Mots-clefs

, ,

9782351785249FS

Allez donc, tout le monde drôle, loufoque, un brin (pour deux brunes sans faux col) irrévérencieux et imaginatif le dernier opus de Tom Robbins. Comme si coller des adjectifs à un bouquin permettait de le dissoudre dans le flot de la normalité. Ce qui m’a le plus choqué dans cette sortie c’est déjà la pratique de l’éditeur. Entendons-nous bien j’adore les éditions Gallmeister, je trouve leur catalogue vraiment bon et intelligemment agencé. Reste que payer (oui en ces temps de crises et vu la reconnaissance salariale que l’on m’octroie j’ai le droit de parler un langage insultant) une dizaine d’euros pour un livre de 150 pages en police 78 (j’exagère un peu sur ce coup) me semble rentrer dans la cadre du somptuaire.

Il est intéressant qu’à l’heure de la surcommunication, de l’interactivité, la culture et le partage n’aient toujours pas trouvé leur place. C’est pour ce genre de livre que l’on aimerait un mot de l’éditeur, que le manque de clarté commerciale, éditoriale, littéraire se fait cruellement ressentir. Ce propos n’a rien à voir avec le contenu (qu’importe le flacon … c’est bien de circonstance), la traduction, le choix de l’éditeur ou le prix lui-même (après tout réserver une table dans un trois étoiles suppose que nos poches sont pleines de tickets restaurant) mais avec une forme de désœuvrement, de solitude face à l’objet livre, traité comme l’arrière garde culturelle. Je ne regrette pas l’achat, je regrette le manque d’intelligence des éditeurs en général, car il est difficile en l’état de voir une différence entre un travail bien fait qui coûte de l’argent et qui justifie le prix d’un ouvrage (et son traitement à coup de police gigantesque, si la réponse à ce critère est « c’est, aussi, un conte pour enfant à ce titre il est normal que les petits puissent le lire aisément » c’est triste) et une volonté mercantile. Sans compter, encore une fois, un quatrième de couverture catastrophique, lire ces quelques lignes va vous narrer l’intrigue jusqu’à plus de la moitié de l’histoire. Conte pour enfant, comptine, fable, fiction, manque d’intrigue policière peu me chaut les raisons de ce choix, car il ne s’agit pas ici d’une œuvre populaire connue et reconnue par des millions de lecteurs à travers le monde, mais d’un ouvrage, court, dont une partie du charme repose sur l’équilibre que Robbins parvient à créer entre densité et fluidité. Trop dire les événements ne les gâche pas, cela coupe juste l’un des fils de l’écriture, l’un des plaisirs du lecteur. Intéressant comme cette confusion entre communication et culture passe par tous les pores disponibles. Pour ceux qui seraient tombés sur cette page par hasard, sans rien connaître de l’histoire, sachez qu’on y parle d’une petite fille s’interrogeant sur l’intérêt que les adultes portent à la bière, que ceci va être prétexte à autant de situations burlesques que de réflexions sociales, que vous y croiserez fées pas si éméchées.

Classer Robbins dans la case des écrivains contestataires (comprendre ici pour « hippie vieillissant ») revient à faire de McCarthy un classique, c’est pratique pour qui aime ranger ses livres par genre ou si l’on prend l’avis littéraire pour un copier-coller du dossier de presse de l’éditeur. A ce rythme beaucoup de termes deviennent des mot-valise, ça fait froid dans le dos.

Plusieurs aspects se télescopent dans ce conte.

Déjà il s’agit vraiment d’un conte, il en possède tous les ingrédients, du houblon, de l’orge et du merveilleux. Un merveilleux qui se laisse désirer, qui se doit de bouger les grosses fesses velues d’une réalité pas joyeuse, une réalité routinière et grise. Le récit propose de mettre au panier les objets de fascination actuels (comme le téléphone portable ou le dvd) pour en revenir à l’existence possible de la magie pour nous tirer d’affaire (car personne n’a envie d’une vie routinière et grise). On y trouve la possibilité d’un espoir, ou plutôt d’une reconquête  de l’espoir. Comme souvent cela passe par les yeux d’un enfant, car il possède à la fois une naïveté, une pureté qui leur permet d’accéder à des niveaux de perceptions que l’âge adulte (c’est à dire l’entrée dans la routine et l’obligation de remplir des papiers gris) nous fait oublier ou négliger. Un parti pris, qui n’en est pas vraiment un, il s’agit plus de correspondre volontairement au cahier des charges du genre. Cet aspect est bien l’écorce brute du livre, il ne contient que peu (pour ne pas dire « pas ») de subtilité. L’élaboration du conte repose sur une trame grossière, épaisse sans aucune équivoque possible. Le ton est acidulé (moins qu’une bière aromatisée au citron je vous rassure) contenant un sarcasme permanent.

Ce sarcasme est l’outil permettant à Robbins de mettre de front deux volontés littéraire. D’une part il est la main tendue vers l’adulte. En effet, lorsque vous êtes Gaiman ou un auteur de fiction reconnu, vous allez devoir traiter votre sujet avec suffisamment d’originalité et de tension pour plaire à un public adulte (blasé par définition), pour lui donner envie de continuer à vous lire. Quand, au contraire (mais vous pouvez tout de même être un auteur reconnu, il s’agira juste d’opter pour un autre angle d’écriture) vous désirez utiliser le conte comme cadre de référence à la fois pour un public enfantin et pour un public adulte, l’utilisation du sarcasme et de l’ironie est un moyen efficace. Cela suppose, de la part de l’écrivain, un sens du rythme impeccable, il doit se placer au bon moment, casser les codes du conte sans pour autant en rompre la dynamique. Les interventions de l’auteur (le fameux « je brise le quatrième mur » que l’on trouve au théâtre ou au cinéma) vont dans ce sens, mais elles ne sont pas les seules, certaines remarques de protagonistes portent également ce ton décalé. De fait l’adulte esquisse des sourires de loin en loin, se sent légitimement pris en compte et participe à la lecture « au seconde degré » du livre, tandis que l’enfant lui aura le plaisir de ne pas être pris comme un amas de sentiments bien pensant et gluant de mièvreries. Ce traitement est d’ailleurs l’une des dynamiques les plus fortes de l’ouvrage, de nombreuses fois les adultes ou la fée, parlent à Gracie (l’héroïne de cinq ans) comme ils le feraient avec une personne mature. Cela va à l’encontre de l’esprit « je dois me mettre à la hauteur d’un enfant pour lui parler » et donne à l’ensemble de la cohérence : il ne faut pas prendre les enfants pour des imbéciles, ils perçoivent parfaitement la routine et la grisitude du monde. Gracie est donc « entre deux eaux » lucide sur ses capacités tout autant qu’impatiente d’en savoir plus, aussi attachante qu’irritante. Le lecteur adulte, conforté qu’il est dans son désir d’être pris en compte, voit l’héroïne d’un œil bienveillant.

L’irrévérence tiendra au sujet choisit : la bière. Mettre en contact une enfant avec l’alcool, cela à de quoi faire frémir les bonnes consciences, sans compter la présence facétieuse d’une fée de la bière, dans la plus pure tradition anglaise (entre Pratchett et Tolkien) on a de quoi rire sous cape.

Il ne faudrait pas pour autant négliger l’argument de départ, surtout qu’il a lieu dans la routine grise d’un salon dévolu à l’écran plat qu’il contient : une petite fille pose une question et un adulte lui donne une réponse.

Une réponse aussi empirique (il lui fait goûter la bière) que théorique. A terme c’est bien évidemment ce lien qui sera exploiter et donnera sens à l’histoire, mais cette situation de départ dénote avec la bienséance sociale bien plus que l’existence des fées. Car si la question de Gracie est légitime, y répondre nécessite une prise de conscience tant individuelle que collective.

La question de la bière est avant tout celle de l’amérique moyenne, de la satisfaction dans la consommation de produit de masse, sans que plus rien ne lie ce produit à ses origines. La force de Robbins est de s’appuyer sur un fonctionnement propre au conte : l’imaginaire d’un enfant, ses rêves amènent à une remise au centre des préoccupations d’un sentiment fort comme : la compassion, l’amour, le partage, l’amitié et j’en passe. Pour le transposer avec crudité (et une certaine cruauté) dans la réalité, interrogeons-nous sur notre rapport à l’alcool. Pas à n’importe quel alcool, mais au plus universel d’entre eux. Ainsi, s’il semble évident et parfois navrant de proposer un stéréotype bien pensant comme « l’amour doit régner sur le monde », il apparait intéressant de noter que peu de critiques proposent de mettre en avant ce thème autrement que sous la bannière de la bien pratique irrévérence.  Réduire Orange Mécanique à la saillie finale d’Alex c’est cacher sous un air faussement goguenard un manque de compréhension crasse des ressorts et des qualités du récit, il en va de même ici.

Robbins fait s’interroger une fillette, ignorante des codes et tabous sociaux en vigueurs sur l’un des drames de nos sociétés. L’image paternelle est réduite à sa plus simple (et fidèle ?) expression : un homme travailleur, en retard, menteur, refusant le dialogue avec sa progéniture avalant du pipi qui pétille en boîte. De la pisse jaune frelatée pour ne pas avoir à affronter le gris du monde, après tout pourquoi pas ? Reste que cette bière là, n’est pas LA bière, ce n’est que son ersatz moderne, sa copie pour assoiffé de l’âme sans cervelle mais avec carte bancaire et bonne conscience. C’est répondre à la question, partager le savoir et la culture, sans faux semblant ni pudibonderie qui est un acte courageux, militant, c’est oser (en prime) joindre le geste à la parole qui permet à l’esprit de vouloir en savoir plus. Robbins en profite pour nous parler de l’alcool, de son statut historique et social. Bien avant nos cannettes standardisées existaient déjà la culture de l’orge et sa fermentation pour amener à la consommation de la bière. Cette donnée ramène à la fois la notion de rite et de labeur au cœur de la question de la fabrication de l’alcool (il faut ici bien comprendre que cet aspect est difficile à comprendre pour un français habitué à une perception artisanale des liquides alcoolisés. Que ce soit par la culture du vin, restant l’alcool le plus populaire dans nos contrés il est encore fortement enraciné dans nos préjugés artisanaux, il en va de même pour les alcools et « gouttes » locales, pour notre préférence (légitime…j’vais me faire des amis…) pour les bières d’abbayes et même pour nos préjugés ayant mené à la recrudescence des single malt pour le whisky… dès lors le passage sur la terre, le labeur, la fabrication lente du récit doit paraître comme proche de la lapalissade pour un lecteur français, alors qu’il recèle une perception sociale à la limite de la contestation dans des pays aux références plus normatives et industrielles sur ce type de produit) cette ritualisation ayant pour conséquence un partage communautaire, un renforcement des valeurs aussi bien qu’une ouverture au monde (on partage la bière de la communauté, on vend le surplus aux autres et on en achète pour goûter, du moins cet esprit semble transparaître en creux des considérations globales de l’auteur). L’esprit de partage du conte, n’est dans pas une bluette sentimalo –lacrymale mais l’énonciation d’une vérité oubliée, la bière est populaire par essence et non par productivisme. Négliger cela c’est faire passer la soif avant le plaisir.

On en vient alors aux considérations sur l’individu, sur le consommateur, sur sa sottise. Vouloir étancher la soif alcoolique, vouloir dépasser le cadre social de bon aloi pour passer à celui de la beuverie, du mérite (quelle vie pourrie est la mienne, je ne la mérite ni ne la supporte, en revanche une bonne petite bière …) c’est s’exposer non seulement à la gueule de bois mais surtout à l’idiotie et la violence. L’affaire ici n’est pas seulement morale ou tutélaire, Robbins ne se promène pas à travers l’ouvrage avec un panneau « l’abus d’alcool … » elle porte sur le contrôle de soi. La réflexion de l’auteur est complexe car elle trace un chemin portant à l’équilibre dans l’acceptation de paradoxes. Boire de la bière est une bonne chose, si l’on admet le travail, l’effort, la connaissance, l’empirisme qu’elle nécessite ; en cela la scène finale nous ramène tout droit vers Candide à savoir : une vision éclairée.spirituelle du travail de la terre, l’un servant l’autre (pour mémoire Candide ne va pas cultiver son jardin mais « notre jardin », ce qui change tout de même la donne). Consommer de la bière non plus comme une boisson nourricière mais comme simple produit pour échapper au conformisme ambiant c’est justement se plonger dans le conformisme, la bêtise et le silence.

Cette réflexion amène des considérations de fond qui mène ce conte au statut de conte philosophique, car il ne propose pas de fin, l’histoire continue. En revanche il propose un constat amer (plus qu’une brune c’est dire) sur le monde contemporain, sur ce passage de la culture à la communication, sur comment la fragmentation de la culture finit de tout désacraliser.

Il serait intéressant, une fois ce travail de gros œuvre terminé, de se pencher sur les mille et une trouvailles de l’auteur (sa critique du discours moralisateur du catéchisme, la place de la femme dans le récit, l’utilisation de l’oncle Moe comme passeur instable du savoir dont la crédibilité repose sur l’instabilité, les interventions de l’auteur etc). Mais l’ivresse de la lecture se construit aussi par la partage d’émotions personnelles (puis partagées), il faut être plusieurs pour trinquer. Toutefois, il serait inconvenant de ne pas parler ici du style décidemment inimitable de Tom Robbins. D’aucuns se réjouissent de parler d’exercice de style amusant, de pied de nez, de fougue littéraire ; mais la première image du livre (sur la première page), la première description (du ciel pluvieux de Seatle) suffisent à vous plonger dans un bain littéraire au-delà du plaisir fugace, Robbins écrit comme on comble un manque. Le lire c’est croiser un parfum au hasard d’une promenade, on ne se souvient plus de l’instant exact de la rencontrer mais les mille images, sensations, sentiments, sourires et larmes qu’il soulève se coulent en vous. Il désamorce le beau « facile » par l’humour dandy des vrais charmeurs, parfois c’est l’inverse. Un bouquin de plus, jamais de trop, pour tomber amoureux.

Et pour boire une bière.

Avant de clore cet avis de passage, une chose m’étonne, encore une fois en rapport avec l’édition. Ce livre est illustré, de fort belle manière par quelques dessins de Leslie Lepere. Son trait propose de une vision très « art nouveau » de la bière, en plus épurée peut être mais avec un même attrait pour la nature, ainsi qu’un penchant pour le classicisme. Or, si ces illustrations ne sont pas nombreuses, elles embellissent le propos dès lors faire le choix de ne pas notifier l’artiste de manière un peu plus voyante dans l’ouvrage me parait saugrenu comme choix.

BrelJJarrive

Publicités