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9782757831106

L’âme Russe semble s’incarner dans des figures tutélaires comme Tolstoï ou Dostoïevski ou Gogol ou… une sculpture iconique, un autel qui sent la naphtaline. Il est intéressant de voir que si Akounine vend énormément de volumes (dans son pays mais pas seulement) il est (comme beaucoup) peu perçu comme un écrivain digne d’être lu autrement que sous l’œil de la « pseudo-littérature ». Espérons que ce volume convaincra les esprits chagrins  autant qu’il ravira les convaincus.

Voici donc (enfin en format poche, il sera amusant de s’attarder sur les droits d’auteurs et les tractations entre éditeurs, d’autant plus que c’est l’une des rares fois où je me suis amusé à joindre les dits éditeurs pour en savoir plus et que les services de com’ semblent continuer à jouer dans l’opacité colgate) le premier volume des nouvelles-hommages que l’auteur a écrites ces dernières années.

Afin de resituer un peu le contexte, il faut savoir qu’Akoukine est un auteur russe contemporain qui, entre autre pleins de choses passionnantes (des essais, des critiques, des traductions…) a créée le personnage d’Eraste Fandorine. Dans la Russie encore tsariste (à la transition du XIXième et du XXième) un jeune homme un peu gauche est obligé de s’enrôler dans la police, il y gravira les échelons, partira à l’étranger, vivra mille aventures, finira par devenir un enquêteur autonome. Il ne fait pas partie des vieux routards aigris, blasés, revenus de tout même du verre de whisky, mais des détectives « copies » de Sherlock Holmes (une posture intellectuelle, de la méditation, un acolyte, la capacité à se grimer, honnête jusqu’au bout des ongles…), tout en parvenant (et ce n’est pas un mince exploit) à exister par lui-même. Son charisme il le doit à sa capacité à résoudre les énigmes les plus étranges et diaboliques, mais aussi et surtout à ses défauts, entre son bégaiement, ses difficultés sociales (surtout au début), son manque de maturité face aux femmes.

Mais, ce qui ne pourrait être qu’une série historico-policière de plus, doit énormément au savoir faire de l’auteur. Chaque livre propose de retrouver le héros dans une nouvelle étape de sa vie, avec toujours un décalage par rapport à la situation dans laquelle nous l’avions quitté ; ainsi qu’un nouveau monde littéraire.  Fandorine est un personnage qui repose sur deux principes, celui fédérateur de la ressemblance (il est un amalgame de nombreux traits déjà vu chez d’autres princes du genre) et celui déroutant de l’inconstance (chaque volume supposant une ellipse et dont un mystère). Ce qui veut dire que l’auteur parvient à flatter le lectorat en proposant une soupe certes mais une soupe maison avec, en prime, des croutons. Rien de péjoratif dans cette image, uniquement la promesse de partager un bon repas entre amis.  Ce qui signifie qu’il ne tombe pas dans les pièges du faux pastiche (l’équivalent littéraire de la blague qui tombe à l’eau) ou du pillage, pour offrir un amalgame crédible et fort du meilleur des maîtres du genre. Dans le même temps, il offre un portrait fort de l’époque, des enquêtes pétries d’aventures, de rebondissements, de références, de complexité avec à chaque fois un angle nouveau. Du huis clos pendant une croisière de luxe, au récit de guerre, en passant par l’utilisation de l’argot des bas quartiers hyper réaliste chaque volume offre une perspective nouvelle. Vous l’aurez compris cette série propose plus que de bons moments littéraires.

En prime Akounine semble passer outre son statut d’auteur de page-turner reconnu en s’amusant toujours autant.

Nous voici donc avec des hommages à Poe, Simenon et Leblanc, des références qui  là encore s’imposent et surprennent. Trois récits, de longueurs et de dimensions différentes. Allons-y :

« Conversation de salon » n’est rien moins qu’un superbe exercice de style. Aller s’amuser sur le territoire de Poe ce n’est pas partir en pique nique littéraire avec une bonne bouteille sous le bras, c’est plutôt de l’ordre de la marelle dans un champ de mines. Se frotter de front à ce monument artistique tourne souvent court. Akounine en est parfaitement conscient c’est pourquoi il propose une histoire sobre, classique, efficace dont on prend plaisir à découvrir les clins d’œil et les passages obligés. Un récit très court qui n’a pas le temps de s’embourber dans les affres de la comparaison. Un dîner de rupins en mal de sensations fortes et de prestige social, un Fandorine comme toujours un peu perdu, obligé de jouer les singes savants pour un pari amoral (parier des tableaux de maîtres sur un mystère macabre pose le cynisme des personnages). Situation idéale pour proposer un récit à tiroir, une posture sociale, un enquêteur malin ; pour amener une forme de légèreté acide. Le lecteur se trouve dans la position du « dominant », il juge l’idiotie des protagonistes, se gausse à l’avance de leur désarroi au moment de l’élucidation du mystère par le héros, il connait le dit mystère (qui n’a rien de novateur ou de vraiment complexe, le voici donc à se délecter des références disséminées çà et là dans la nouvelle.

Cette position, ou plutôt cette possibilité, de pavoisement s’établie sur les deux tiers de l’histoire. Au moment où s’instaure une forme de monotonie, où la surprise se transforme en confort, Akounine fait surgir l’horreur. Pas n’importe quelle horreur, celle mue par un esprit macabre, brutal, implacable, qui vient de l’intime. A cet instant on mesure toute la mesure de l’auteur non seulement en terme de rythme mais aussi au niveau thématique. En effet ce changement de ton arrive au bon moment, alors que le lecteur s’attend à un dénouement d’enquête sur un ton feutré, presque « so british », l’effroi s’invite à la fête. Un festin entre amis qui jusque là se pavanait dans les sous pentes aseptisés de la bienséance et qui dégringole dans les exagérations de l’intimité. Ce choc des perceptions permet à Akounine d’accentuer à la fois sur l’esprit « Poe » du récit, tout en ménageant une place de choix à ce qui fonde son personnage : l’originalité de son point de vu.  Une belle mécanique que cette nouvelle, bien plus qu’un amuse bouche.

« De la vie des copeaux ». Prenez le plus investi, le plus malin, le plus mobile des enquêteurs enfermez le dans une situation où rien ne transpire, où tout se répète, où rien ne se démarque, observez. Un Maigret semble aux antipodes d’un Fandorine. En théorie du moins, car sur le papier (c’est-à-dire dans la vie) Akounine a déjà montré plus d’une fois son attachement aux « petites gens », à ceux du peuple au service des grands, des puissants. Simenon propose souvent des intrigues et des crimes qu’il place au second plan, la posture d’un Maigret est moins sur la résolution d’énigmes, de casse tête que sur le caractère humain des protagonistes. Enquêter revient à observer l’autre, à épouser le rythme du travailleur, à comprendre ses mécanismes internes. Cette perception externe permet la compréhension de l’âme humaine sans aller jusqu’à la fixation psychologique, nous n’avons affaire ni à un projet balzacien ni à une étude Russe, mais à une proposition concrète ancrée dans la poussière et l’usure. Cet aspect manuel n’était pas absent des aventures de Fandorine mais seulement pour les besoins de l’enquête. Cette infiltration sonne donc comme une découverte pour notre héros, il renâcle visiblement à opérer sa tâche.

Pourtant, l’opposition avec une figure de la police va renforcer la nécessité de cette période d’apprentissage si l’on veut se débarrasser des préjugés (sociaux notamment) pour cerner et comprendre les personnalités au cœur de l’intrigue.  Il n’y a de surprise dans cette nouvelle, pas de personnage charismatique se détachant du reste, uniquement une réalité sociale, dure, injuste et le constat de l’appétit humain pour l’anormalité. A tous vouloir être quelqu’un, on fait tout ce qui est nécessaire pour arriver à nos fins, et à ce jeu les motivations des puissants ne sont pas différentes de celles de gens de peu, seule notre tendance à leur donner plus d’importances nous faits les retenir.

Nous sommes vraiment dans un « à la manière de »,

« La prisonnière de la tour » ou comment rendre un lecteur incapable d’objectivité. L’exercice de style visant à faire se rencontrer Holmes et Fandorine contre Lupin est une mauvaise idée. L’amateur peut à la rigueur s’amuser de cette fanfaronnade, mais il est difficile de la prendre au sérieux tant l’enjeu semble hors de portée de quiconque (l’avantage des idoles c’est qu’elles nous paralysent de peur ou qu’il nous faut employer la dynamite, tout un programme dans les deux cas). Si l’on est amateur on espère une réussite totale, qui comble nos attentes les plus folles et l’on s’attend pourtant à un ratage en règle. Il faudrait, pour parvenir à ses fins (et aux nôtres) que l’auteur propose une enquête complexe qui permettent à deux enquêteurs aux méthodes complémentaires de briller, qu’une mécanique intellectuel, raisonnable mais aussi physique puisse en venir à bout, tout en optant pour des rebondissements inattendues dignes des frasques du cambrioleur, un récit « Watsonien » mettant en avant les émotions pour mieux contrebalancer avec la froideur de Holmes, mais aussi un récit plus intime et neutre pour conter les décisions de Fandorine, sans oublier un soupçon d’improbabilité, de risque, d’imbroglio afin d’assurer un plaisir permanent et décaler au lecteur.

Or, par un sens de l’astuce constant et un équilibre littéraire maîtrisé, Akounine réunie tous ces éléments. Cette longue nouvelle est un pur moment de bonheur, qui ravira tous les amateurs.  La seule idée de faire de son fidèle Masa un conteur à la Watson vaut son pesant d’or, le reste est du même tonneau. A déguster sans modération.

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