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Gentil loup, méchant agneau, cible pour berger littéraire en manque de sang, léchouille sur côte d’agneau bêlant par des végétariens fanatiques. Neil Gaiman est un succès littéraire pour geek de l’ombre, un parfais inconnu, un écrivain célèbre, trop pour certains. Voilà où nous mènent les préjugés, voilà où la lecture se gâche. Être un écrivain célèbre ça doit être facile finalement, c’est être un bon écrivain célèbre qui ne doit pas être facile tous les jours, surtout lorsqu’on décide de sortir la « fausse suite » de notre roman le plus récompensé.

Lorsqu’il s’agit de s’attaquer à ce genre de livre, on le fait rarement par obligation. C’est peut être ça le problème d’ailleurs, je me demande si l’on peut encore découvrir Gaiman. Son empreinte sur l’univers gothique est reconnue depuis maintenant plusieurs années. Il a su s’entourer des meilleurs, il a pu faire exister un monde fantastique, un imaginaire homogène, complexe, passionnant, fouillé à travers des comics, des scénarii et des livres. S’il a eu le malheur de vous plaire une fois, vous entrez dans un monde où même la mort est sympathique (on remarquera qu’il a déjà travaillé avec Pratchett). Si ce n’est pas le cas, vous passera votre chemin un soupir aux lèvres à chaque fois que vous verrez son nom mentionné ici ou là. Sans trop d’effort on pourrait faire de cet auteur la cible de tout une théorie visant à démontrer combien le fantastique et le pseudo-romantisme à le vent en poupe et se gargarise d’une fatuité quasi belliqueuse tant elle écrase les jeunes pousses d’auteurs naissants. Mais, il parait qu’en ce moment le coupable idéal pour ce massacre en règle des fantasmagories gothiques se nomment : Tim Burton (et je n’irai pas jusqu’à dire que c’est une bonne nouvelle, je n’irai pas).

On l’aura compris, j’apprécie Neil Gaiman. Sans glorifier son travail, je trouve que c’est un véritable conteur. Qu’au-delà des nombreuses références qui parsèment son œuvre, de ses tics, il aime les histoires simples, accessibles.  Toutefois, je n’apprécie pas vraiment le lire à « temps plein » c’est pour moi un auteur saisonnier, le genre à vous accompagner lorsque les feuilles des arbres se gorgent de carotène, que les fonds de l’air est frais, que l’on songe aux champignons et pas encore aux citrouilles.

Si on vous cause araignée, immédiatement vous vous retrouvez avec dans une main une pantoufle et dans l’autre un spray d’haleine de Michel Leeb (enfin pour la majorité d’entre vous). Ou alors vous irez piocher dans le fond mythologique pour y tisser vos fils symboliques avec la belle Athéna. Tout un programme récréatif. Programme qui peut bien entendu tout aussi bien se dérouler aux abords du Gange histoire de vous repaître des Upanishad et de son fil constructeur de monde. De la création à la destruction, l’araignée est un symbole complexe de peur, d’obscurité et de renaissance. Gaiman, habitué des plateaux européens et américains, décide de franchir le pas et de nous aiguiller vers une tout autre direction.

Anansi, l’araignée dont il est question, est un dieu de la parole, des contes oraux, de la métamorphose, de la tromperie. Le lien avec le Loki (ou le corbeau) de la mythologie nordique peut s’opérer sans peine, mais nous sommes ici dans un monde aux frontières morales capricieuses. Rien d’étonnant puisqu’il s’agit de raconter une histoire, c’est-à-dire rien moins que de créer un monde.

Dès le début les dés (pipés) sont jetés, l’auteur n’aime pas son personnage principal. La pire honte de ce dernier est le surnom dont il est la cible depuis son enfance, un surnom qu’il ne mérite pas et qu’il traîne comme un fardeau brulant depuis des décennies. Gaiman ne se gène pas pour lui aussi l’interpeler de la sorte, pour universaliser la détresse de cet être plus que banal : transparent.  Un être si simplet, si gris, morne, morose, manufacturier de sa propre insignifiance qu’il transforme instantanément notre pitié en une pierre incandescente de dédain.

Autour de ce trou noir, de cette personnification de l’aboulie, va venir se coller une galerie de personnages sommes toutes assez conventionnelle (enfin dans le genre fantastique, il est certain que croiser des demi-dieux, des animaux totems, des fantômes, des sorcières, des fruits en cire tout un bestiaire qui ne demande qu’à être astiqué par nos plaisirs de lecteur facile à contenter). Une farandole exotique, bordélique mais pas suffisamment pour décontenancer le lecteur attentif. D’autant que la structure narrative n’a rien d’une déflagration d’originalité, on y décèle une forme de balisage presque trop voyant. En creux d’une écriture à la limite du zèle pour amateur de conte tatillon, s’étire la thématique des noms. Celui du héros (jeu de mot jouant la négation de l’opacité pour mieux se cacher aux yeux de tous), celui secret des êtres vivants (on pourrait penser à Terremer, mais c’est une idée bien plus ancienne), celui du chant que chaque individu porte en lui… les noms des animaux-anciens-dieux, les noms sont présents tout au long de l’histoire.

Une histoire qui sait se glisser dans le confortable divan de l’attentisme, elle sait où elle va nous mener, on la suit docile. Après tout rien ne nous y oblige, rien ne nous force. Mais d’où vient le plaisir ? Un conte est une chose facile, un substrat pour partage. En épousant cette forme, l’auteur lui injecte un zeste de modernité, des considérations toutes contemporaines, des décors décalés compte tenu de l’imaginaire qui d’ordinaire va de pair avec celui des contes (le fils d’un dieu dans un karaoké par exemple, cela amène un zéphyr novateur, une touche d’incongruité) mais l’innovation n’est pas vraiment de la partie, on la sent comme esseulée, comme si elle ne faisait pas partie du plan réel de l’auteur.

Il faut dire que Gaiman aime à s’attarder sur les dieux et les rêves, à les doter d’une existence terre-à-terre et à explorer leur logique.

Les dieux possèdent le pouvoir de vous faire écouter et croire en ce qu’ils disent. Du moins faut-il que vous y mettiez du votre, si vous n’avez pas envie d’y croire, de vous soumettre à leur volonté (même un désir inconscient semble suffire, ou peut être un élan venant du subconscient mais là pour localiser ce genre de chose je n’ai pas prévu d’outils assez profond pour la journée). A part ça et quelques tours de passe passe divin (téléportation ou capacité à avoir une chambre géante qui se range toute seule par exemple) les dieux ne semblent pas vraiment des êtres cruels ou bons. Leur séjour sur terre semblent surtout avoir la capacité de leur apporter un zeste de morale et de considération, par fois à la dure. Mais trop en dire reviendrait à devoir étaler la pâte narrative du roman. Un peu comme Gaiman découpe ses personnages pour mieux nous en faire saisir les nuances, les ingrédients. C’est aussi un truisme de constater le parallèle entre les pouvoirs divins et ceux d’un écrivain, mais il serait dommage de passer à côté. Les personnages croient à ce que disent les dieux exactement comme le lecteur croit au récit de Gaiman. C’est moins une question de crédibilité que d’envie.

A l’inverse, les rêves que l’auteur aime à visiter (depuis plusieurs décennies) ne reposent pas sur la grandiloquence, sur l’extravagance de visions envoûtantes, mais sur la mise en avant d’une logique interne. Gaiman excelle dans son traitement oniriques, il parvient à créer une réalité décalée, autre, symbolique, déroutante qui reste à notre portée, qui continue de nous parler, de nous transmettre des messages, des injonctions, à brouiller les cartes de nos représentations mais pas de notre compréhension, à faire sens exactement comme le fond les vrais rêves (à dire ça, je me dis qu’il existerait alors de faux rêves, qui eux seraient vendus en pièces détachées mensongères par la télévision et les marchands qui rachetèrent le temple). Dès lors les rêves prennent une dimension prémonitoire, moralisatrice, invasive également, qui parvient à s’en rendre maître peut influer sur la destiné des rêveurs. Et le lecteur de, toujours, se prendre au jeu de la possibilité d’une logique à travers le rideau des fantasmes.

L’approche est lynchéenne, donner corps aux rêves, en plus didactique, pédagogique. Gaiman ne propose pas des fragments d’onirisme, il en livre tout le mode d’emploi. Peut-être est-ce là le vrai le pouvoir divin : prendre la mesure des rêves ?

C’est équivoque, l’histoire repose sur une trame millimétrée, proche de la notion de destiné (que tout se termine dans les Caraïbes là où le culte d’Anansi a de nombreuses racines ne semble pas un hasard), le tout reposant une création linéaire du monde (les grottes du début.de la fin du monde précédé de montagnes, elles-mêmes précédées de plaines…) tandis que les protagonistes se rejoignent en un même lieu pour le dénouement final et son climax final (et dédoublé). Et cette trame, que l’on nous sert depuis des années, parait constamment en lutte avec un bordel interne, avec une volonté d’émancipation de la part de ses créatures, chacun voulant tirer la couverture à lui, chacun s’enfuyant dès que possible devant le moindre danger. Et de l’autre côté nous avons des rêves ou un « pays divin » qui par nature sont voués à nier l’évidence et la facilité, mais qui ne cessent de faire sens, de porter le lecteur faire une lecture plus imaginée mais tout aussi raisonnable que ce qu’il vit en réalité , du monde.

Gaiman est un créateur d’interstices. Son oeuvre, presque entière, repose sur sa capacité à donner à la réalité l’aspect du chaos alors qu’elle est constamment amenée à respecter ses obligations, et à dérouter l’imaginaire des rêves faire le sens (sans que ce dernier ne soit soumis aux règles temporelles usuelles, tout un programme).  Il me semble que beaucoup de lecteurs prennent du plaisir à la surface de son riche univers, débordant d’autant de créations que d’emprunt ; que ceux qui ne l’aiment pas ne sont pas du genre à tomber pour si peu, à se déstabiliser par deux rêves et une pincée d’images fortes (ou que les trop nombreux emprunts vont à l’encontre de leur vision de l’ego parfait du créateur démiurge et despote devant se suffire à lui-même).

Ici, de même que dans Nobody Owens Gaiman ne dérange rien, ne secoue rien, il picore ci et là comme un gourmet de l’imaginaire, l’inconscient collectif. Si vous aimez cet auteur vous allez adorer, si vous ne l’aimez pas vous n’avez pas lu ce texte, si vous ne le connaissez pas… il me semble que c’est une bonne porte d’entrée, moins volontariste et ambitieux qu’ « American Gods » ce volume possède une joie, un esprit comique mordant, un vrai sens du ridicule qui tue et qui n’a pas honte et il donne envie de le lire ou de se le faire lire à haute voix et ça… ça n’a pas de prix.

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