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Anthony Beevor est devenu historien après avoir été militaire (peut être l’est-il encore dans l’âme ?), on lui doit un travail de défricheur populaire sur la période de la seconde guerre mondiale. Si d’ordinaire il se focalise sur un événement précis, il nous livre ici un pavé de 1 000 pages retraçant l’intégralité du conflit. De quoi changer de regard ? Assurément !

Plutôt que de commencer par louer, à juste titre, les mérites de cet ouvrage, il me semble important de jouer cartes sur table et de jeter un œil aux points négatifs qui ont émaillé ma lecture. La force de Beevor est aussi sa plus grande faiblesse : un style populaire et plaisant. En versant ostensiblement vers un ton journalistique rubrique « faits divers », en prenant le parti d’alterner les décisions militaires, politiques et les anecdotes, Beevor tombe dans les pièges du genre. Ainsi, on ne peut échapper à certaines dérives, à l’énonciation de pétitions de principes ou à des jugements à l’emporte pièce « Une fois encore ce furent les femmes qui, au paroxysme de la catastrophe, se montrèrent à la hauteur  et firent la preuve de leur calme et de leur sens du sacrifice. Les hommes, eux, pleuraient de désespoir » (Page 146 pour les puristes qui aimeraient savoir si je m’amuse à faire du hors contexte uniquement pour étayer mon propos). Parfois, on retrouve dans cette verve un goût pour la métaphore ou l’image forte, comme Hitler se rêvant en César triomphant.

On le voit, Beevor poursuit ici un but clair : marquer son lectorat. En soit, quand on se lance dans un tel projet, que l’on doit crouler sous une masse de documentation impressionnante, que chaque instants semble avoir été commenté, il parait normal de céder à la tentation. Malheureusement pimenter l’écriture d’un livre d’histoire de la sorte c’est également tendre la perche à deux défauts.

Premièrement, les historiens tatillons spécialistes, les amateurs passionnés, auront à cœur de saisir de telles dérives pour arguer qu’il s’agit là d’une compilation de témoignages, d’un florilège d’émotions éparses montées pour créer un simulacre de vérité. L’histoire serait affaire de Jacques Sigot, c’est-à-dire de passion, de partage, de savoir, de lutte qu’elle serait toujours une évidence et un bonheur. Mais entre ses principes se glissent également les obligations éditorialistes, les velléités vénales, sachant cela il est facile de voir l’éléphant aux aguets derrière chaque fourré prêt à piétiner la morale aux profits du pognon.  Et, il est vrai qu’avec ce genre d’objet éditorial, avec un auteur aussi connu, on a du mal à ne pas avoir de doutes, à ne pas supposer le pire dans le traitement historique de l’ensemble. Ces plaisirs, ces égarements, deviennent autant de scories d’intentions que l’on présage pour plonger l’ouvrage dans une fosse aux enfers.  Un doute subsiste, tant mieux, la certitude en Histoire est affaire de manuel scolaire.

Deuxièmement, entre deux noms de généraux inconnus, deux noms d’infanteries, des noms d’îles lointaines et les chiffres des morts qui s’amoncellent de façon obscène, le lecteur risque de s’agripper à ses émotions. Si le doute, la discussion, les critiques (bonnes ou mauvaises) sont salutaires dans une démarche historique, le trop plein d’émotions casse la sérénité et empêche le recul. A tirer à soit un pan entier de l’histoire récente, en usant des nœuds OO comme autant de points d’attaches, Beevor peut induire le lecteur en erreur en lui livrant une certitude et non de la connaissance (comme disait Russell). Les facilités d’écritures de l’auteur peuvent se transformer en autant de jugements auxquels se référer. Pour tout dire à la lecture de l’anecdote du soldat japonais balloté d’une armée à l’autre présente en début d’ouvrage a bien faillit me faire refermer l’ouvrage tant j’ai eu l’impression d’un argument de vente lacrymal. Certaines fois ce sentiment de « produit » à jolie pochette, et au contenu trafiqué m’a repris au détour d’une phrase.

De façon plus subjective, et toujours dans une tournure négative, si j’ai adoré les cahiers de photographies, très originales et éclairantes ; les cartes m’ont souvent paru assez obscures, lisibles mais dans une optique « utilitaire à but unique », manquant d’ambition. Plus de cartes n’aurait pas nuit à l’ensemble. Et j’aurais également voulu en savoir plus sur la fin du conflit en Orient, mais il s’agit là d’une curiosité extérieure aux propos de l’auteur.

Si ce livre est une compilation d’anecdotes en guise de faits historiques, tirant sur le ficelle des larmes qui coulent sur fond de violon criard, avec deux pauvres cartes maigrelettes en guise de cadeau bonus, pourquoi en parler ?

Parce qu’il est bien plus que cela. Il comble un manque. Des livres sur cette période il en existe sans aucun doute des milliers, des spécialisés, des précis, des odieux, des pesants ; tout ce vous aimez, tout ce que vous détestez se trouve sur l’étagère d’un libraire. Reste que tout lire pour tout savoir, revient à vouloir contempler une éclipse solaire en devant choisir entre des milliers de paires de lunettes, à vouloir toutes les essayer on termine aveugle ou en retard (bien que cette notion en Histoire paraissent incongrue). Beevor répond à LA curiosité première, celle de comprendre le déroulement chronologique de l’ensemble des conflits.

D’Ouest en Est, du Sud au Nord, l’auteur balaie toute la seconde guerre mondiale des débuts du conflit entre la Chine et le Japon avant 1939, jusqu’aux bombes atomiques larguées sur le Japon en 1945, il passe en revu tous les fronts. Et, chaque page propose son lot d’information, de remise à niveau des enjeux géostratégiques, de la douleur, de la souffrance des armées, des civils, des massacres, des viols, des exactions, des complots, de la paranoïa de tous ces éléments horribles qui font que la mondialisation de cette guerre fait s’entrechoquer notre âme avec le cynisme qu’elle dissimule.

Entre le nationalisme chinois, la famine aux pays bas, les actes de cannibalisme, la paranoïa de Staline (il est important de noter à quel point l’auteur resitue le rôle de cette personne), la position de De Gaulle, les rêves de Churchill, le découpage du monde à coup de profits, les victoires inespérées, les défaites annoncées et les égos de chacun, ce livre surcharge notre capacité à embrasser le réel.

Si Beevor répond à une frustration, à une curiosité justifiée, on peut lui en vouloir. Bien évidemment on « sait » tout cela, on en a entendu parler, on s’en doutait, bien sûr il néglige des tas de faits et en privilégie d’autres, mais cet ouvrage finit de nous éclairer sur la nature humaine. Le poète nous disait qu’il ne peut pas y avoir de gagnant puisqu’il s’agit d’une guerre humaine, on ne peut que lui donner raison. Si l’on comprend mieux le conflit et ses conséquences, on aimerait parfois ne pas savoir. Car comme il n’est pas question de quantifier l’horreur, on ne peut que constater que le nazisme n’avait pas le monopole dans les massacres.

Si l’on peut regretter que le souci de didactisme synthétique de l’auteur pose la question des choix, en terme de témoignage (encore une fois, il peut paraître positif de mettre en avant les individus, toutefois à tout résumer à ce précepte (les anonymes, les généraux, les dirigeants, les militaires sont tous des individus) en négligeant une approche plus nationaliste (l’état d’esprit des français après la première guerre mondiale était plus complexe que ce qu’il laisse supposer par exemple, de même que celui des allemands, il suffit de comparer leur gestion des commémorations de ces événements et j’en passe, c’est assez trompeur d’éviter cet écueil pour parfois proposer des jugements à l’emporte pièce sur tout un « peuple »).

On ne peut que se délecter de la lecture de cette somme indispensable à plus d’un titre (mes ressentis négatifs n’étant là qu’en terme de prévention aux tatillons et aux croyants, globalement je suis bluffé, admiratif et comblé par cet ouvrage à la lecture délectable). Le nécessaire point de départ littéraire à qui voudrait  connaître !

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