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Le placard qui grince toujours sur la droite, un peu en bas, tous les matins quand on veut en tirer LA ceinture. L’âcreté de la naphtaline qui nous poursuit depuis l’égide de grand mamie. L’assise imparfaite  du fauteuil que l’on trimballe depuis déjà 8 déménagements. La capacité de reconnaître les activités des voisins (fussent-ils à plumes, poils, fourrure ou masque de beauté) aux bruits qu’ils font. La paupière qui ne se lève plus lorsqu’une énième vieille dame gagne au jackpot dans une série ou un film quelconque. Le moment de latence durant lequel on ne sait quelle musique choisir. Il est loin le temps de nos lectures d’antan, ces moments où chaque instants libres, chaque trou dans un emploi du temps était une page de gagner. On pouvait dégainer un poche de notre poche intérieur, ne pas se soucier des odeurs dans les transports en commun du seul fait d’une jolie phrase. Désormais on se patachone dans des réflexes de vieux lecteurs.

Ellory signe ici un roman pour journaliste plus ou moins spécialisé, pour lecteur habitué. Après deux succès en librairie (mérités) on se jette sur cet opus (enfin quand il sort en poche parce que ça coûte des sous de lire ma bonne dame) comme on se jette dans un spa ou dans un salon de massage : pour nous relaxer.

Bon, il faut l’admettre, Ellory sait aussi nous faire rire, notamment en falsifiant les commentaires d’un site de vente en ligne bien connu. Enfin il vaut mieux en rire et ne pas juger la lecture sur ce genre de point. Mais l’anecdote me fait sourire car alors que les premiers ouvrages (traduits) proposés une bouffée d’air dans le milieu des nouveautés littéraires, alors que l’auteur était peu connu ; désormais qu’il l’est (connu) ce roman sent un peu le renfermé.

Tout commence sous les meilleures hospices, nous suivons un policier cassé, brisé par la vie (nous ne savons rien de son passé si ce n’est qu’il vient de traverser des épreuves) qui a du mal avec la crudité du réel (et sa cruauté également). Dès le départ, se crée une ambivalence intéressante, à la fois le héros semble rebuté par les meurtres, les corps, le sang, l’enquête et plus animé par le désir de trouver « la bête », le coupable que par de l’empathie. Une vision morale assez dure que l’on retrouve dans les précédents ouvrages d’Ellory, qui leur confère leur dureté, leur ton si sombre. Jusque là rien que de très banal me direz-vous, et vous avez bien raison Un démarrage tout en savoir faire, en rodage du moteur comme savent le faire les écrivains à succès (et les bons écrivains, qui parfois sont les mêmes). Si ce n’est qu’immédiatement l’aspect cinématographique la narration m’a choqué. Déjà la capacité de l’auteur à mettre en scène, à découper les actions, à dialoguer de façon percutante et surtout ses considérations et digressions, montraient un sens du récit proche d’un scénario. J’entends ici, de vraies histoires racontées à la manière de films policiers de bonne facture, loin de moi l’idée de réduire le cinéma à quelques « scénario prétexte » pour comédie dramatique minables (et trop souvent télévisuelle). Ellory semblait devoir son succès à sa capacité à créer des mondes homogènes, qui tiennent la route en termes d’image. Alors c’est souvent l’apanage des auteurs américains (et de polars surtout) de plaire pour leur côté « c’est génial, je l’ai dévoré comme un bon film ». Toutefois il se cache trop souvent derrière ces « page turner » beaucoup de préjugés, de recettes, de savoir faire dont la finalité et la rentabilité, le plaisir facile, illusoire, un kleenex pour amour d’un soir en somme. Ellory parvient à dépasser cela en fonçant droit sur le rocher pour le pulvériser à coup de talent, à ce titre « seul le silence » fonce droit dans un nombre incalculable de lieux communs pour mieux bousculer le lecteur dans ses sentiments, dans leur représentation visuelle, et non dans ses attentes (savoir qui est le coupable finit par être secondaire).

Ce parti pris d’une charge émotionnelle passant par le regard est présent ici. Si ce n’est que très vite Miller (le héros) est comparé (rapidement certes mais ce passage m’a marqué) à ce qu’il est, un flic cassé par la vie comme on en voit dans les films, les séries et les livres. Cette comparaison s’effectuant sur l’air de « si le héros était dans une fiction, une solution banale et mystérieuse s’ouvrirait devant lui, mais là, face au vide de sa solitude qui n’a d’égal que son manque de piste, il lui faut se résigner et ouvrir une bière tiède tandis que la pluie tombe mollement désabusée de ne pouvoir nettoyer la crasse des rues de la capitale », si ce n’est qu’ici ça parle de voisin juif qui offre du gâteau au miel. Qu’un livre prenne son temps, s’expose, élargisse son horizon pour proposer au lecteur du rêve ou de l’inhabituel c’est une bonne chose, surtout dans ce type d’exercice (le polar populaire documenté), mais là, cette scène (et d’autres mais qui mon moins marqué, je pense à la scène de crime avec sa police scientifique et sa mention aux « experts ») m’a paru comme une alarme lumineuse. Un néon rouge géant affichant « ami lecteur je te dis quelque chose, il y a du contenu ». Ces « intrusions » de l’auteur dans son histoire, pour signifier que là vraiment il est dans le cliché, il le sait et il en joue, sans proposer de sortie de secours parodique mais un ton froid et automnal (humide, collant, sentant l’humus et la mousse) m’ont paru déplacées. C’est cet esprit « regarde j’écris avec clairvoyance, savoir faire, intelligence, culture » (enfin c’est l’impression que j’en tire) qui a marqué les cents premières pages de cette enquête. Dur.

J’exagère ? Bien évidemment, mais c’est l’instant qui a fichu ma lecture de l’autre côté du styx. A partir de cet instant, le parallèle entre le héros et le méchant cogne à chaque mot (d’autant plus que le personnage du « méchant » fait lui aussi mention aux séries télévisées, ça n’a rien arrangé pour moi), l’attente, la frustration contrôlée ne sont plus là, on se retrouve à se voir de haut en train de lire le livre. L’écriture, la documentation, la construction scénaristique m’apparaissent comme autant d’articles à un contrat, à un cahier des charges. Le plaisir s’estompe tandis que ces éléments sont là sous la main. Le pouvoir de représentation d’Ellory ne fait plus effet. C’est comme aller à un spectacle d’illusionniste alors que l’on connait les trucs. Pouvoir les reproduire n’est pas le problème, le lecteur ne cherche pas à être écrivain, il cherche à l’oublier pour mieux croire en lui (bon c’est plus compliqué que ça, mais lorsque l’on tourne les pages le plus vite possible, que le moindre bruit devient insupportable c’est que l’on croit à la création).

Bon, je cause, je cause mais ce livre est-il bien ?

Oui, sauf sur un point.

Soyons honnête, un élément m’a perturbé est à fait que les tics et les tours de passe passe de l’écrivain me sont apparus. Difficile de voir autre chose, difficile de rester objectif. Mais on peut tout de même se demander si sans cela il s’agit d’un « bon polar » ? Oui, il s’agit d’un bon polar. L’intrigue est cousue de fil blanc, les personnages tous déjà croisés un bon milliard de fois, la partie documentation portée par un « homme ténébreux »  la paranoïa domine, c’est dire si on a envie de connaître la fin. Car au-delà des préjugés, des faux semblants, des raccourcis facile, Ellory connait son affaire, à la manière d’un Scorcese avec « les infiltrés » il joue parfaitement sur nos attentes, sur nos réflexes. Toujours on se retrouve en train de dire « oui, c’est bien sûr » et toujours on veut en savoir plus. La construction reste trop cinématographique à mon goût, les personnages trop « porteur de l’histoire » (on les sort d’un chapeau magique pour les besoins du livre et on les range aussitôt leur boulot finit, par exemple le collègue du héros est tout simplement inutile. Pas d’une belle inutilité artistique qui mettrait en avant telle ou telle partie du récit ou tel ressort psychologique du personnage, non juste inutile un « sidekick » de plus). On retrouve le même héros usé que dans « seul le silence » le même personnage désabusé qui en a trop vu et trop vécu que dans « vendetta ». Ellory a du mal à ne pas passer par ce genre d’archétype pour faire passer son histoire. Toutefois, il faut l’admettre, le parallèle entre le héros et l’homme mystérieux, quoi qu’assez lourd du fait même des lieux communs qu’il porte sur son dos déjà bien courbé, est bien fichu ; leurs deux passés, leur deux caractères, l’idée de « passation », d’une compréhension des choses qui n’est pas un don mais une construction, tout souci est pertinent.

Donc, oui vous vous laisserez prendre au jeu, parce que c’est bien ficelé. Même si, comme moi, un élément fait dérailler le train du plaisir brut, vous prendre du plaisir à la lecture jusqu’à la fin. Ou presque.

Encore une fois, je fais un petit avertissement, pour parler de ce qui suit je vais dévoiler une partie de l’intrigue, c’est à vous de voir mais si vous n’avez pas encore lu ce livre et que vous comptez le faire, passez votre chemin.

Avant la fin, nous rencontrons le « grand méchant ». S’en suivent les scènes (éreintantes) de l’explication de toute l’histoire, du dévoilement du pourquoi et du « qui est qui » et la fameuse scène finale qui clôt l’intrigue dans l’apaisement après les palpitations de dernière minute. Un profil filmique type, mais, encore une fois, fonctionnel. Si ce n’est que baser une grande partie de l’intrigue sur LA vérité, sur pourquoi et comment la C.I.A est plongée jusqu’aux synapses dans le trafic de cocaïne aux usa, sur l’idée que cette vérité puisse ébranler un homme (à ce propos, c’est assez marrant la scène durant laquelle Miller qui apprend les faits et gestes du gouvernement au Nicaragua, qui en ressort troublé, qui ne trouve plus le sommeil ; suivie de celle où ses collègues et supérieurs on l’air de s’en moquer royalement. Cela fait un peu « seul le héros à une conscience » est alourdit inutilement le propos à mon sens, mais va bien dans le sens de LA vérité). Ces révélations, encore une fois bien documentées, sont distillées sous l’air de « vous ne pourrez supporter la vérité » tout au long de l’intrigue comme dans tout bon film d’espionnage. Qu’au final cela se termine par une « banale » affaire sentimentale, c’est très concevable et assez bien traité. Mais, là où j’ai définitivement perdu tout plaisir c’est lors du discours final du méchant. Passer autant de pages (et de temps) à monter un système crédible, à élaborer une construction scénaristique visant à interpeler le lecteur sur la réalité des rapports géopolitiques dans le monde, lui proposer de lui  retirer ses visières de gentil citoyen modèle à coup de pied de biches, pour que le personnage le plus méchant, le plus haut placé, la tête pensante de tout cela soit un vieux raciste. Un coup dans l’eau.  Que les clichés cinématographiques puissent être porteur du fait de leur aspect universel, c’est une chose, que l’on puisse en user pour y glisser du savoir faire et de l’artistique dans les interstices cela fonctionne également, mais il faut toujours faire attention à ne pas tomber dans la facilité.

Peut être est-ce ma faute ? Sans doute même. Peut être y a-t-il un sens caché à ce personnage, à sa pesanteur fade ? Ne rien expliquer, ne rien justifier aurait eu plus de poids, à mon sens.

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