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Il parait que la première impression est souvent la bonne, dans l’absolu cela semble du bon sens issu des conseils de Descartes dans la réalité c’est risible, reste l’instinct. Dès les premières pages Vian m’a happé l’esprit, pire qu’un zéphyr, un typhon tournant les pages à ma place. De fait, lorsqu’à la fin l’un des personnages cite du Vian on se sent un pas si mauvais lecteur que cela.
Raúl Argemí est un auteur intéressant car on le trouve (chez nous) au rayon “polar”, facilement même en période de non-nouveauté puisqu’il est rangé au “A”, à ce titre ce volume risque de surprendre plus d’un lecteur.

Ce qui est une bonne chose, après tout trop nombreux sont ceux qui veulent se “détendre” en allant vers ce rayon, tomber sur de la littérature sans une once de facilité à l’intérieur. En ouvrant ce court roman nous voilà parti pour une épopée comme les films hollywoodiens n’en Font pas (plus), une épopée au ralenti.
Deux héros issus de la pampa, d’un bus, du théâtre burlesque, d’un nul part hors champ décident de braquer un train. La raison est valable : il faut sauver le frère de l’un d’eux, un insoumis, rebelle que le gouvernement transfert part voie ferrée. A cet instant, on s’attend à des foulards, de la poussière, des colts, des rochers, de la chaleur, des tensions… bref à tous ces éléments qui nous amènent dans la pampa en mode western. D’autant que les deux hommes ont décidé de prendre des pseudonymes de bandits légendaires.
Quand les billets de banque, le manque de passager, les étrangers, les belles femmes, le conducteur russe s’en mêlent les ombres bienveillantes et tordues de Borgès et Cortazar (sans oublier Martinez ou Nielsen si l’on décide de piocher dans la littérature Argentine plus récente et de qualité) sortent de sous les banquettes de cuir usé pour envahir le récit. De part l’histoire (tourmentée mais laquelle ne l’est pas?) du pays la littérature Argentine aime plonger dans le fantastique et l’innatendu. Reste qu’Argemí n’est pas un « pur produit » argentin cherchant à écrire un conte contemporain, c’est aussi un auteur réaliste habitué à mener des enquêtes, à construire des récits tangibles, concrets. L’élément fantastique n’est pas à chercher dans la gestion de l’espace ou du temps mais bien dans l’improbabilité des évènements et des personnages qui converge vers le burlesque.
Un burlesque au sens théâtral. Si l’on conçoit les trois wagons qui composent ce train comme une grande scène de théâtre divisé en trois parties, le parallèle semble opportun. Même à la fin lors du match de football improvisé la priorité, pour prendre les choses au sérieux, sera de délimité le terrain. Ainsi, comme les surprises se suivent sans interruption, certains quittant le train tandis que d’autres plus ou moins (souvent moins) attendus y pénètrent, le fil narratif ne parvient jamais à s’affirmer. Chacun des, courts, chapitres parait alors fonctionner indépendamment, en dehors des tensions et préoccupations des principaux protagonistes pour qui tout se transforme en un amoncellement farfelus et ingérable (là où bien évidement la confiance était de mise). Très vite on a affaire à l’incarnation de l’auberge espagnole, à un mélange vaudevillesque improbable, à un maelstrom impossible à diluer dans un récit cohérent qui tiendrait le tout. Le lecteur pourrait s’y perdre, ne pas accrocher à ces trépidations, à ces changements d’objectifs.
L’auteur à donc la bonne idée de mener tout ça à un train… ralenti. Pénétrer dans ces wagons c’est voir ses priorités fondre comme neige au soleil, pour tout dire même la femme enceinte devient vite portion congrue. Tout le monde se retrouve vite sous le joug du ridicule. Un ridicule qui nie la valeur sociale des gens pour mieux s’épanouir sous forme de critique sociale. Si la moquerie est bienvenue, encouragée, concernant les héros, elle se transforme rapidement en empathie. Il est en effet impossible de ne pas avoir pitié de ce couple improbable tant ils semblent avoir été choisis pour endosser les apparats d’un destin trop grand pour eux. Leur résolution de départ étant trop sérieuse et rigide elle plie rapidement sous le poids des incongruités qu’ils rencontrent, comme si la vie s’entêtait à leur prouver que la tragédie du monde se jouait à un autre niveau que le leur.

Il est évident que ces personnalités se perçoivent comme des produits littéraires, pour Butch c’est évident un peu moins pour son comparse reste qu’ils se veulent investis d’une mission, d’un futur. Très vite le décalage entre ces ambitions et un monde embourbé dans sa rusticité amène le sourire aux lèvres. Puis le parallèle s’installe, ce décalage c’est aussi celui du pays, l’Argentine ne croit pas vraiment en son avenir, elle l’utopise. La fierté des hommes apparait sous l’ambition, la fierté et la légitimité. Alors on rit moins, on se rend compte qu’en dehors du train le monde continue à tourner, que la tragédie du dedans n’est peut être pas en phase avec celle du dehors, que la société n’est pas prête à accepter les utopies quand elle possède le rouleau compresseur des lois. Le lecteur se plait à être perdu dans cette galerie de portraits iconoclastes, peut être parce qu’il sait que l’auteur lui tient la main, mais au final la vie ne semble satisfaisante que sous l’auspice de la certitude, d’une efficacité factice (car mesurable). Ce besoin de certitude est perçu comme un rêve pour les héros, comme la borne à laquelle il s’attache pour se rassurer, nous sommes dans l’imaginaire, dans le burlesque parce que tout va à l’encontre de ces certitudes. Alors même que le monde lui impose ses certitudes, que ce soit la nature, encore on peut faire avec, ou, surtout, la politique, le discours, l’évasion tout ce qui n’est pas dans le train paraît fait d’une certitude trop réaliste et crue pour supporter l’existence d’une rébellion.

Sans trop en faire non plus dans la « lecture », on retrouve de ce burlesque cynique corrosif que l’on trouve dans « les fourmis » de Vian par exemple, un récit qui fait rire et fait mal à la fois. Le tableau que l’auteur dépeint ici est caustique, c’est un pastiche réussi des espoirs un peu fou et vain des âmes perdues qui se retrouvent sous la lueur d’un hasard angoissant. Mais il ne néglige pas l’arrière fond, la pampa qui se remplissait des peurs du petit matin au début du roman à depuis longtemps chassée les ombres évanescentes pour leur substituer la cruauté du réel. De même que le match de foot amical se transformer bien vite en joute guerrière, le tragique prend le pas sur le comique.
Au fil des pages le roman se dénude, le burlesque cède le pas à la prétérition, je n’allais pas vous parler de choses si graves… mais, tout de même, le monde va si mal qu’il n’est plus de place pour les héros si fantoches soient-ils.
Voici, un roman complexe parce qu’évident. Il est évident qu’il s’agit de littérature, qu’il est rempli d’attention, d’intention, de références, de figures de styles, de chemins du possibles… et qu’au centre trône l’évidence du plaisir qu’on prend à le déguster, à le dévorer, à y dénicher une part de nous. Moins incontrôlable et grandiloquent qu’un « cent ans de solitude » cet opus propose tout de même suffisamment dérive pour nous permettre une belle envolée… mais, plus dure sera la chute (la fin du livre est sublime).

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