exercice. La force de Fforde c’est de ne pas jamais chercher à justifier les fondements de son monde parallèle, il nous enferme de force dans le tube à essai avant de se mettre à secouer très fort pour observer le résultat. Il faut avouer que si le mélange fonctionne à ce point c’est parce qu’il a la bonne idée de ne pas s’appuyer sur un modèle littéraire « évident », mais, au contraire, de taper directement au cœur de la cible. Le résultat ne se fait pas attendre, on tombe très vite de notre pied d’estale pour rebondir sur le doux revêtement moelleux de l’amusement. Fforde n’est pas un « littérateur » prétentieux, c’est avant tout un lecteur pertinent (car cultivé et astucieux mais jamais pédant) qui a compris que la majorité des grands livres veulent plus par leur capacité à nous immerger dans leur monde et non part les dizaines de milliers d’ouvrages d’analyses qu’ils suscitent (ce n’est jamais un mal que de creuser, encore une fois c’est en ressortir plus de certitudes que de plaisir qui est un risque mortel).  A partir de là, comment voulez-vous que l’univers culturel qu’il propose puisse être ennuyeux ? En puisant son substrat dans la culture populaire pour la portée au premier plan, l’auteur ne quitte jamais sa volonté de départ : raconter une histoire. Ce terreau offre, comme pour tout bon conte, la possibilité de lecture à plusieurs niveaux. On peut parfaitement passer outre les références culturelles et prendre un plaisir fou à dévorer ces pages, ou au contraire se délecter des petits clins d’œil et trouvailles pour faire un voyage un peu plus en pointillé.

Il serait tout à fait passionnant de s’attarder sur ces trouvailles, ces puits aux merveilles pour faire plus qu’y jeter une pièce, et prendre le temps d’y plonger la main. Mais –comme souvent- cela reviendrait à trop en dire.

Proposer un tel florilège c’est aussi s’exposer à la critique et à l’ennuie, un tel pourrait trouver cela trop prétentieux, tandis qu’un autre n’y verrait qu’un intérêt limité. Alors, Fforde opte pour donner à son récit le rythme d’un film américain à grand budget. Le faire de façon brutale, ne serait pas en phase avec son propos, la brusquerie des procédés hollywoodiens pouvant en effet nuire à la subtilité de l’ouvrage. Il va donc opérer avec un procédé intéressant. D’un côté, il propose des chapitres courts, ayant souvent une fonction délimitée (exposer un thème, proposer un changement de lieu, d’action, prendre le temps d’une description), pour pimenter un peu la narration il ajoute bien souvent un rebondissement inattendu, une facétie, un faux dénouement, une complication de dernière minute. Autant de mécanismes que l’on a vu à l’œuvre dans nombre de roman feuilleton, de feuilleton radiophonique et de nos jours dans des séries télévisuelles (et au cinéma et dans de nombreux romans de genre), ils sont efficaces mais souvent surfait car ne provoquant au final que des effets paillettes éphémères, on est impressionné par le feu d’artifice, mais la persistance rétinienne et émotionnelle n’opèrent pas on tombe vite dans le pantomime un peu triste des bords de plage en hiver. Alors, Fforde propose deux choses pour tromper le lecteur. Une fois qu’il l’a plongé dans ce bain de turpitudes, faisant comme un écho dissonant avec le propos littéraire de fond, il fait débuter chaque chapitre avec une « mini-introduction », un texte provenant à chaque fois d’une source différente écrit à la suite des événements du roman et qui jette un éclairage singulier sur le chapitre que nous allons lire. Ainsi, l’action n’est pas seulement prise pour ce qu’elle est, c’est-à-dire pour un moyen de gagner du temps de divertissement facile à peu de frais, elle s’intègre dans une réflexion, dans une histoire dépassant le cadre du fait divers pour prendre une dimension sociale plus importante. Et puis surtout, cela donne une durabilité à la narration, on sait que ce qu’on lit est important puisqu’on en parlera encore plusieurs années plus tard et, surtout, cela nous pousse à lire le dit chapitre pour savoir à quel point la vision qu’on nous en présente est conforme, ou non, à nos attentes. Procédé diablement efficace, diablement littéraire. Deuxième élément de poids : l’inutilité. En effet, certains personnages, certains chapitres mêmes, sont là presque « par hasard », ou alors ils n’engendrent qu’une présence futile, aussitôt apparu, aussitôt disparu. Cela pourrait paraître une boursouflure de jeune auteur ne maîtrisant pas son propos, mais comme l’histoire que l’on lit est passée à la postérité on se doute que ces pièces du puzzle prendront sens par la suite. Ce qui titille notre curiosité et rend l’univers de Fforde encore plus vivant et décalé qu’il ne l’est déjà.

Assumer une volonté narrative impétueuse, populaire et efficace au milieu de classiques de langue anglaise, pourrait facilement tomber à l’eau, s’il n’était ces procédés qui garantissent à la fois la perméabilité de l’œuvre à l’imaginaire du lecteur (passerons-nous plus de temps avec les vampires et les créatures du mal, qu’adviendra-t-il de l’héroïne et de ses sentiments dans la suite ? le méchant est-il définitivement… ainsi de suite) et la fiabilité de son propos.

Bien entendu, tout ceci repose sur l’héroïne principale du récit. Thursday Next est de ces femmes à fort tempérament, à l’esprit aventureux, au passé trouble, à la larme facile et à la gâchette plus facile encore – (il m’a tiré dessus/ et vous avez répliqué ? / non !/ c’est bien !/ j’avais tiré la première !)- Il fallait au moins ça pour tenir un univers aussi décalé et extrême sur ses épaules. Cette héroïne est un personnage, certes complexe, mais avant tout frontal, franche parce que la vérité va plus vite à exprimer, ce qui n’empêche en rien les tergiversations. Avec sa volonté de foncer dans l’énigme et dans l’action, tout en ayant un solitude bagage culturel, on se prend d’affection pour elle et elle devient ainsi notre porte d’entrée pour ce monde farfelu. Son principal outil pour parvenir à l’effraction de notre assentiment tient dans l’atypisme de son aplomb (une faille spacio-temporelle ne semble guère l’effrayer par exemple) et son sens de l’humour tout à fait « so british ».

L’écriture de ce roman semble avoir été un grand cadavre exquis entre les différentes personnalités de l’auteur, ce qui a pour conséquence un foutoir jubilatoire. On y trouve de la science fiction, de discussions pointues, du non-sens, des supers pouvoirs, une intrigue policière, de la romance, un peu comme si un enfant avait voulu goûter tous les milk shake de la carte d’un seul goût. Forcément, le style semble parfois délaissé au profit de l’effet ou au contraire certains passages (notamment sur la fin) on du mal à passer pour aussi festifs tant ils paraissent remplir une mission narratives, un peu comme un jongleur obligé de terminer son numéro.

Reste un premier tome qui se dévore sourire aux lèvres, un vrai livre populaire, précis, charpenté, foutraque, drôle, captivant… qui donne envie de lire la suite.

Thématiquement parlant (ouh que c’est laid) le « voyage dans les livres » ne semblent pas une idée suffisamment exploitée pour être porteuse d’autre chose qu’une invention rigolote de science fiction, si la suite reprend l’idée cela risque d’être plus exaltant. Reste des propositions littéraires pertinentes, des facéties, de…

Si vous aimez lire des livres, lisez celui-ci  au pire vous passerez un bon moment.

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