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S’il est déjà difficile de parler de mort en littérature sans tomber dans le pathos larmoyante ; fonder un récit sur la programmation suicidaire de son héros en parallèle à la perte des valeurs d’un pays relève de l’impossibilité. Il serait intéressant de pouvoir suivre le parcours de cette idée, d’un parti pris étrange, décalé, désabusé qui deviendra un roman puis un scénario de film avec John Wayne. Une réussite à l’hollywoodienne, sans le cynisme pécuniaire ajouté.

Le héros solitaire de ce récit est long de notre Lucky Luke national, l’Ouest n’a encore rien d’une terre de légende et de rêve, tout en étant déjà un paradis pour les vautours. En guise de crépuscule Swarthout propose plutôt un banquet funéraire. C’est moins la fin d’une époque que sa création dont il va être question et quoi de mieux qu’un enterrement pour saluer la naissance de jumeaux ?
D’ordinaire par talent, convenance ou facilité les héros sombres et solitaires parlent peu, tirent vite et s’ils pensent les lecteurs n’en sont pas tenus au courant. Ici, sans doute parce qu’il n’y a plus suffisamment de raisons de prendre des gants, par pudeur, par rancune et par amour ce tireur solitaire, véritable icône de l’ouest sauvage, va se livrer corps et âmes. Il ne se passe pas grand-chose dans ce court roman, l’idée de départ consistant à suivre la mort d’un telle homme débouche finalement sur une longue agonie, aussi triste que sans illusion. La première scène et l’accès qui nous est offert à l’intimé de Books, le héros, suffisent à faire sonner le glas de qui rêve de duels avec des balles coulées dans un soleil de plomb. Le réalisme est au rendez-vous.

Ce parti pris place la cruauté à un niveau rarement abordé dans l’univers du western : celui des mots. Si une série télévisée comme Deadwood (entre autre) a su mettre en avant la psychologie et la profondeur des caractères il lui a fallut pour cela bâtir un décor crédible aux yeux du téléspectateur, un monde viril, âpre, crasseux, dégoulinant de sueur et d’honneur. L’écrin des mots du far-west doit être le plus sale possible, tel est l’image « vraie » que l’on se forge de cette période. Ici il n’est pas question de ruée vers l’or, de trappeurs puants, d’alcool frelaté mais au contraire de modernisme, de chemin de fer et de visite présidentielle. Les temps changent avec eux se profilent l’égalité sociale. Car oui il s’agit bien d’une égalité, dans un monde confortable, tapissée des valeurs de cette toute nouvelle américaine, il est grand temps d’accoucher de l’outil de nivellement social par excellence, le seul qui puisse rivaliser avec un colt 45 à canon court : le profit. La fin des règlements de compte arme à la main laisse l’opportunité à tout le monde de les faire, ses comptes. Le défilé des arnaqueurs et profiteurs en tout genre que voit passer Books à ceci de marquant qu’il s’agit d’une galerie de « monsieur tout le monde », de commerçants et de notables. D’ordinaire une grande part de la tension des westerns est contenue dans la nécessité d’une loi populaire s’opposant avec le désir et le pouvoir de se faire justice soi-même. Dans ce récit la question est rapidement expédiée, la peur n’est que l’un des nombreux véhicules qu’affectionne la rumeur, la réalité est ailleurs, tapis dans le S doublement barré brillant dans les yeux de tous. Les affrontements ont donc lieux sur un lit de mort, entre miction et hallucinations, il faut soutenir les regards, comprendre les sous-entendus, deviner les intentions, savoir soulever la croûte d’obséquiosité pour faire sortir le pus rance de l’appât du gain. Des duels de mots, tout aussi mortel et bien plus retors que celui qui fait parler les armes.

De prime abord on pourra percevoir un cynisme de l’auteur, comme si la déchéance physique (et mental si l’on prend en compte l’utilisation du laudanum) de son héros ne suffisait pas, voilà qu’il lui inflige une torture morale. Toutefois il faut rapidement dépasser cette perception pour s’apercevoir que ces vautours ne représentent pas moins que toutes les sphères et classes sociales des USA. L’égalité dont nous parlions s’affirme un peu plus à chaque page. Et ce constat prend une deuxième dimension, est le terreau de la deuxième naissance, moins attendue celle-ci : celle du western. On le remarque par la présence des duellistes charismatiques, stéréotypés et considérés comme parasites par cette société en gestation. Ils sont à la fois l’acte de rédemption du héros, le moyen pour la « bonne société » de se débarrasser de personnages trop encombrants (et mauvais pour le calme bénéfique aux affaires), le seul moyen de partir avec honneur pour Books, une preuve d’amour mais surtout, surtout c’est l’acte de naissance des légendes du far-west. C’est le jeune fils de la tenancière de l’hôtel qui cristallise ce passage. Il incarne la jeunesse, sans père, manquant de repère, des rêves plein la tête, il vénère cette « légende de l’Ouest » mais en lieu et place du passage de témoin, d’apprentissage et de transmission des valeurs, ce qui va avoir de l’importance ce sont les objets, les symboles du pouvoir (permettant de gagner de l’argent). Tout faire pour obtenir ces emblèmes, les arborer, revendiquer ce pouvoir là, c’est faire passer la rumeur au statut de l’allégorie. Si on ne peut que détester ce personnage veule, faux, irrespectueux et profiteur ; force est de constater qu’il possède toutes les caractéristiques de ce qui deviendra le nouvel archétype américain : le gestionnaire. La fin d’un monde, c’est la naissance de sa commercialisation, en sacrifiant le corps, en le laissant se faire dévorer de l’intérieur, on pourra le dépecer, le revendre et l’exposé.

L’auteur explore ici, sur un mode funéraire dur et sans concession, la thématique de la mort du géant et de ce qui émerge une fois la poussière retombée. Et dans le bruit, il est difficile de réellement se parler, de faire entendre les mots justes, un dur constat pour l’amour quand il ne peut qu’être écouté.

On notera qu’alors que le héros perd ou détruit toutes les illusions parsemant la vie d’un homme comme dans un conte antique, c’est la société contemporaine qui elle vit déjà sur la fierté de son ton réactionnaire.

seven7derniergeant

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