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Voici le troisième tome des aventures de Walt Longmire le shérif du wyoming, héros de Craig Johnson. S’il n’est pas trop tard pour en parler, il est déjà plus que temps. J’ai découvert cet auteur lors de son interview par François Busnel. Plus qu’une « figure de l’Ouest » il en était l’improbable archétype, ses livres étaient alors la promesse de nullités absolues ou de ravissements constants. Quelques lignes suffisent pour savoir quelle sera la promesse tenue et une fois chaque tome terminé, une seule envie vous prend aux tripes : entonner des chants indiens afin d’obtenir la suite le plus vite possible.

Un shérif, grand, fort, jamais épargné par la vie, qui se laisse aller, qui sous des dehors solides et imperturbables cache assez de tendresse pour engloutir le monde sous une marée de chocolat chaud à la cannelle. Le personnage sent le déjà vu à plein nez, lorsqu’on sait qu’il se cache au milieu d’un petit comté du Wyoming, entouré d’une adjointe aussi dure que le granit, d’un indéfectible ami indien (grand, fort, sage, patient comme il se doit), que sa fille s’est peu à peu éloigné et qu’il vient de sortir d’une période de torpeur (entre une maison laissée à l’abandon et un penchant pour l’alcool) et que le tableau se termine par une adaptation des romans en série télévisée ; difficile de ne pas avoir de doutes concernant la qualité de l’ensemble.
A croire que l’auteur a voulu mette le plus d’obstacles possibles entre lui et la qualité du récit. Car si, bien évidemment, il est possible de remplir le cahier des charges du parfait page turner/polar de l’été avec de tels éléments, on peut également y voir les poncifs que les détracteurs (souvent universitaires mais pas que) de la littérature de genre utilisent pour défaire la qualité des ouvrages de ce type. Si l’enquête est bien ficelée, que nous avons droit à une dose d’humour ou de romantisme ou de fille dénudée, on tournera les pages, on sera ravis de l’expérience et comme nous aurons pris du plaisir alors ce sera « un bon livre » et nous pourrons passer à autre chose. Typiquement le genre de programme qui enfonce la lecture dans la consommation de bas-étage. Ce n’est pas la médiocrité le pire ennemi de ce type de roman (un livre médiocre ça peut s’arrêter en cours de route), c’est la satisfaction du lecteur par le biais d’un utilitarisme que l’on confond avec de l’efficacité, ou pire avec du talent. En somme, cela revient à confondre notre sentiment de satiété (j’ai passé un bon moment) avec la qualité du livre, débat interminable sur l’art, plus ou moins, mais difficile de ne pas constater que ce genre de considération met en péril l’idée même d’exigence, de recul, de savoir faire et j’en passe.
Certains auteurs (américains souvent mais pas uniquement) sont parvenus à admettre ces éléments, c’est-à-dire à faire plus que les repousser pour s’en prémunir et rester dans une perception artistique « noble et pure » quitte à se couper d’une partie des lecteurs et à tomber dans l’élitisme ; ou à faire plus que stupidement les appliqués comme une recette productiviste. L’air de rien, cela donne des auteurs de talents, des ouvrages populaires, du plaisir durable, du contenu, du contenant, bref : de l’art.
Deux choses doivent être constatées à propos des choix de Craig Johnson, s’il opte pour un panorama littéraire aussi chargé c’est pour asseoir la construction du récit, dès le départ on ressent ce besoin de fondation. La porte d’entrée dans ces vies va être la reconstruction du personnage, la fin de sa période d’abstinence, le début de son propre pardon, autant d’éléments qui nécessitent des bases narratives solides si l’on ne veut pas laisser le lecteur sur le bord du chemin. D’autre part, est c’est sans doute la raison principale de ces choix, l’auteur apprécie ces schémas, il ne les considère pas comme de la marchandise bon marché, par le substrat d’émotions universelles et factices, bien au contraire. Dès le départ cette série s’emploie à montrer que les images d’Epinal de l’Ouest américain, du far west moderne, ne sont pas issues des manufactures de l’industrialisation, leurs racines sont bien plus profondes ancrées dans un univers complexes et que les rapports qu’elles entretiennent avec le 21ième siècle sont des rapports tendus, enchevêtrés, mystérieux et déroutants.
Pour plus de détails sur ce processus il faudrait revenir sur les deux premiers temps, comme ici il s’agit de s’attarder sur le troisième autant aller de l’avant.
Quittant les délices du Wyoming et de son cher comté, voici notre héros et son acolyte amérindien en visite en ville, pour une visite familiale, très vite les choses vont mal tournées. Si l’humour est toujours aussi présent dans la série, notamment grâce au sens aigue de la repartie métaphorique du héros, il apparait moins comme un défouloir (c’était le cas des deux premier opus) que comme une marque profonde de désespoir, d’impuissance et d’incompréhension.
Cette urbanité retrouvée, c’est aussi l’occasion pour l’auteur (et pour le héros) de démontrer que le far west ce n’est pas le cul-terreux et ses accessoires qui débarquent à la manière d’un blockbuster, c’est aussi le savoir vivre, les connaissances, la culture qui remontent à la gorge. Si d’ordinaire les références culturelles du héros sonnent étrangement au milieu de sa juridiction, elles trouvent ici un sens nouveau, un écho et rien ne dit qu’il est de bon augure. Confronté à la détresse et à l’impuissance, notre héros doit, encore une fois, la sauvegarde de son sens de la morale à son ami et il aura droit à un repos du guerrier des plus mérité. Reste une intrigue qui loin d’être bâclée, ne se pose pas non plus au premier plan, le coupable est connu, ses motivations importent peu (ou presque) ce qui compte c’est « occupé le temps et occupé le terrain » pour ne pas devenir fou, pour empêcher l’esprit de penser à l’impensable.
Longmire est personnage attachant parce qu’il est loin d’être un de ces anti-héros brouillon et caricatural, comme hollywood aime à nous en servir ces dernières années, bien au contraire c’est un héros pur jus, avec un sens de la justice en guise de moelle épinière. A la manière d’un John McClane il n’a que ça à proposer, c’est pourquoi l’humour devient autant un cache misère qu’une fausse pudeur. Il s’agit donc moins d’un mécanisme narratif qu’une manière de masquer son pessimisme. Contrairement à bon nombres de héros solaires aux sourires éblouissants qui engendrent de la pitié et de la désolation, et à bon nombres d’anti-héros au cœur de pierre, Longmire n’est pas cynique, c’est un terrien pur souche, un homme de terrain au sens premier de l’expression.
Ce troisième tome relâche la pression sur l’intrigue, pour mettre en avant les liens familiaux. Ce voyage sera celui de la découverte du clan dont est issue Vic l’adjointe forte en gueule du héros, et également le moment pour Walt de prendre la mesure de son rôle de père.
Seul véritable bémol, les scènes d’actions trouvant moins d’espace qu’à l’accoutumé elles sont toutes déjà vu et ont du mal à drainer autre chose qu’une accélération du pouls du livre, élément dommageable au vu de la série qui jusque là était parvenue à éviter cet écueil. Car là, la crédibilité de l’ensemble en prend un coup à essayer de se justifier dans un tel plaquage de concept.
Reste un troisième tome plus que plaisant pour une série de haute volée.

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