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Un froid polaire, presqu’instable. Mon désamour de la bande dessinée s’est faufilé entre les bonns sorties, alors que mon pouvoir d’achat diminué je me suis rendu compte du peu de cas que faisait de moi les éditeurs. Du peu de cas qu’ils faisaient de leurs auteurs, des parutions. Depuis je suis un réactionnaire naviguant sur les eaux d’une mélancolie féconde (car les rêves alimentés par les « vieux » auteurs ne se tarissent pas). De temps à autre, heureusement, je sors de cet antre pour me délecter d’un bon volume. Ici mal m’en a pris : Saison Brune est génial, c’est une mauvaise nouvelle.

Connu pour ses ouvrages politiques Squarzoni proposent ici une réflexion sur l’écologie. Pour qui ne le connaîtrait pas, on peut rapidement brosser son portrait.

Dessinateur engagé, il propose autre chose qu’un monde de « petits mickey » pour amuser la galerie mais semble bien aimer les petits mickey et s’amuser des icônes populaires (il semble affectionner l’œuvre de Lucas ou, comme le dit sa compagne, les films d’action américain), il fait dans là où ça fait mal en creusant, en fouillant, en grattant avec les ongles les chaires purulentes des blessures socio-politiques. A l’instar d’un Davodeau ou d’un Sacco par exemple, il apprécie de pouvoir ne pas être qu’un simple spectateur. Il s’agit donc d’un dessinateur exigeant, au noir et blanc réaliste, sobre, lorgnant du côté du sérieux et de l’efficacité, son trait révèle une exigence formelle importante. Comprendre par là qu’il n’est pas dans l’effet de style, dans la gratuité pour faire jolie, mais dans un choix pensé et réfléchit d’images pour servir un propos dense et complexe. C’est pourquoi il privilégie le portrait et l’utilisation d’images fortes souvent ici du cinéma, de la publicité ou plus généralement de culture populaire (américaine et européenne mais pas uniquement). Sans savoir faire ou avec trop d’approximation cette posture esthétique ne tiendrait pas deux minutes aux yeux du lecteur, la teneur même de son propos, son axe d’écriture repose avant tout sur la force et la crédibilité de son dessin. A ce titre Squarzoni est un vrai bon dessinateur, percutant et juste, qui travaille autour de l’économie d’énergie, de la pédagogie et de l’intimité.

On l’aura compris cette exigence formelle est le reflet d’une exigence intellectuelle. L’auteur nous livre souvent le résultat de vécus, en tout cas d’une réflexion, d’une démarche personnelle. Bien évidemment, l’auto-fiction n’a rien d’un épanchement narcissique de soit sous un prétexte fumeux, au contraire il s’agit à la fois d’appuyer la crédibilité du discours, de l’ancrer dans le réel et de lui donner une assise pédagogique.

Si « Garduno en temps de paix » ou « Dol » nous montraient un auteur prompt à décrypter les mensonges contemporains, nous sommes ici dans un autre registre.

Squarzoni a une bonne idée, il se met plus directement en scène qu’auparavant. Il nous montre comment ce projet lui est « tombé dessus », comment écrire des propos autour de la faillite écologique de la politique du président Chirac, lui semble vide de sens tellement, même s’il en ressent la fatuité, il ne connait rien à ce sujet. De là, il va se documenter, chercher à comprendre d’abord la réalité, les phénomènes, derrière les mots, puis la manière dont les politiques sont tenus informés de cette réalité et enfin le pourquoi des décisions qui sont les nôtres aujourd’hui (quand je dis « les nôtres » je parle de celles de décideurs mais également celles de nombreux citoyens qui abandonnent l’idée d’écologie).

Nous sommes bel et bien dans une démarche pédagogique, avec un suivi régulier des recherches et émotions de l’auteur, dont les investigations mettent à jour la vérité. Cela suppose une analyse objective et une exigence de lecture. Nous ne sommes pas, nous ne pouvons pas (plus) être dans une position de lecture passive, uniquement tournée vers la satisfaction d’un plaisir immédiat. Les contraintes (qui garantissent l’homogénéité et la liberté de l’ensemble) que Squarzoni s’est imposées, le sont aussi pour nous. Il nous invite à prendre part à son investigation.

C’est à partir de cet instant que de nombreux lecteurs semblent se tromper ou s’égarer pour le moins.

Peut être porté par un dossier de presse mal embouché ou, plus surement, par la facilité l’avis général semble s’arc bouté autour d’un même axe : on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas, car l’auteur fait ici le tour de la question.

A lire cet album, et en louer les indéniables qualités, je n’ai jamais ressenti cela, jamais ressenti une pointe de culpabilité. A dire vrai si un seul instant l’auteur avait voulu faire un dossier à charge ou me montrer mes torts, ce livre aurait terminé dans la tête de mon voisin du dessus. Y voir une forme de « manuel de bonne conscience à l’usage de la nation » ou de « le grenelle de l’environnement : l’envers du décor » c’est se tromper de lecture. Squarzoni met en avant ses propres contradictions, ses propres fluctuations d’envies, si par le passé il semblait être investi de croyances, persuadé de son élan idéologiques (à bon escient) certes par souci pédagogique, mais surtout pour conclure sur une note pessimiste, pour que sa note de désespoir personnelle touche universelle. Nous sommes proche ici du « L’humanité disparaitra : bon débarras » d’Yves Paccalet. Le savoir, les connaissances, accumulés par l’auteur ne signifie pas la désignation des coupables, la liste des solutions envisageables, les stratégies de dédouanements ; cela mène à du savoir et à de la connaissance.

La force, noire, de l’opus est de passer des rayons d’une librairie de lieu touristique à des spécialistes, du simple (c’est relatif ici, il faut s’accrocher) sans que la problématique du rôle, du poids, du comportement du particulier ne soit à l’ordre du jour (même le 4×4 est perçu négativement en fonction des goûts de l’auteur). Le propos n’est pas de « prévenir » le lecteur pour lui dire : attention ça brûle. Car, comme le grand et humble interviewer qu’il est (jamais on ne connait les questions, qui semblent pourtant pertinentes et jamais Squarzoni ne se met en avant), il conserve tout au long de l’ouvrage une distance, une neutralité toute scientifique. Une objectivité qui s’oppose aux passages personnels, qui lui répond et la complète en terme de crédibilité. S’impose alors un constat d’autant plus effroyable : l’observation scientifique qui alerte les politiques n’est pas entendue, le citoyen lambda s’en fout et consomme, le citoyen informé devient pessimiste.

Savoir n’est pas agir, la compréhension ne suffit pas au contraire avoir les yeux plus ouvert sur le problème parait nous le rendre plus horrible encore.

Autre point : le tour de la question. Là encore, le tracé  est droit, rectiligne, construit, bien mené, symboliquement juste ; il s’agit bien d’une œuvre. Toutefois, cela reste une œuvre personnelle (et l’auteur le précise suffisamment tout au long de ces plus de 400 pages pour que cela ne parvienne pas au lecteur), le parcours d’une compréhension, à aucun moment Squarzoni se donne le rôle du : vulgarisateur universel. Il fait un point, parfois incomplet, parfois précis et pertinent (le court passage sur la mystification du grenelle ou l’explication du seuil de non-retour grâce à l’assiette), touchant, émouvant, triste mais jamais exhaustif. Ne serait-ce que sur les liens entre la nourriture et l’écologie pourrait faire l’objet d’un autre tome.

Sortir de ce tome en vainqueur, pouvoir dire « maintenant je sais », le conseiller pour « partager son savoir », pour avoir l’impression de ne plus faire partie de la « masse bêlante qui avale les idioties des politiques et des journaux tv », c’est une posture indélicate, à la limite de la vulgarité.

Il n’est plus temps de ce sentir coupable, mais honteux.

Reste à continuer à lire, apprendre, se documenter sur le sujet… pour mieux agir, sans attendre de lauriers, de reconnaissance ou pire d’avoir à vous en justifier.

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