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Délaissant son tribunal pour honorer de sa présence une course de bateau –dragon sur le fleuve, notre cher juge se délecte d’une partie de domino en compagnie de ses épouses. Tout irait bien dans le meilleur des mondes si ce damné double-blanc n’avait pas disparu et si l’un des rameurs n’en profitait pas pour se faire empoisonner.

 

Une banale affaire de poison, de paris sportifs, de vengeance ? Tout ceci serait trop simple, trop évident, encore une fois l’auteur a décidé de construire une enquête complexe.  Plus encore que les énigmes, palpitantes encore une fois, c’est le traitement global qui relève de la haute voltige sur ce roman. Un roman court (moins de 200 pages) qui se propose de résoudre plusieurs enquêtes, de mettre en jeu des personnages, d’utiliser un personnage récurrent il y en a d’autres. Mais des récits qui parviennent à ce niveau de qualité littéraire ça ne cours pas les rues.  Plusieurs éléments originaux sont à noter.

Tout d’abord, comme c’est parfois le cas, le juge Ti doit ici se reposer uniquement sur son plus vieux et fidèle serviteur le sergent Hong, les autres étant partis accomplir quelques tâches ici et là. Va alors s’instaurer un dialogue plus direct qu’à l’accoutumée. Bien évidemment le héros continue de déléguer certaines missions et de ne pas dévoiler l’entièreté de sa stratégie, ce qui permet de maintenir le suspens, mais l’échange de point de vu est ici privilégié. Comme le nombre des suspects est restreint, nous aurons droit plusieurs fois, au fil des nouveaux événements, à une mise à plat des motivations de chacun des suspects potentiels. Sous la forme d’une relecture des faits en fonction des mobiles, raisons et arguments des notables mis en accusation. Ce partie pris a d’autant plus d’importance que Hong n’hésite pas à donner son opinion à son maître, à lui signifier ses doutes. Il prend, pour ainsi dire, la place du lecteur en cherchant moins à construire une hypothèse qu’à en savoir plus sur le fonctionnement interne du bon juge.  Sans aller jusqu’à briser le « quatrième mur », jusqu’à interpeler le lecteur Gulik lève le voile sur les mécanismes de son personnage principal. Il dépasse ici le cadre de l’intimité, de la familiarité pour entrer sur le terrain de la raison « pure ». Bien évidemment on boit encore une tasse de thé à chaque page, mais les considérations d’ordre privé disparaissent aux profits de moment de réflexion plus intense. Plus encore que les circonvolutions de son esprit, Ti semble confier sa frustration. Si d’ordinaire il semble pris au piège d’une impasse logique, il apparait ici face à autant de possibles crédibles. En conséquence, le rythme n’est pas plus celui auquel nous nous sommes habitués, après un enchaînement d’actions sordides, l’enquête semble piétiner. La frustration semble inéluctable, car le héros n’a plus affaire à un faisceau d’indice factuels mais (uniquement) à des personnalités. En ce sens, cette frustration fait du bien car elle ne va pas dans le sens du lecteur et de ses « besoins » ou « désirs » mais dans le sens de l’histoire.

Ce procédé ne vient pas tout chambouler dans la construction du romancier, ce dernier conserve cette candeur toute chinoise, cette imaginaire poétique du quotidien et cette culture du secret (du moins c’est de cette manière que l’on ressert une forme de pudeur sociale mâtinée d’indécence). Ainsi  les alibis ne sonnent pas comme des fenêtres ouvertes sur la vie des suspects, si le juge est obligé de conjecturer c’est qu’il ne peut franchir certaines barrières, il doit non seulement être certain de son raisonnement, mais en plus apporter une preuve de celui-ci. On voit ici comment l’auteur interroge une fois de plus cette vision de la justice qui « refuse » au juste le fait de proposer une solution en public et qui, au contraire, l’oblige à énoncer la vérité, à statuer sur une situation donnée. Extérieurement le juge respire la quiétude, une tempérance qui soudaine se brise au grès de ses intuitions, de ses illuminations. C’est cette posture, de marbre, qui est mise à l’honneur dans cette série. Pour une fois on pénètre plus avant dans son fonctionnement et l’on comprend qu’au-delà des obligations morales du confucianisme il  y a également derrière cette réserve des contraintes sociales. Tandis qu’il reste affable, de bonne compagnie, le juge Ti est en proie aux plus vives tensions internes.

Ce traitement est perceptible de deux façons dans ce roman.

D’une part, par la scène finale, dont le rythme reprend celui de l’intrigue. Après un début très tendu, dur, où le malaise domine, la situation s’apaise, le dialogue se noue grâce aux interventions joyeuses et à-propos du juge ; avant que ce dernier ne change de nouveau la donne pour remettre en avant la pression de la vérité et démasquer le coupable. Son sens de la maîtrise, de la théâtralité se trouve bien au cœur de la résolution de l’intrigue.

D’autre part Gulik emploi un mécanisme littéraire bien connu, avec un sens aigu de la mesure. L’enquête est forte de part sa densité. Au fil des pages, les théories qu’échafaude le juge sont ébranlées par de nouveaux drames, par l’apparition de nouveaux personnages. Le réel ne laisse aucun repos à la raison, plus le temps passe plus les enjeux sont grands. D’autant qu’il ne s’agit pas « simplement » de meurtre ici, mais également de perversion, de domination, purement et simplement de sadisme. Nous avons affaire à un monstre, une personnalité véritablement malveillante est l’ennemi qu’il faut empêcher de nuire, ce n’est pas l’homme d’un seul geste. Plus le temps passe, plus l’étendue de ses odieux agissements se fait jour. Dans le même temps, l’auteur nous parle du temps qu’il fait. Si au départ la journée est radieuse, propice à une course de bateau avec ce qu’il faut de chaleur, de visibilité et de manque de vent, très vite cet air sec se charge d’une humidité qui vous colle à la peau.  Le romancier n’aura de cesse de mettre en parallèle les aléas du temps et la façon dont cela incommode le héros (sueur, habits salis, froissés, collant, manque d’air, recherche de la fraîcheur …). Vous l’aurez compris, un orage se prépare. Méthode « classique » que de faire intervenir la nature pour souligner les tensions qui se nouent autour d’enjeux de cette dimension. Toutefois, si cela fonctionne ici c’est que les enjeux sont d’ordres émotionnels, le déchaînement de la nature représente à la fois la pression qui augmente sur les épaules du héros, la frustration du sadique qui sent la situation lui échappée et l’attente du lecteur. Durant une enquête plus portée sur les faits, cela aurait eu moins d’impact, pour ne pas dire aucun.

A ce stade, il est nécessaire de s’interroger sur la limite de ce type de traitement. Entre la place laissée aux raisonnements du héros, aux discussions avec son assistant, à l’impossibilité de pénétrer dans l’intimité des suspects, l’absence des bras droits ordinaires, la tension de l’orage, la cruauté implacable des meurtres, nous avons affaire à un récit dans lequel  l’auteur laisse peu de place au lecteur, au risque de l’étouffer sous les systèmes, les méthodes, les procédés littéraires. C’est un risque en effet que de « trop construire » un roman, de le verrouiller son mécanisme de tel sorte que nul autre que son auteur puisse y prendre du plaisir, risque d’autant plus grand lorsque même la frustration de la lecture est prise en compte par les protagonistes. C’est sans compter sur le sens du rythme de Gulik, sur sa propension à la fantaisie.

La Chine de cette série n’est pas uniquement une Chine de fiction, un décor que l’on utilise en fonction des besoins de l’intrigue, c’est aussi une Chine historique. En incorporant cette lutteuse Mongole, Gulik nous prouve encore une fois sa capacité à faire feu de tout bois, à piocher dans la réalité historique pour dynamiter  une œuvre à la construction trop austère. Cette montagne tonitruante et vociférant (orage avant l’heure, d’autant qu’elle répond aux mêmes critères) est tout sauf malvenue dans ce contexte et elle apporte un humour plus que bienvenue, parachevant par sa seule présence un roman de grande qualité.

L’un des meilleurs romans de la série à mon goût.

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