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Aller du plus récent au plus ancien, est-ce là l’ambition de ce roman déjà proposé comme la « preuve » du talent (avant cela « prometteur ») de son auteur ? Non, car ce roman ambitionne bien plus qu’une simple balade à rebours du temps. Il s’agirait plus d’un jeu de l’oie caribéen. De quoi ravir l’amateur de bonne littérature de science-fiction ? Sans doute.

La difficulté des bonnes idées c’est de savoir les brider, de ne pas leur laisser toute la place. Tomber dans ce piège c’est bien souvent proposer au lecteur rien d’autre qu’un exercice de style. Dès le départ il faut avouer que la crainte d’avoir affaire à ce type d’ouvrage m’a étreint le cœur, difficile de ne pas se méfier d’un récit historico-décousu. Plus exactement d’un récit : déconstruit. Sans doute que l’idée de trouver un rival à « la marelle » de Cortazar m’apparait comme une entreprise des plus saugrenus, reste qu’il est bon de savoir laisser ses préjugés au vestiaire. Voici donc un contexte alléchant, celui des pirates et flibustiers du XVIIème siècle, des promesses de combats au sabre, de trahison, de pillage, de ports, de boucaniers, de cambuse et de trésors. L’enfant et le Corto qui sommeillent en nous se trouvent on ne peut plus disposer à suivre Beauverger toutes voiles dehors. D’autant que ce dernier a la bonne idée de nous fournir une bibliographie fournie et précise à la fin de l’ouvrage, si les listes de Werber m’ont toujours fait une drôle d’impression, il faut avouer qu’ici la liste fait envie.
Les amateurs des bandits des mers seront ravis. En effet tous les éléments de la réussite sont au rendez-vous. La précision des descriptions répond élégamment aux exigences historiques et géographiques (la partie se déroulant à Carthagène étant saisissante de réalisme). Les galions espagnols croisent des pirates prudents, des pilleurs fomentent des stratégies opportunistes, les boucaniers tiennent leur place, la mer est l’amante que l’on craint, les plages brûlantes sont les avants postes de jungles camouflant des cités perdues. Vous l’aurez compris tout est là et bien là. Cette avalanche de péripéties évite l’écueil de la facilité par un style à la hauteur du thème. L’imaginaire collectif à déjà, et depuis belle lurette, mis la main sur cette période de l’Histoire, il est donc porteur de symboles et de plaisir, tout autant que de certitudes. Le danger (comme souvent) se situe dans ces certitudes, à vouloir voguer sur des océans trop fréquentés il est facile de céder aux sirènes de la nonchalance pour proposer l’adaptation bancale d’une attraction de parc du même nom. L’auteur a eut la bonne idée d’user la corde des attentes, de ne pas chercher à éviter les évidences pour les traiter respectueusement. Cela fait plaisir de trouver cette approche populaire sans être populiste, d’avoir à lire un style. Une lourdeur vaseuse, poisseuse, des adjectifs qui se télescopent dans des phrases à rallonges, des verbes presque trop précis pour être honnêtes, un vocabulaire juste, détaillé, sans concession.
Et, ce style charpenté et vigoureux il le fallait. Parce qu’il doit porter la crédibilité de cet univers viril et sanglant, tout autant que la transition avec la science-fiction. Car proposer un énième capitaine alcoolique, pragmatique au grand cœur, cuvant sur les cendres de sa mélancolie tout en étant crédible c’est une chose, lui mettre du Nick Drake (choix fabuleux s’il en est) dans les oreilles c’est déjà d’un autre niveau en terme de pari littéraire. Cette réussite, constante tout au long de l’ouvrage, est la colonne vertébrale du roman, elle procure à elle seule un plaisir justifiant la lecture. D’autant qu’elle se focalise sur un personnage central suffisamment ombrageux, torturé et retors pour stimuler notre curiosité. Un capitaine à l’image du récit : son espoir. Au fil des pages s’amenuisent toutes possibilités de se rattacher à une valeur positive, l’amour, l’amitié, l’utopie politique ou la beuverie sont balayées comme des bouteilles à la mer sous un ouragan de verre pilé. Autant de marques d’un projet, d’une ambition littéraire assumés qui n’oublie pas le lecteur en chemin, autant de preuve d’un roman de bonne facture.
L’exercice de style, la reconstruction « aléatoires » des chapitres selon les caprices d’une temporalité démontée, repose sur des bases solides.
Toutefois, il faut interroger cet exercice, savoir s’il remplie son office. L’attente, la pression des mains moites qui tournent fébrilement les pages pour connaître la suite de l’intrigue est au rendez-vous. Chaque chapitre est une pièce d’orfèvrerie, un mécanisme scintillant et rutilant, qui en plus de s’incruster à merveille dans l’intrigue principale possède son propre allant. L’opération fonctionne bien, on se prend à remonter le fil du temps ou à vouloir l’inverser pour en savoir plus sur tel ou tel détail, événement sur « comment en est-on arrivé là ? », c’est la question ontique fondatrice de chaque nouveau chapitre, leur raison de vivre, notre raison de lire.
Reste, une fois la dernière page tournée, comme un goût de sel et de cendre en bouche. Alors que tout les convives de ce feu de joie programmé de longue date c’étaient assoupis et que seul encore éveillé sous la lueur des braises faiblissant, le roulis des vagues sur la plage avait comme un goût de bois brûlé. Je n’ai rien contre ce livre, c’est un bon livre de piraterie remplie de poncifs (volontairement) mais amoureusement choyé par un verbe à l’étendard hissé aussi haut que possible. Mais une fois sa lecture terminée je n’ai pu m’empêcher de revenir en arrière, de reconstruire mon plaisir, d’interroger ce goût étrange. Au final, la vitalité de chacun des chapitres, leur existence propre ne les rend pas autonome du projet global, rien n’existe pour rien dans ce livre. Il doit être là mon agacement dans ce manque de légèreté. Dans cette assise trop propre et dans une fin décevante.

Là où Poe nous rendait fou avec son Gordon Pym en queue de poisson (même s’il ne pourrait égaler la frustration du « Mont analogue » à mes yeux, mais là n’était pas le but de l’auteur en ce cas précis), Beauverger semble devoir faire résonner l’ensemble de son œuvre à l’unisson par l’ajout d’un dernier rebondissement. Une touche de plus qui légitimerait l’homogénéité sous-jacente de l’ensemble, qui la collerait de force dans les pattes d’un lecteur obligeait de succomber aux charmes d’un « livre tour de force ». Les intentions d’origines furent, je n’en doute pas, plus nobles, plus belles, plus esthétiques et loin de moi l’idée de prêter à l’auteur des intentions, reste que l’ouvrage m’appartenant cette fin m’a déplut et qu’en prime elle a fait s’écrouler l’illusion littéraire.
La science fiction utilisait m’a parue, une fois remise dans l’ordre, issue, comme la piraterie, de plusieurs poncifs. Elle apparait, contrairement à la piraterie, ne pas avoir à être solidement attachée au mat du crédible pour exister. Si la transition est réussie, il me semble que la seule présence de certains éléments, donnés comme des certitudes absolues, comme des évidences pour les personnages n’est pas suffisante pour le lecteur. En d’autres termes, les différentes peuples/ethnies/groupuscules/personnages/groupes d’influences venant du futur dans le but de profiter du passé ou de l’observer, semblent parfois tout droit sortie d’un épisode de stargate (la série) quand on les regarde chronologiquement. Cela peut paraître quelque peu hâtif et méchant comme avis, reste que leurs actes semblent parfois motivés par la seule volonté de créer du suspens ou du mystère. Et ma principale déception vient de là, les fins peuvent décevoir c’est parfois leur rôle, les trépidations scénaristiques ou narratives mettant à mal la crédibilité de l’ensemble également, le manque de tact est une affaire de subjectivité, après tout si le style et l’histoire sont bons pourquoi s’offusquer de l’utilisation de certains outils fussent-ils des forceps ? C’est donc le manque d’inutilité qui me frustre le plus et me fait me crisper sur une vision utilitariste de l’ouvrage. De même que j’ai pu déplorer un certain manque de batailles navales durant l’ouvrage, le fait que chaque chapitre soit organisé de manière à engendrer un suspens propre, une dynamique tragique, à faire écho à l’ensemble m’apparait, au final, comme factice. Le goût de cendre vient de là, de ce qu’une histoire racontée dans l’ordre s’attarderait sur des moments futiles, inavouables, sur des moments plats. Ici même la crasse est utile, or si l’on ajoute cela à l’absence de valeur positives dont je parlais tout à l’heure, on obtient pour le lecteur que je suis un manque d’immersion, de projection dans l’imaginaire proposé.

Tout est bien en place, tout fonctionne à merveille, tout est équilibré, pesé et rutilant c’est un vrai bon livre de piraterie (je reste plus réservée quand au fond de science fiction qui à mon goût reste trop chaotique et n’a pas le temps de déployer sa mesure, surtout à cause d’un dernier rebondissement trop… trop), une lecture plaisante. Mais sans aller jusqu’à parler du « supplément d’âme » (sorte de carte au trésor pour lecteur pas assez saoul), il m’est apparu que cet ouvrage comblait plus des attentes qu’il ne suscitait de désirs en moi.

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