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Nous avions quittés Zappa le dos écrabouillé sur le parterre d’une scène anglaise gentiment aidé par un spectateur. Il était temps de prendre de ses nouvelles. Les années 70 seront les plus ébouriffantes de ce génie musical, ça tombe bien Delbrouck leur consacre le deuxième tome de sa trilogie.

Frank Zappa n’est pas un guitar hero, n’est pas une icône de la contre culture, n’est pas une effigie pour t-shirt d’étudiant en musicologie, n’est pas un amateur de doo wap, n’est pas un rigolo moustachu, n’est pas un fin visionnaire de la société de consommation, n’est pas un amateur de film Z, n’est pas un fou de travail, n’est pas un mélodiste fou, n’est pas un rythmicien dément… on pourrait continuer ad vitam, Zappa est tout ça, tout à la fois, tout le temps, même de nos jours (car s’il est mort, ses coffres continus de nous fournir des pépites par l’intermédiaire de sa famille). S’il est hors de question de discuter ici de ce qui fait le génie de cet homme ou d’énoncer des critères sur ce qui qualifie l’art ou un artiste (nous allons partir du principe simple que les productions de Zappa varient entre le très bon et le génial et que si vos sens vous dictent le contraire c’est que vous n’êtes pas encore prêts), il faut rendre hommage au travail que Christophe Delbrouck a abattu dans cette biographie.
L’approche est ici frontale, brutale. L’auteur ne cherche pas à cerner le musicien sous un angle précis ou dans un esprit d’hagiographe borné, il prend l’œuvre à bras le corps. Archiviste méticuleux il s’attache à détailler les moindres recoins des bunkers neuronaux de l’inspiration zappaïenne. Chaque approche musicale, tout changement de personnel, réutilisation d’un thème ancien et le moindre mot (beaucoup de paroles de chansons sont ici traduites en français, ce qui n’est pas une mince affaire) sont passés à l’épuisette. Suivant une chronologie serrée (400 pages pour une dizaine d’années de production musicale intense) Delbrouck n’élude donc rien, ni les concerts, ni les enregistrements ; sauf une chose : la vie de l’homme Frank Zappa. Si, bien évidemment, nous en apprenons beaucoup sur ses goûts et choix musicaux, sur sa vie en tournée ou les minutes d’un procès (bien réel mais à la limite du grand guignol) nous n’apprendrons rien sur l’homme.

Des heures passées à analyser des textes, à manger des tonnes de figures de styles, à suer sang et encre sur l’esprit balzacienne ou le grand Voltaire… et souvent tout tombe à plat à cause d’envolées, plus ou moins lyriques, sur l’homme. Pas l’artiste l’homme, et les impasses aidant, l’excuse pseudo-freudienne pour alibi voici les cours, les essais, les thèses, les articles, les livres, les théories, les biographies sur « quel homme se cache derrière l’artiste ». D’idées en tentatives, de tentatives en certitudes, des tonnes de lignes d’errances. Voilà l’écueil de la taille d’un continent, qu’évite Delbrouck. Zappa ne voulait pas parler de sa vie privée, l’auteur respecte ce choix et livre ici le portrait honnête de l’artiste et non de l’homme. Cette précision à son importance car elle valide à elle seule la démarche de Delbrouck tout autant qu’elle offre une vision (quasi) exhaustive de l’artiste au travail sans que rien ne puisse servir de dérivatif, la musique, la musique rien que la musique.
Reste une question, si la démarche est juste et précise, ne risque-t-on pas de tomber dans le syndrome « j’écris un article wikipédia agrémenté de deux sources pillées ça et là » ?
Le style les enfants, le style. Le style de Delbrouck n’est pas gentil, polissé, il n’a pas besoin de l’adoubement d’un comité de lecture pour être accessible. Delbrouck est un passionné, alors si on loue partout (même ici) la qualité de ses recherches, de son travail, de ses choix à bon escient, il ne faut pas en oublier pour autant ses propres talents d’écrivains. Alors, il se fait biographe, avant tout, on en apprend toujours plus à chaque pages et en prime on prend un plaisir énorme à dévorer ce livre. Delbrouck adopte LE ton qu’il faut, sobre, efficace il rend compte de la folie créatrice d’un artiste avec passion sans se laisser embarquer dans l’esquif illusoire du styliste qui croit pouvoir dépasser la beauté du modèle en lui collant à la peau (ce qui se transforme bien souvent en journaliste rock pathétique cherchant à rendre par écrit le tumulte de la musique, se prendre pour Hunter S Thompson ou Lester semble avoir été à la mode). On se sent bien en sa compagnie, cela donne envie de remettre une fois de plus les opus sur la platine, d’y vibrer à nouveau.
Ce livre à le mérite de défricher une œuvre, un artiste sans placer une pierre rationnel dans le jardin bordélique de notre plaisir à écouter Zappa, bien au contraire.

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