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Le-vieux-qui-ne-voulait-pas-feter-son-anniversaire_fiche_livre
Il est des livres que l’on croise tellement en tête de gondole qu’on finit par croire qu’on les a déjà lus. Si on ne m’avait pas offert ce dernier, j’aurais juré tout connaître de ce petit vieux en costume rose avec son bâton de dynamite dans la poche. Il est des livres que l’on croise tellement en tête de gondole que l’on finit par être certain de ne pas avoir envie de les lire. Si on ne m’avait offert ce dernier, je me serais demandé pourquoi diable j’avais eu envie de lire un tel produit ? Vu mes préjugés sur l’ouvrage en question, le fait qu’il m’a plu n’est pas une bonne surprise, c’est une chance (pour moi).

Cette histoire est un foutoir intégral, un vrai beau et bon bordel réjouissant et haut en couleur. C’est un livre à croire dans le goût des gens (c’est dire).
Tout commence par une quatrième de couverture alléchante (il faut ici faire fi des 4x3m, des articles condescendants, du rachat des droits pour un film, ce qui n’est jamais évident) et par des premières pages qui la suivent trop. Cela a le mérite de vous mettre tout de suite dans le bain, s’enchaîneront alors les péripéties (sur un rythme effréné, le temps mort n’existe apparemment pas en suède) les plus farfelues ainsi que les ambitions narratives.
Le livre se découpe très vite en deux parties distinctes, avec d’un côté un road movie façon « on a mis des champignons hallucinogène dans la bouilli de pépé » et de l’autre des flash back sur les moments forts de la vie de ce héros atypique.

Un héros moderne ? Comme nous devrions nous habituer à en voir plus souvent vu le vieillissement de la population dans nos jolis pays tout moderne de partout ? Pas vraiment, il s’agit surtout ici de proposer un regard cynique et cocasse sur la relation que l’on entretien avec le passé et le vieux. Le passé est désuet, c’est une affaire sérieuse, un devoir de mémoire, du respect en manuel scolaire ; tandis que le vieux c’est ce à quoi l’obsolescence nous empêche de penser, c’est ce que l’on cache dans un coin et qui prend autant la poussière qu’une plante verte. Le «fond » de l’ouvrage saute rapidement aux yeux, on ne peut prendre les agissements d’un vieillard au sérieux, tant il ne peut être que portion congrue de nos vies si trépidantes (et pourtant si rôdées) ; tandis que dans le même temps on se fige devant un mur de certitudes bornées sur les fondements de nos cultures contemporaines.

L’angle d’attaque n’est pas celui de la dénonciation, de l’harangue politique, bien au contraire. Le vent chaotique qui souffle tout au long du livre, prend son appuie sur un personnage principal cultivant la désinvolture à son paroxysme.
L’auteur se propose de revisiter les grands moments du 20ième siècle (les guerres mondiales, le mort de Staline ou encore le mai 68 français) avec bonhommie et dérision. Ces dates, ces moments forts, ces grands hommes qui marquèrent de leur rectitude les décisions qui changèrent la face du moment, et si tout cela n’était rien d’autres que des moments, que des instants banals ? Rendre un dictateur en puissance complètement paranoïaque par le biais d’un câlin, après tout ce n’est pas plus édifiant que ce que l’on nous apprend à l’école. Ce qu’il y a de passionnant dans les chapitres « historiques » c’est ce mélange entre des personnages se prenant au sérieux, parlant pour les siècles des siècles, et ce héros bonhomme refusant de prendre parti, d’opter pour une position ou une autre, offrant son unique savoir faire (il est certain qu’être artificier en temps de guerre offre des perspectives d’avenir plus alléchante qu’être poseur de papier peint par exemple) à qui prend la peine de l’écouter et d’en vouloir. Dès lors le côté « bigger than life » du récit s’encanaille sans cesse vers le cynisme le plus mordant, comment ne pas être en accord avec le tableau pathétique que l’auteur dresse de notre monde et de ses dirigeants ? Si les quidams, les individus tentent d’enrôler le héros dans leur « juste cause », ils terminent le plus souvent fusillés ou désabusés par les tenants de leurs certitudes politiques. Reste alors sur le champ de ruine ou en fuite à travers le monde, ce suédois humble et simple, ne demandant rien d’autre qu’un bon lit, des repas chauds et de la gnole pour agrémenter le quotidien. L’image du détachement, sans les inconvénients scolastique du zen.
Si le regard sur l’histoire permet des scènes poilantes Il ne faut pas oublier de mettre en avant le travail de recherche de l’auteur, beaucoup de personnalités que Allan va croiser sont dépeintes de manière réaliste, ceux sont les situations qui sont incongrues pas les hommes. Ainsi, toutes les régimes en prennent pour leur grade, il devient même possible de voir un modèle se créer et devenir fonctionnel par simple lubie (attention toutefois ce qui fonctionne ici n’est pas garantie de fonctionner là, Nixon l’apprendra à ses dépends). La surenchère nucléaire et la, toujours bienvenue, question de la traitrise, entraînent ces problématiques à un niveau tel qu’il devient idiot d’y chercher un sens, une cascade de domino sans schéma.
Bien évidemment cette accumulation d’improbabilités est de l’ordre de l’impossible lorsqu’elle s’incarne dans un centenaire en cavale. Pourtant quand on sait que le fil rouge entre ces histoires n’est pas tant la personnalité (plutôt quelconque) du héros, que son goût pour l’alcool qu’il partage avec les grands de son monde, on comprend mieux où se nichent le possible et l’impossible.

De l’autre côté du livre des collisions ont lieux, des rencontres entre paumés et délaissés, entre richesse et hasard se noue une intrigue incertaine. Si l’on prend le destin de Allan comme les conséquences d’une première déflagration, celle qui le priva de question sur l’amour et donc d’amour, on s’aperçoit également que sa vie manqua singulièrement de vraies rencontres, c’est-à-dire de rencontres dénués de sens, dénués d’implication, d’investissement. A force d’être balloté d’une situation explosive à une autre, de ne pouvoir s’attacher aux gens, d’être tourné vers l’instant sans pouvoir se projeter de lui-même en avant au risque d’engendrer une réaction en chaîne, Allan pour la première fois pourra se faire des amis. Du moins si le destin lui donne un dernier coup de pouce.
Construit comme un polar du nord, c’est-à-dire : en roue libre sur une pente glacée. Cette partie joue clairement la carte de la comédie débridée, de la bouffonnerie et du burlesque.

Toutefois, malgré ses qualités indéniables, ses moments de fraîcheur et de plaisir, ce livre m’a paru tourner un peu à vide. Sa construction est millimétrée, son efficacité redoutable, le héros passe du statut « grabataire pantouflard inepte et rigolo » à celui de « conditionneur du monde » avec une nonchalance touchante et drôle, que demander de mieux ? Pour ma part, une fin plus abrupte (la séance de réécriture finale m’a paru inutile et interminable) aura sied à l’ensemble, de la même manière un certain manque de dureté, d’âpreté (presque de méchanceté) empêche la moquerie de toucher plus que la surface du monde géostratégique. Et puis surtout, surtout, j’aurais adoré que cet ouvrage possède le panache stylistique d’un Tom Robbins, car j’ai aimé le lire, mais je m’y suis aussi ennuyé. La raison ne doit pas venir du livre mais du lecteur. Reste la bonne nouvelle d’un succès populaire de qualité.

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