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Ce qu’il y a de fascinant dans ce livre c’est sa réussite. A la suite du succès de Sukkwan Island, on attend forcément l’auteur au tournant, on mise sur la naissance d’un grand ou sur la chance du débutant, parvenir à écrire un deuxième roman qui ne confirme, ni n’infirme les premier, qui soit un bon roman est en soit une réussite. Une fois ce constat effectué, il est temps de parler du livre.

Le pluriel du titre annonce la couleur, il va être question d’interroger non pas la solitude, mais les solitudes. Si à l’heure de la reconnaissance des nouveaux modèles familiaux, de l’éclatement de la structure nucléaire, de la normalisation des réseaux sociaux comme tissus sociaux contemporains, on remarque que la solitude augmente et que l’on s’en alarme car elle peut avoir de graves conséquences sur nos vies, l’auteur prend le processus à contre pied. Alors que tout semble indiquer que plus la distance entre les êtres s’allonge et se virtualise, plus la solitude et la détresse augmentent, Vann nous dépend la situation presque inverse dans une communauté plus que réduite.

La définition de la solitude, se limite bien souvent à la « solitude réelle », c’est-à-dire au quotidien d’une personne seule, sans compagnon, ami, famille proche ou éloignée, collègue. De là on tire des leçons de morale, des inclinaisons socio-politiques, de quoi refaire un monde en simplifier, il « suffirait » que l’on s’occupe de l’autre, que l’on le prenne en compte, que l’on se fasse des câlins gratuit pour sentir de nouveau passer en nous ce grand courant altruiste. Si ce n’est que la solitude est très souvent une solitude ressentie, un vide, un manque, un sentiment d’inachevé, d’incomplétude, de désolation que l’on peut ressentir alors même que l’on est entouré des gens qui nous sont proches (ceux imposés par le destin et ceux que l’on a choisit). En choisissant de nous confronter à cette réalité impalpable, dure, que l’on connait tous et qu’on ne peut pourtant pas partager, l’auteur propose un récit dont on souhaiterait qu’il soit pessimiste. Si notre réalité est toujours le rêve d’un autre, le pire des enfermements arrive lorsque nous restons prisonniers de nos illusions.

On l’aura compris, ici l’élément déclencheur est la proximité. Déjà difficile de lui échapper en temps normal, mais sur un petit coin de terre de l’Alaska en plein automne précoce où la seule chaleur est la chaleur humaine, être proche des autres est plus qu’une obligation sociale c’est une nécessité vitale. Ce dépaysage pourrait augurer des tensions d’ordres communautaires, et en un sens le personnage de Carl, anthropologue en déroute n’étant pas à la mesure d’un Nigel Barley, offre une soupape de sécurité à ce type de lecture. Ces désolations Vann les place dans tel cadre, pour donner la pleine mesure de comparaison avec les forces de la nature. Comparaison qui est, sans doute, le premier lieu commun de l’ouvrage.

Car, oui, ce roman repose sur de nombreux lieux communs. Le couple vieillissant qui, arrivé à la préretraite, se voit s’écharper autour d’un dernier projet de (re)construction, le quarantenaire en plein crise qui exige rien d’autre que l’immortalité, l’étudiant « ouvert d’esprit » mais pétri des pires certitudes, le couple heureux de se construire contre le monde, le tout, et bien d’autres, reposant sur la constante comparaison avec les éléments (vagues, neige, tempête, pluie battante, vent glacé se jouant des épaisseurs pour venir pour geler l’âme). Certains perçoivent le nature writing comme un revival  passéiste des langueurs mélancoliques et bon teint du romantisme le plus niais, si on s’arrêtait à la structure du récit, on pourrait y percevoir cette forme pathétique d’auto-apitoiement. Toutefois cela reviendrait à ne pas vouloir percevoir la réalité sous jacente de cette composition : l’identification. Cet étalage des poncifs atteint tout le monde de la maîtresse d’école, à l’ouvrier en passant par l’étudiant, des riches aux pauvres, nul n’est épargné par cette mécanique implacable de l’illusion.

Surtout, cette comparaison à la nature renvoie à l’évidence biologique des liens entre les êtres et à nos erreurs vis-à-vis d’eux. Nous aimons à croire que les liens biologiques qui nous unissent forment un carcan protecteur, qu’une moralité indéfectible va de paire avec les hasards du destin, nous poussons même le vice jusqu’à nous persuader qu’il en va de même avec les gens que nous choisissons pour partager notre intimité. Sans tomber dans un darwinisme de bas-étage, il est évident que si l’on fonde nos espoirs (et donc nos rêves) sur ce précepte, ils ont de grandes chances de s’écrouler. En ce sens l’image de la cabane peut paraître d’une banalité affligeante, mais elle nous rappelle constamment que ce que nous cherchons à construire au jour le jour c’est aussi (pas que, mais : aussi) des fortifications entre nous et les autres.

Ainsi, de même que la nature ne se pose pas de question existentialiste (je ne suis même pas certain qu’elle est lu Sartre, c’est dire), le sentiment d’abandon, de solitude n’épargne personne que l’on se réfugie dans un cabinet médical, un désir sexuel, une envie de mariage ou que l’on se recroqueville dans un duvet sous la pluie, c’est la même solitude qui nous ronge. Une solitude si forte, si pure, si dense qu’elle casserait du diamant, mais aussi si personnelle, si intime, si froide qu’elle est une protection imperméable à toutes formes de compréhension ou d’empathie.  Le désir, l’amour, l’amitié, le partage, la compassion, la foi en l’autre repose sur la reconnaissance des émotions d’autrui, si ces émotions sont embuées de nos propres perspectives, bientôt il ne restera plus que les lambeaux calcinés de nos espoirs déçus. C’est tout cela qu’interroge Vann dans ce roman abrupt, il interroge l’impact des blessures intimes qui ne se referment jamais, pour y parvenir il use d’un style revêche car emprunt de droiture, loin de toutes sensibleries.

Le conflit des premières pages, d’une brutalité et d’un extrémisme hors normes, pose les choses sans concessions, on nous demande de prendre parti pour l’un ou l’autre des époux, tâche impossible. Plus les événements vont se précipiter, plus on apprendra à connaître, à appréhender les personnages, plus ils nous renverront à notre propres erreurs, moins nous seront à même de les juger, nous laissant par la même occasion un goût amer en bouche. Sukkwan Island avait eut le bon goût de nous faire découvrir cet auteur par surprise, un impact cruel, direct avait marqué les lecteurs au plus profond d’eux-mêmes. Si la force de frappe est moins soudaine ici, le fond du discours fait encore plus froid dans le dos. Car il devient de plus en plus insoutenable d’observer la destruction méthodique, implacable et froide de vies entières à cause d’égarements qui sont aussi les nôtres.

L’approche que choisit Vann ici est celle de construire des personnages en constant déséquilibre. Un déséquilibre interne qui fausse les relations humaines au point de les gangréner. Chacun, enfermé qu’il est dans sa solitude, évolue en un « cercle morbide » (pour reprendre l’expression utilisée par Freud) en une auto-suffisance émotionnelle l’empêchant simplement d’aller vers l’autre. Ainsi, Carl (je prends volontairement en exemple ce personnage assez mineur afin de ne rien dévoiler des drames principaux de l’intrigue tout en essayant d’indiquer ici quelques « pistes ») anthropologue en devenir, amoureux transit rêvant de découvrir le monde à bras ouvert, est bien entendu un jeune paumé dont la trajectoire tragique ne saurait nous être inconnue, mais il y a ce moment révélateur qui, dès le départ, nous en apprend beaucoup sur lui. Cet instant où l’on apprend qu’il préfère la nourriture des autres à celle qu’il possède, cette simple phrase indique combien ce personnage se trompe sur ce qu’il est, sur ce qui le motive, sur ce qui lui plait et combien cette erreur l’entraîne dans un engrenage malsain.

Une lecture qui à l’instar de la brûlure par le froid, rappelle à l’ordre des évidences et nous incite par son pessimisme et son réalisme à être vigileant. Une réelle réussite! J’ai préféré ce deuxième roman au premier, qui, superbe, semblait ne pas savoir quoi faire de sa structure de base ou du moins obligeait l’histoire à y revenir ; ici les émotions à vif et la construction plus « assumée » s’épousent pour le meilleur.

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