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Ce qu’il y a d’intéressant avec ce livre c’est, à en lire les avis plus ou moins éparpillés, que chacun semble y trouver quelque chose à dire. Plus exactement chacun semble en retirer une opinion définitive.  Monolithe inepte pour les uns, géniale reconstitution pour les auteurs, éloigné de ces genres de prédilections, réflexion sur le statut de l’écrivain (en vérité je n’ai pas croisé cette opinion mais elle doit bien exister quelque part) ou encore auteur d’un véritable « classique » on trouve de tout au sujet de ce livre.

 

Non pas que cela soit dommage, mais cela me parait toujours étrange ce besoin de « définition ». Qu’il existe des genres, des caractéristiques, c’est une chose normale, cela permet entre autres de juguler un peu l’excès inverse qui est le bouillonnement de nos envies, de nos passions. Toutefois, à vouloir confondre le sujet des dits classements on se prend à vouloir classer nos émotions au plus vite à y fourrer en vrac, l’auteur, le roman, la campagne de pub et à livrer le tout prêt à consommer dans un grand fourre tout. On en revient toujours à un besoin de certitude effrayant.

Personnellement je n’ai que rarement envie de lire du Dan Simmons, tout simplement parce que j’ai tellement adoré Hypérion qu’il me parait difficile de ne pas attendre trop de cet auteur. Je parle de deux types d’attentes, l’une complètement égoïste, j’attends qu’il me procure des sensations au moins aussi forte (quel délice que celui procurer par les nuits blanches à dévorer un ouvrage en se moquant des lendemains sans lignes à lire), l’une peut être plus objective (c’est du moins ce que j’aime à me faire croire) concernant les ambitions littéraires de l’auteur. Afin que les choses soient claires, par « ambitions littéraires », j’entends ce procédé mystérieux loin ou proche des académismes qui consiste à parvenir à vous faire vous arrêter sur un choix de mot, sur une phrase, un passage, un rythme, un personnage, une description pour dire « c’est beau » (le beau étant ce qu’il est, on comprendra en quoi parler d’objectivité ici est un projet tout à fait vain, et tout à fait vital). Connaître une telle adéquation – sans aller jusqu’au Satori tout de même  – avec une œuvre et ne pas être effrayé par la perspective d’une nouvelle rencontre, c’est ne pas avoir aimé. Difficile également de ne pas jauger les opus de Simmons à l’aune de cette attente, de cet espoir. Ce qui tombe plutôt bien sachant que Drood est l’histoire d’une rencontre, d’une rencontre et d’un espoir déçu.

Armé d’une bibliothèque fantasmée à la Borgès en guise de référence, d’un pan entier de l’imaginaire littéraire (l’Angleterre de la fin du XIXième draine un bon nombres de clichés et d’envies dans son sillage), d’un style mature et aiguisé, de personnes ayant vraiment existé comme base à ses personnages et d’un sens du rythme consommé, Dan Simmons propose ici un tableau alléchant du possible.

Il serait inconvenant d’expliciter qui est Charles Dickens, sans doute le plus grand auteur de langue anglaise du XIXième, il est l’immortel auteur de suffisant de classique pour combler de bonheur la vie de tout lecteur qui se respecte. En décidant d’en faire l’un des principaux protagonistes de son récit Simmons se doit d’opter pour un angle d’attaque qui soit suffisamment solide pour paraître crédible aux yeux du lecteur, mais ne peut s’offrir le luxe de passer pour une biographie de plus. Le choix le plus judicieux est donc de passer par un narrateur tierce, par un observateur, qui de mieux placer qu’un autre écrivain, qu’un proche collègue, qu’un ami du grand homme ? En choisissant « d’utiliser » Wilki, un écrivain de l’époque bien connu et populaire, Simmons trouve LA figure. En effet, ce dernier avait une vie de couple plutôt atypique, un frère marié à la fille de Dickens, un penchant pour le laudanum et des hallucinations, ainsi qu’une plume bien taillée, que pouvait-il rêver de mieux ?

Avant la reconstitution historique, avant le style, avant l’intrigue, avant les clins d’œil, c’est la relation entre ces deux personnalités qui va fasciner Simmons. Chercher à comprendre ce roman sans prendre en compte les tenants et aboutissants de cette relation, c’est passer à côté de la majeure partie de l’œuvre.

Aborder Dickens par l’œuvre en cherchant à connaître l’auteur, puis l’homme est une erreur trop souvent commise (à propos de n’importe quel artiste, du moins c’est une proposition salvatrice, mais il ne faut pas qu’elle aboutisse à des conclusions hâtives ou à des certitudes, des jugements de principes). Simmons a bien compris cela en scindant d’emblé l’auteur de l’homme,  le fait que son personnage soit un auteur reconnu, adulé, attendu est un fait avéré mais presque relégué au second plan, ce qui l’intéresse c’est l’homme. Cela pourrait être paradoxal dans le sens où s’il n’était un écrivain génial, l’homme passerait inaperçu, mais c’est bien cette dichotomie entre l’image et la réalité, entre deux représentations qui est au cœur de l’intrigue. La relation de Collins à Dickens incarne véritablement cette ambigüité  de tous les instants. Il ne s’agit pas ici d’une vague ambiguïté sexuelle sous-jacente qui fait jaser dans les caleçons et fantasmer les lecteurs en manque d’imagination, mais d’une relation compliquée, perverse, destructrice à biens des égards. Les deux hommes sont amis, complices, collègues, rivaux et s’ils passent par des phases plus ou moins visibles, ils ne peuvent s’empêcher de ressentir toutes ces émotions en même temps. Faire relire un manuscrit à la personne dont vous chérissez l’avis et que vous détestez, est une véritable épreuve de volonté. C’est cela, cette liaison, que Simmons prend à bras le corps. Il ne développe aucune théorie, aucune construction narrative pour justifier les revirements de situations, il nous les impose.

Le choix de la narration à la première personne, par le biais de souvenirs de Collins, ne gâche en rien cet effet, puisque ce dernier ne s’étonne que très peu des événements. Il les vit, avec passion, de manière directe, frontale et il n’en tire qu’un très faible recul sur les choses, il continue de foncer tête baissée dans ce qu’il croit être la progression logique des choses. Les seules conséquences qu’il tire son –le plus souvent- d’ordre littéraire (en cela le roman est émaillé de considérations sur le rôle, la condition de l’écrivain).Un exemple parmi tant d’autres : C’est ainsi que nous autres, écrivains, nous dépouillons des jours, des années, des décennies de nos existences en échange de piles de feuillets recouverts de pattes de mouche et de gribouillis. Et quand la mort arrive, ne serions-nous pas prêts, pour la plupart d’entre nous, à céder toutes ces pages, toute cette vie gaspillée en pattes de mouche et en gribouillis, contre une seule journée de plus, une seule journée pleinement vécue et ressentie ? Quel prix serions-nous prêts à payer, nous autres écrivains, pour cette unique journée supplémentaire passée en compagnie de ceux que nous avons ignorés tandis que nous étions enfermés à grattouiller et à griffonner au cours de nos arrogantes années d’isolement solipsiste?

A ce stade le lecteur attentif pourra donc réfléchir à ces constats, faire des parallèles avec ces propres sensations, ces propres visions et la personnalité historique de Dickens s’éloignera d’autant.

Collins porte avec lui une bonhommie blasée, frustrante et une folie quotidienne, les deux s’enroulent dans un nœud tragique. A tel point qu’il devient difficile de faire la différence entre ce qui provient des élucubrations dues au laudanum, de l’hystérie ou du pithiatisme. Ses relations avec Dickens sont teintées de ce clair-obscur constant, de ces non-dits équivoques qui vous mettent mal à l’aise. Il devient vite impossible de « prendre un parti », de savoir vers où se tourner pour donner du sens à ce qui se noue.

En parallèle, le récit s’enracine dans une précision historique de premier plan, l’auteur n’a pas ménagé sa peine pour rendre saisissantes de crédibilités ses descriptions du Londres de l’époque, il en va de même pour les agissements de Dickens dont les moments publics ou privés connus et avérés sont retranscrits avec une fidélité déroutantes. Prendre part à ces derniers sur un ton presque badin, décontracté rend les transitions avec les passages obscurs, plus malsaines. D’ailleurs, s’agissant de Londres ou des faits datés, s’expose encore cette thématique du double. Le caractère altruiste et égotiste de Dickens parait refléter celui d’une cité qui, en même temps qu’elle s’accroît, écrase sous son poids les plus faibles et les plus démunis ceux là qui lui permettent de vivre en supportant son obésité, en absorbant ses remords et son manque de moral. La ville en tant que réceptacle mondain des mœurs d’auteurs trop connus, n’est rien d’autre qu’un théâtre fantoche, elle ne vaut que comme tanière répugnante des cultes les plus maudits. A la révolution industrielle et scientifique, s’oppose un besoin d’occultisme, un romantisme noir et macabre. Autant qu’elles crédibilisent le récit (et le travail de Simmons) les références historiques marquent ce que l’on ne connait pas, ce que l’on ne peut que deviner, qu’extrapoler.

Au fil des pages, l’invraisemblable prend de plus en plus le pas sur la logique, chaque moment recèle son quota de signes, de symboles et vaut pour ce qu’il pourrait signifier plus que pour ce qu’il est. Or, l’œuvre de ces écrivains repose en partie sur une réinterprétation, réappropriation du réel (souvent il est notifié comment telle personne est devenue un personnage, comment tel trait de caractère est le pastiche d’un autre), comment le récit- à la première personne- d’un romancier pourrait échapper à ce dictat stylistique ?

Cette spirale infernale, hante depuis longtemps l’œuvre de Simmons mais jamais encore elle n’avait à ce point fait partie des personnages. On pourrait croire, qu’il joue ici à un jeu littéraire, qu’il donne vie à une figure de style pour le « plaisir de l’art », mais cela reviendrait à dénigrer les personnages, à les percevoir comme des outils, et c’est justement cet écueil que parvient à éviter l’auteur. La thématique du double n’est pas nicher en creux de la narration, elle la supporte, elle est, au sens premier, la vision que propose Simmons pour élucider et clore le dernier livre inachevé de Dickens. Pari impossible que d’y parvenir, que de relier Dickens l’auteur historique et Dickens le personnage fantasque et fabuleux, que de ramener à la vie la Londres connue et celle fantasmée, que de faire du narrateur un témoin sérieux, garant des vérités tout autant qu’un opiomane de première catégorie. Ce paradoxe ne peut exister que part le biais d’une vérité très simple, pour être entièrement crédible, lavé de tous soupçons, le témoin doit se sacrifier, doit incarné par ce geste l’irréfutabilité de son propos. Cet acte, mystique s’il en est, reflète l’aspect dramatique des relations qui structurent le récit, le prix à payer pour que la raison subsiste, pour que tout cela ai un sens, n’est rien moins qu’une vie humaine.

Comme d’ordinaire, il y aurait beaucoup à dire, beaucoup on choisit de s’attarder sur le fictif, les autres sur l’historique. Toutefois, avant de refermer cette page ci, il me semble intéressant de s’attarder sur deux éléments importants.

Le premier est le rythme du récit, très lent, posé, calme, à l’image des récits du XIXième (il me semble tout de même plus proche de la littérature américaine de l’époque que de celle anglaise, mais je suis un béotien en littérature comparée) il procède par « bond ». Nous assistons dès le départ à un enchevêtrement de récits rapportés (ce qui est une piste sérieuse pour qui aime deviner les dénouements, bien qu’ici cela ne soit pas d’une folle nécessité), avant que les choses ne se « pimentent » au bout de deux cents pages environ, il faudra attendre la moitié du récit pour qu’un nouveau tournant fasse jour, puis le dernier tiers pour que les choses prennent un tour fascinant. Il y a donc à la fois une volonté de ménager le suspens, d’instaurer un cadre historique réaliste et également de nous faire accepter les différentes couches de réalités, de fantastiques. C’est parce que Simmons excelle dans cet art, qu’il est important de signaler sa rythmique.

Le second élément remarquable, là il faudrait une thèse pour en mesurer les conséquences (au bas mot), c’est le parallèle avec ces deux citations d’Antonin Artaud :  « Toute vraie effigie a son ombre qui la double ; et l’art tombe à partir du moment où le sculpteur qui modèle croit libérer une sorte d’ombre dont l’existence déchirera son repos. » « Comme toute culture magique que des hiéroglyphes appropriés déversent, le vrai théâtre a aussi ses ombres ;et, de tous les langages et de tous les arts, il est le seul à avoir encore des ombres qui ont brisé leurs limitations. » .

Comment, en nous remémorant ces mots, ne pas faire le parallèle entre cet ouvrage traitant (avec maestria) du double et les théories d’Artaud, et son théâtre de la cruauté (principalement évoqué dans « le théâtre et son double ») ?

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