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Dans l’espace personne ne vous entendra tourner les pages, et pourtant, croyez moi, y’en a des pages dans cet opus de Ian Banks. Profitant de la réédition du seul tome de la saga que je n’avais pas encore lu, je viens d’ajouter une pierre à l’édifice de ma frustration : je veux la suite. Mais qu’y a t’il dans ce « trames » (non, je ne dirai pas « qu’est ce qui s’y trame »).

Ce roman est un long roman de science fiction. On pourrait penser qu’une fois son univers établi l’auteur aurait moins de choses à dire, aurait moins d’idées, il n’en est rien. Plus le temps passe, plus la Culture apparait comme fourmillante autant d’innovations que de surprises en tout genre. Cette fois nous serons plongé au coeur d’un monde-gigogne, un monde à plusieurs niveaux si vous préférez (personnellement j’en avais une douce et belle représentation jusqu’à l’arrivée de la quatrième dimension, là j’avoue que mon moteur représentatif interne a quelque peu surchauffé du dedans). Économisons-nous des heures de palabres, de recherches, de grattage de crâne chauves et de solitude au fond d’un couloir (qui comprenne arrête sa platine), ce livre recèle une métaphore politique évidente. A un niveau de ce monde se joue une trahison politique et humaine d’envergure, et l’on va suivre les conséquences de cette dernière suivant « l’échelle sociale » des races/espèces de l’univers, de la plus impliquée à la moins impliquée.

Ce qu’il y a de fascinant chez Banks c’est qu’une fois que vous avez compris cela, que l’évidence du « sous-discours » vous apparait, vous ne vous sentez en rien désœuvré, bien au contraire, vous en demandez encore. Essayons donc de voir ce qui se cache derrière toutes ces idées.

Il sera question de deux hiérarchie, de deux lectures, l’une verticale, l’autre horizontale. Commençons donc par la verticale.

La verticalité « politique » d’un récit cela serait les relations hiérarchiques, de pouvoir plus généralement, qu’entretiennent les protagonistes, s’il est question de ça ici, il faut comprendre que l’on ne situe pas à un niveau « humain » mais à un niveau galactique. Les dirigeants d’un niveau sont (ils le savent plus ou moins) sous le contrôle d’une autre race plus évoluée, elle-même surveillée par une troisième qui est sous l’égide d’une quatrième qui est en pourparlers avec une autre espèce de son niveau scientifique. Vous l’aurez compris, de la même manière que les niveaux du monde-gigogne se superposent et s’empilent les uns dans les autres, les « étages socio-politiques » font de même. A ce titre on suit le destin d’une famille (de deux frères et de leur soeur) alors que leur roi de père vient d’être trahie. Un prétendant légitime au trône qui se doit de fuir son pays, de découvrir les différents étages de l’univers ; tandis que sa soeur fait le parcours inverse en revenant chez elle passant d’un statut d’individu unique à celui de quasi paria. Voilà de quoi augurer un joli parallèle, d’autant que nos deux héros sont tous deux accompagnés d’un « serviteur » plus ou moins présent (un drône pour la jeune fille, un valet pour le prétendant). Bien évidemment au-delà de la figure politique on se rend compte qu’il s’agit d’une forme et de parcours initiatique pour le plus jeune et d’un aux sources plus la plus âgée. Rien de bien original en soit, si ce n’est qu’on ne peut s’empêcher de les suivre dans leur incessantes découvertes, du monde pour l’un (et de lui-même malgré lui) et d’elle-même malgré/grâce à la perte de ses « ajouts » pour l’autre. Si on ajoute à ce tableau, un jeune homme préparé à devenir régent mais dont la naïveté confine à la crédulité, nous obtenons un tableau de plus complet. Les plus faibles (politique, économiquement etc) les moins que rien à l’échelle de l’univers n’en restent pas moins des vecteurs de valeurs universelles tout autant que des signaux d’alarmes de l’état du monde. Tandis que les dirigeants eux peuvent se permettre de jouer leur rôle de mentors bienveillants sans trop avoir à s’en faire, une petite tape sur l’épaule, un sourire en coin, un zeste d’empathie et tout continuera de bien aller. Se mélange alors les revendications les plus légitimes conséquences d’injustices probantes, visibles, irréfutables que l’on balaie d’une pichenette et les intrigues complexes, retorses, perverses dont on sait qu’elles ne mènent à rien. Il en va des ingérences politiques comme d’un jeu, comme d’un rêve. On le voit, là encore, les niveaux d’interprétation, de gravité s’emboîtent les uns dans les autres. Jusqu’à une perversion de la notion de morale elle-même. Que des êtres aussi évolués que ceux de la Culture (ou d’autres espèces) puissent continuer de sa cacher derrière des « il n’est pas possible de juger de votre situation » ou « ceci est une situation privée dans laquelle nous ne pouvons intervenir », montre toute l’étendue du problème. C’est le toujours et encore mystérieux pouvoir de la désignation, le pauvre n’existe pas, il est tout juste bon à vous embêter en bas de chez vous lorsque vous sortez pour gentiment vous rendre au travail, mais aussitôt qu’on le nomme publiquement (sdf, exclus, précaire, travailleur pauvre, ouvrier exploité selon votre époque) et aussitôt les politiques se mêleront de l’histoire et auront leur mot à dire. C’est ce discours équivoque que met en avant Banks.

Il serait ici facile de percevoir un discours « gauchiste » alors que nous en sommes loin, les « pauvres » dont il est question reste tout de même les dirigeants (ou prétendants à ce dernier) d’un royaume, pour eux également il s’agit d’intrigue de cours et de palais. La morale finale nous montrera qu’il est question d’intelligence, d’à-propos et non de classe sociale. De plus le flegme « so british » de l’auteur l’interdit de prendre un parti aussi ridiculement manichéen. Les oubliés du pouvoir ne sont pas les « gentils » ou les « bons », Banks ne tombe pas dans l’angélisme social. Il montre uniquement comment se fonde et se dissolvent les références sociales, les valeurs morales , comment il est possible de les créer, de les contourner, d’en jouer. Car toujours avec la Culture il est question de double, voire de triple jeu et toutes les intrigues ne seront pas résolues (ce qui pimente encore plus le propos). Ce qu’il y a plus réaliste finalement dans cette organisation si parfaite des choses, c’est à la fois le chaos qu’elle engendre (glorifier l’individu et le non-interventionisme dans le même élan créée des problèmes) et la « police » qu’elle nécessite (la création de CS est à ce titre formidable, sorte de service secret que tout le monde connait et que tout le monde cherche à dénigrer).

Vous l’aurez compris ce chaos organisé rencontre ici un mode de fonctionnement féodal basé sur l’honneur, la vengeance, la poursuite d’idéaux culturels qui sont loin de pouvoir convenir à une majorité. En même temps qu’une lutte politique, on assiste à un affrontement entre l’idée de communauté et celle de société. Affrontement que l’auteur ne cesse d’interroger en biais, sans jamais chercher à se prononcer, il ne place aucun personnage en rôle de porte parole ou de « gentils ». Les traitres sont partout. La féodalité dont il est question est une féodalité romanesque, ce qui va nous amener vers la lecture horizontale de ce roman.

Car si les personnages portent en eux les germent d’une réflexion à grande échelle sur la notion d’interventionnisme, d’obéissance et de « classement » des espèces (interrogation que l’on perçoit surtout par le personnage de Ferbin qui cherche de l’aide ailleurs que dans son monde, on remarquera d’ailleurs que sa seule force (au départ) et d’admettre qu’il a besoin d’aide). On peut également percevoir une vision horizontal, historique de l’intrigue. Du moins au départ se donne t’elle comme horizontale, par la suite elle tend à se rapprocher des considérations sphériques de l’Histoire d’un Hegel. Si au premier plan on observe le passéisme (le frère Ferbin) en « lutte » avec le progressisme (la soeur Anaplian), la féodalité combattant le scientisme (je me suis toujours étrangement méfier de cet aspect chez Banks, cette forme de croyance parfois aveugle dans le perfectionnement positif des sciences, jusqu’à ce tome du moins), le passé devant devenir le présent pour se sortir de ses réflexes inadaptés et brutaux (on retrouve trace de cette brutalité dans le conflit dont Anaplian a la charge au début du livre). On s’aperçoit rapidement que les valeurs que cet univers défend sont des valeurs qui ont un sens romanesques, dramatiques, communautaristes. La civilisation proche de la Culture de ce tome défend elle la « transparence » comme valeur maîtresse, elle s’oppose ici à l’individualisme Culturel, mais dans les deux cas elles ne sont pas porteuses d’événements forts en terme historique. La quête de Ferbin, l’apprentissage des rouages de la traîtrise par Oramen (le plus jeune frère) sont autant d’éléments universaux par bien des aspects, surtout du fait qu’ils ont quelque chose à raconter, à dire, à quémander. Que dire, de l’autre côté du prisme galactique d’espèces qui provoquent des guerres pour seul passe temps ?

En plus de cette lecture morale, on perçoit, donc, une perception historique. Si pour beaucoup la théorie de Darwin se confond avec une glorification de l’évolution, il n’en est rien. L’ancien n’est pas nécessairement synonyme de « moins bien » ou de « meilleur », le passé reste un temps inconnu, un temps autre, une réalité  similaire tout autant que différente de la notre. On le mesure parfaitement avec la fascination pour un site archéologique, pour de glorieux ancêtres ou, à l’inverse, par l’abandon total aux nouvelles technologies (aussi bien physiquement que psychiquement, d’ailleurs, encore une fois, seul les mentaux semblent véritablement en dehors, au dessus, d’un tel système de perception). Dès lors l’Histoire n’est plus seulement un moyen pour la raison de s’idéaliser ou d’exister (ça, ça lorgne du côté d’Hegel) car elle s’incarne elle-même, dans sa propre singularité, fut-elle dérangeante (d’ailleurs il est patent de noter que lorsqu’un de ses « messagers » prend la parole cette dernière est aussitôt jugée comme hérétique par la principale protagoniste).

En créant la Culture, Banks lui a moins donné un début, qu’une fin, on sait (il l’a maint fois répétés) qu’arrivée à un certain stade toute espèce peut choisir de se « sublimer » de quitter les contraintes physiques pour s’orienter vers de la « pure spiritualité ». Ce qui laisse planer un mystère d’autant plus important sur les choix, les disparitions, les apparitions des entités du passé. Cette ambivalence de l’Histoire, proposant une forme d’équilibre malsain, de justification à un « non-agir » érigé en repère social ultime, est au coeur de la problématique de ce tome.

C’est bien évidemment l’aspect romanesque, dramatique qui prime dans ce tome. Tout est affaire de montée en puissance, la trame (j’ai osé) n’est ni complexe, ni déroutante, du fait qu’elle repose sur la notion destiné. Quoi de plus logique au vu des thématiques qui traversent cet opus ? S la destiné peut être tragique, elle peut difficilement s’octroyer le luxe d’être incompréhensible. Elle doit s’imposer dans la brutalité (Racine bonjour) ou sur la longueur (Rougon Macquart coucou). Dès lors la fin lapidaire, presque agressive de ce volume fait sens, il ne pouvait en être autrement (surtout que plusieurs indices sont placés sur notre chemin tout le long du tome).

La force, véritable, de Banks est de proposer un cycle qui parvient à s’imposer par sa constance qualitative. Ce tome n’est pas inoubliable, ce n’est pas le meilleur, le plus déroutant, le plus envoûtant de la série, mais il repose sur un tel savoir faire, sur une telle maîtrise du propos, sur une inventivité toujours renouvelée et explorée, sur des qualités narratives telles qu’on ne peut qu’en apprécier la lecture. Définitivement Banks est un auteur mainstream, populaire, qui usine son propos, qui prend plaisir à le faire, comme nous prenons plaisir à le lire.

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