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sans-titreLa télévision a ceci de sympathique que si on parvient à la conserver chez soit, elle maintient en éveil le nécessaire réflexe de survie de la spéléologie. L’art surprend, la télévision jamais.

Trouver un bon programme est un défi quotidien, elle rassure par sa médiocrité et sa capacité à faire passer comme « normal » le mauvais goût et l’absence de questionnement (moral entre autre). Et puis il faut reconnaître que donner à la démocratie un visage de l’idiotie généralisée doit être un travail de tous les instants. C’est pourquoi, lorsqu’on a la chance d’avoir une émission comme « le dessous des cartes », il faut s’en délecter et se jeter sur le livre qui lui est consacré.

Etre le fils du monsieur qui met son nez dans les trous qui gèlent, comme disait Desproges, ne doit pas se vivre comme une chose évidente, comme une facilité. Pourtant la démarche géographique de Jean-Christophe Victor résonne toujours du même sentiment d’évidence vingt ans après son démarrage.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas le principe de cette émission, il s’agit en quelques minutes d’expliquer un sujet, une thématique, par le biais de l’analyse de cartes s’y rapportant. L’anthropocène semblant à la fois justifier et nécessiter cette pratique, on ne pourra que se réjouir de retrouver une volonté curieuse et passionnée derrière un schéma au bord de l’écueil professoral pontifiant. L’ouvrage (déjà le troisième de cette collection) se propose dans un format italien de mauvais aloi (peut être pour poursuivre dans la voie tracée par les deux premiers ouvrages, peut être par volonté esthétique, peut être par coup éditorial, peut être par coût éditorial…toujours est-il qu’il y a peu de cartes grand format pour justifier un tel choix en terme de facilité de lecture et que la couverture souple n’aide pas vraiment à l’ergonomie de l’ensemble quand il s’agit de compulser le tout avec précision) de s’interroger sur les bouleversements qu’a connu le monde ces dernières décennies et de nous éclairer sur ceux à venir.
Si la majorité des lecteurs sont « acquis à la cause », on louera tout de même la clarté de l’ouvrage. Le découpage thématique est logique, sobre et efficace, les cartes sont lisibles grâce (notamment) à une police et une symbolique de qualité, le propos didactique n’hésitant pas à poser des définitions et des faits avec une « neutralité bienveillante » dans le ton. Bien évidemment, il ne s’agirait pas ici de se tromper de cible. Le dessous des cartes n’a pas vocation à être complet sur les questions qu’il aborde. Ainsi le chapitre sur les frontières, que l’on peut assimiler à de la géopolitique, paraîtrait tout à fait creux à un spécialiste du genre (un ouvrage comme « mondes rebelles » étant à ce titre bien plus exhaustif). Mais il ne s’agit pas non plus d’être un manuel scolaire (bien que la collection se diversifie en proposant justement de tels ouvrages) alignant les poncifs et les vérités en fonction des critères d’un programme éducatif devant convenir « à tous ».
Car LA difficulté pour ce genre d’ouvrage est bien celle de parvenir à lier accessibilité au grand public et crédibilité scientifique. En prenant le partie des cartes, l’auteur a, à la fois le champ libre tellement le marché est inexistant et le risque de prêcher dans le désert. A l’heure du « tout visuel », on ne peut que constater la pertinence de son choix, un choix qui ne doit pourtant rien à la facilité. Car ce qui saute aux yeux tout au long de la lecture, c’est bien ce souci scientifique de poser des fondamentaux, non pas pour construire des certitudes mais pour que le lecteur puisse s’interroger.
Sans tomber dans le réactionnaire le plus primaire on remarque que le monde change et avec lui notre façon d’en parler. Le fait divers pouvant désormais surgir de nul part, son traitement brut à l’emporte pièce, sans réflexion ou remise dans le contexte, ne satisfait pas notre voyeurisme, il altère durablement nos facultés de juger et de réfléchir. Cela serait un moindre mal si ce « culte du commentaire » (il arrive quelque chose quelque part immédiatement je me dois de le « commenter ») n’avait pas gangréner toutes idées de culture (il suffit pour s’en convaincre de jeter un œil aux émissions dites culturelles qui ne proposent rien d’autre que de la publicité à peine déguisée) ainsi que la morale, la politique et toutes ces choses intéressantes qui demandent réflexion.
Le commentaire se doit d’être rapide, imprécis, passionnel, sous le feu de l’actualité, c’est sous ces apparats qu’il est gage de certitude. Chercher à complet la frustration par l’invention est un travers parfaitement humain, reste que les conséquences du moment semblent assez dramatiques. Le dessous des cartes répond à des exigences qui semblent être d’un autre temps. Bien évidemment il fait la part belle à la lisibilité, à des choix parfois pédagogiques, dans sa construction et dans son approche. Mais M Victor a la bonne idée de ne jamais galvauder la science, de préserver le sens premier et noble de la vulgarisation. La science reste trop souvent attachée à l’idée de progrès et le progrès au la volonté d’aller de l’avant droit dans l’optimisme, résumer l’évolution au darwinisme et le darwinisme à la loi du plus fort c’est amener le raccourci au rang d’art tout ça pour se payer le luxer de ne plus avoir de questions à se poser.

La démarche ici est donc double. D’un côté, sur des sujets complexes, transversaux, l’ouvrage propose un discours éclairé et éclairant. Comme dans l’émission télévisuelle, on part du plus simple, ancien, accessible pour pas à pas s’enfoncer dans les difficultés et les ramifications, comme dans un bon livre on prend le temps que l’on souhaite, on peu lire le texte puis en venir aux cartes ou l’inverse ou mêler les deux lectures. On l’aura compris cette lisibilité c’est avant tout notre droit de lecteur à exister dans ce monde de définitions et d’explications.
Dans un deuxième temps, malgré un ton parfois engagé, l’auteur ne cède jamais aux sirènes de l’érudition gratuite, de la thèse totale (celle qui explique tout, on pensera au, trop fameux, choc des civilisations auquel une carte règle un compte bienvenue), de l’autocongratulation ou encore de l’accumulation de données ; aux sempiternels et illusoires « éléments de réponses », il substitue des, trop rares, éléments de questions. De quoi parle-t-on, quels sont les acteurs, où cela se déroule-t-il… autant de prémisses nécessaires que les certitudes scolaires et les raccourcies médiatiques ont fini par effacés de notre quotidien. Le dessous des cartes propose de prendre le temps d’aller lentement, d’observer, de positionner, de lire pour ensuite s’interroger sur la pertinence d’une donnée, sur nos propres connaissances, sur les conséquences possibles… autant de temps « bien utilisé », autant d’outils pour mieux questionner le monde qui nous entoure (le comprendre supposant plusieurs tours de la roue karmique).

Seul bémol à mes yeux : les cartes. Elles sont très bien faîtes, construites avec savoir faire et intelligence, elles donnent envie d’en faire soi-même, elles sont nombreuses, diversifiées et adaptées ; mais bien souvent trop petites. Réclamant un « effort » de lecture là où tout le reste va justement à l’encontre de cet effort. Bien évidemment il est difficile de ne pas louer le rapport qualité.prix de cet ouvrage (abordable !), mais parfois le « luxe » aurait été dans le bon sens.

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