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Un jour d’hiver il faudra que l’on m’explique. Je serai là assis au coin d’un feu imaginaire mais revigorant, autant qu’une bûche de chêne peut l’être à l’âme, elle viendra se glisser tout à côté de mon oreille pour m’expliquer la clef du grand mystère, la réponse à l’ultime énigme : pourquoi les mecs qui font les quatrièmes de couvertures se sentent parfois obligés de trop en dire ? Encore les avant propos qui débordent en se prenant pour l’auteur je peux le concevoir, mais là sérieusement je ne vois pas. Est-ce parce que ce roman a été porté à l’écran ou par pur esprit sadique qu’en une petite dizaine de lignes on nous en dévoile le tiers ? Bref en guise de conseil du jour : lisez ce livre pas son résumé !

Dans l’absolu ce n’est pas folichon, un beau sujet de film « direct to video ». Je ne sais pas si l’adaptation a connu  du succès. Pour qu’un mélo soit réussi, enfin que l’histoire d’amour soit belle il faut des grands espaces (c’est mieux) de bons acteurs qui parlent peu, il faut de l’évocation, du non dit dans le désir (ou la rédemption, enfin dans le sentiment que vous avez envie de glorifier). Ici, si la nature offre un cadre grandiose (sauf si vous trouvez que le Wyoming c’est l’équivalent du square en bas de chez vous), il va être question de détails, d’accessoires, de sabots, d’herbes hautes, d’odeur de cuir. Vous l’aurez compris le nature writing est de retour. Spragg est un styliste, un auteur quasi pointilliste tant tout se solidifier autour d’émotions.

Souvent on aime à parler de cristallisations émotionnelle, surtout quand un élément catalyse ces dernières.  Du type l’utilisation du rouge gorge par Maupassant dans « Une partie de campagne » (pour ceux qui seraient passés à côté, un gentil couple adultère va faire des folies dans les fourrés et tandis que le désir monte, le rouge gorge se montre tapageur). C’est un exercice difficile car il joue sur la simplicité ; autant s’attarder à pénétrer les méandres d’une psychologie complexe est du jonglage à plein temps (avec des tronçonneuses allumés dans le noir sur un surf), autant s’attarder sur la beauté du quotidien cela reviendrait plutôt à tenter l’ascension de l’Everest en monocycle (si c’était si facile, les japonais n’auraient pas inventé le zen). La nature est  idéale pour ce genre de parallèle. Mais pour exister, pour être crédible l’individu doit être le centre névralgique d’un univers sensitif complexe et continu, un univers qui, contrairement à l’Homme, ne poursuit aucun but. L’équilibre doit être constant entre humilité et tension.

La situation est presque pire que le prétexte scénaristique de Psychose. Le genre drame lacrymal pour redneck en furie. Une femme battue, une fillette qui fait sa valise et un vieux grincheux. Pas de quoi plier les quatre pattes de donald duck. La trame narrative est clairement celle d’un film, on y retrouve les mêmes enjeux, la même trame dramatique (pesante et prévisible), les mêmes archétypiques. C’est à se demander si le kit d’écriture n’est pas achetable par correspondance tant tout cela fleure bon le poncif. Amateur de rebondissements et d’enchevêtrement passés votre chemin.

Reste alors, le style ou plutôt le style et le dépouillement.

Le dépouillement c’est la capacité à ne pas trop en faire. Ne pas noircir des pages de descriptions botanistes ou ethologiques sous prétexte de bien appuyer la comparaison homme nature. Ne pas déséquilibrer le propos en faisant passer les personnages au deuxième plan ou rendre la nature trop présente. Bref c’est faire du Toni Morisson ou du McMurtry , traiter la nature comme un élément vivant. Oui, nous sommes proche de la lapalissade, mais lire ces auteurs c’est dépasser le cadre du descriptif pour s’aventurer dans l’impressionisme. Au fil des lectures on s’aperçoit que la nature est souvent utilisée comme une ponctuation, c’est elle qui donne lie l’événement à la trame narrative aussi bien qu’à l’individu, qui lui insuffle une particularité. La force de cette mouvance n’est pas tant une « sur-ruralité » faîte de clichés et de passéisme. Il n’y a qu’à voir les deux retraités de cette histoire qui tout nostalgiques qu’ils sont regrettent certains de leurs choix, de leurs errances. Le dépouillement c’est enluminer le constat réaliste et non l’engluer dans une gangue de raffia pour cadeaux de noël en toc. L’enluminure enjolive le propos autant qu’elle le sert.

Vient, ensuite, le style. Une fois la maisonnée réchauffée, le bois crépitant dans l’âtre, la routine comme seul horizon de certitude et une chanson acoustique de Neil Young dans la tête, le plaisir n’est plus cette sottise de loisir. Le loisir est une affaire de sous, un marché, une économie. On se plait à en vanter les mérites pour plaire aux instincts les plus primaires, aux pulsions consuméristes. Mais prendre du plaisir n’est pas forcément se divertir. Le style c’est ce qui rend cette histoire forte, différente d’un volume de la collection Arlequin. Spragg écrit avec un souci de peintre, il cherche le bon éclairage. On le sent, il sait que son histoire est faible et qu’il va devoir tout miser sur ses personnages, sur leurs interactions, sur leur justesse.

Tous ces éléments, à la fois simples et indispensables à une bonne histoire, sont réunis dans ces trois cents pages, et (à mon sens) plus particulièrement lorsque le grand-père décide d’asticoter Griff uniquement dans le but de lui faire prendre une moue qu’il apprécie. Ce parti pris intimiste au milieu d’une étable atypique (et délabrée) résume à lui seul l’art de l’auteur. On image cette scène comme figée, prise dans un rayon de lumière hésitant entre l’orange et le pourpre. L’instant est fugitif, l’impression durable, les deux sont rares.

Tout ceci ne pourrait guère être autre chose qu’une histoire squelettique bien peinte s’il n’y avait un élément perturbateur. L’utilisation du « méchant de service » est en ce sens intéressante, mais c’est vers Griff que l’on se tourne pour le trouver.

Griff, petite fille de neuf ans, incarnation de la rédemption, du possible, du souvenir d’un disparu et surtout trait d’union entre les générations. Bref Griff est une enfant de papier, le genre qu’on ne trouve que dans les mondes fictionnels tant elle est parfaite. Si ce n’est que cette perception est une perception d’adulte, c’est le lecteur comme les personnages qui cherchent à en faire une « force utile ». Tant qu’à parler impressionnisme et lumière, on s’attarderait ici du côté de chez Sisley de la façon dont Griff persiste à noter ses impressions, à bien faire les choses, à être curieuse mais surtout méticuleuse, à quel point alors que les « grands » ne font que détruire ce qui les entoure elle persiste à construire un lien, un lieu ou poser sa valise. De la même manière que l’art de Sisley aime à fixer le regard dans des formes stables (structure de maison, de pont, chemin, axe de fuite même) contrebalançant les aléas du ciel (très présent chez le peintre). On s’attache à cette gamine grâce à un auteur lucide qui a su en saisir le potentiel, indépendamment des attentes du lecteur. Car oui, cet ancrage pragmatique semblait être l’apanage du grand père, or là aussi le vernis finira par se morceler, laissant apparaître les vieux démons.

Avec cette histoire sommaire, cette nature sauvage, sa morale archaïque, ses amours illusoires et glauques, sa rédemption évidente et cette gosse qui vous traîne dans le cœur comme on tombe dans un buisson d’orties, l’auteur livre un faux scénario, une fausse naïveté et (surtout) un vrai moment de lecture. A déguster camouflé sous les clapotis d’une rivière.

On notera également une symbolique de la nature, laissant entrevoir une écriture plus chamarrée et chatoyante que prévue. Terminer sur l’attente de la neige, de la blancheur, de la promesse d’un renouveau est une bonne piste de départ pour lecteur pointilleux.

 

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