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Les aléas du monde l’édition font que cette histoire fut la seconde écrite par Van Gulik et la première à être publiée, pourtant à la découvrir il semblerait qu’elle soit une introduction parfaite à la série. Un tome dense (sans doute le plus long de la série), complexe (vous en aurez pour vous neurones), palpitants (tout s’entremêle sans aucun temps mort). Plongeons donc dans ce labyrinthe.

 

Nous l’avons vu plusieurs fois au fil du très long exercice de style que constitue cette série l’auteur a su mettre en place des éléments récurrents permettant aux habitués de guetter leur possible présence sans perdre pour autant le lecteur novice. Ce canevas lui offrant également la possibilité de jouer sur nos attentes, de parler de sujets précis ou de s’imposer des contraintes, loin des considérations des sorties annuelles à succès, Van Gulik parvient à toujours renouveler notre plaisir (sans doute parce qu’il prend le sien à nous faire partager un univers entier). Toutefois s’il est possible de s’intéresser à la chronologie complexe de l’œuvre (l’ordre d’écriture rendant compte d’une volonté architecturale poussée) ou aux procédés littéraires mis en œuvre ici ou là, ce tome nous permet surtout de nous rendre compte de la vision qui sous tend cette série.

Une vision d’une profondeur rare. Alors que l’on s’attendrait à trouver une ébauche de personnages, des intrigues mal gérées ou un contexte historique balbutiant, il n’en est rien. Non seulement tout est déjà présent, mais avec quel maestria ! La vision aristotélicienne de la dramaturgie va souvent de paire avec l’idée (beaucoup moins dramaturgique mais encore plus aristotélicienne) d’être « en puissance ». Ainsi, après coup, lorsqu’un artiste se révèle la critique a tendance à percevoir dans ses premiers opus des bribes de ce que l’auteur allait devenir, c’est l’idée que jeune déjà le génie est bien présent, prêt à éclore, que des signes avant coureurs parsème ces premiers galops d’essais, un peu comme les crocus annonciateurs du printemps à venir. Il existe également la « prise de risque » consistant à percevoir chez un artiste débutant les prémisses des grandes œuvres à venir. Mais bien souvent ces deux options ne sont que des postures faciles, des jeux de dupes se résumant à chercher des filiations artistiques entre deux périodes/œuvres d’un artiste ou de lister les influences d’un débutant. Reste que cette vison recèle un fond de vérité, qu’il existe bien pour des auteurs (mais pas uniquement, chez les artistes de toutes sortes) la volonté toute puissante de s’accrocher, de parfaire les éléments premiers.

Deux risques font alors jour, le premier c’est celui de lasser le lecteur. En effet, l’ argumentum ad nauseam n’est pas un procédé des plus efficaces lorsqu’il s’agit de littérature. Le deuxième risque est celui du processus  d’écriture prenant le pas sur le style, avoir des tics, des envies, c’est une chose mais reprendre des éléments dont on sait qu’ils vont plaire (au public ou à l’éditeur ou aux deux) dans le seul but de remplir un cahier des charges et un compte bancaire, on ne peut pas dire que nous soyons là dans la créativité artistique. Parfois le mode de publication, en feuilleton ou dans des mensuels, permet à ce type d’exercice d’exister, on pensera (par exemple) à la série du clan des veufs noirs d’Asimov dont toutes les histoires sont identiques et qui se dégustent comme des sucreries (néanmoins une lecture exhaustive de l’ensemble du corpus vous fera risquer une forte indigestion, comme pour les sucreries en somme).

Van Gulik, ne répond pas aux chants des éditeurs, il ne radote pas non plus, il a su (d’emblée semble t’il) percevoir quels étaient les éléments les plus susceptibles de fonder une « mythologie » dans les enquêtes de son héros. Ainsi dès le départ les serviteurs les plus fidèles et aux personnalités les plus fortes sont connus et mis en avant, de même que de nombreux éléments devenus par la suite les marques de fabrique du juge (sa passion pour le thé, son humilité, son « ton sec », son confucianisme militant etc). Le lecteur n’a pas  à dénicher ces éléments, ils sont sur le devant de la scène, Van Gulik n’a pas monter en épingle tel ou tel détail de ses premiers écrits mais va pouvoir creuser tous ces éléments. Prenons au hasard Tsiao Taï qui ici est doté d’une attention dramatique spécifique, cette attention a du sens, elle n’a nul besoin d’être surenchérie « à rebours », c’est pourquoi Van Gulik à méticuleusement engendrer un personnage charismatique mais presque mutique tout au long des tomes précédents ; ce qui engendre une tension sous-jacente au fil des enquêtes. Il y a là un projet narratif pensé et mesuré sur le long terme et pas la justification d’une prise de position antérieur.

S’il en va ainsi des personnages, du style, du contexte, des mœurs en général on notera quelques différences avec les écrits ultérieurs. Notamment concernant les châtiments infligés. Si la tradition chinoise aime des récits qui mettent en avant le coupable dès le début de l’intrigue ou encore les détails des tortures, ce n’est pas le cas des européens, c’est pourquoi nous avons droit ici à quelques pages consacrées aux tortures et punitions (il faut dire que le coupable présumé doit avouer son crime ce qui engendre des « questions » quelque peu… dures et cruelles) un partis pris que l’auteur aura tendance à faire disparaître au fil des tomes. Reste une vision globale de la vie chinoise à l’époque, on parle ici de relation sexuelle, amoureuse, de vengeance, de testament, de politique, de barbares, de rébellion… qui en plus de balayer un large champ d’investigation sert une crédibilité de tous les instants.

L’élément principal reste les enquêtes, après tout on nous promet un labyrinthe mystérieux de quoi allécher le moindre amateur de policier. Force est de constater qu’ici, le traitement littéraire que Van Gulik aime à explorer n’a pas cours, on trouve à sa place une boulimie de secrets, une overdose de rebondissements en tout genre. C’est un festival d’inventivité et de créativité, il ne se passe pas une page sans qu’un nouvel événement vienne bouleverser ou relancer l’histoire.  Il serait intéressant de s’interroger sur le déroulement de chacune des enquêtes, mais il faudrait dévoiler trop d’indices et de détails (parfois ce crédo est dommageable).  Mais, vous vous en doutez, l’utilisation d’un labyrinthe est à la fois une image de l’initiation, du passage de l’âme (de l’esprit) à un autre niveau de conscience (plus élevé) mais également une image de l’épure et du temps qui passe (l’auteur nous apprend que cette figure était utilisée pour les encens horloge à cette époque). Si nous sommes loin d’Icare et d’une perception européenne, on peut remarquer que notre cher Juge trouve en ces pages « un maître » aussi avancé spirituellement que frustrant.

Un roman d’une densité de chaque instant, qui non seulement est une porte d’entrée formidable dans l’univers du juge Ti et c’est également un maillon solide de la série. Un maillon brillant par sa consistance narrative. Un roman à déguster à tout allure, sans répit dont les qualités se mesureront à la tension dans vos nerfs.

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