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Auteur prolixe, en vogue, multi-récompensé (bien souvent à raison ) Neil Gaiman reste un auteur populaire que l’on aime ou pas son style, il est difficile de le trouver poseur ou de voir en lui un usurpateur. Sans doute à cause d’une humilité qui colle à sa cape, allez savoir. Ce recueil va dans le sens de cette humilité, le très bon y côtoie le médiocre, le long, le court, il y en a pour tous les goûts sans que jamais le tout ne s’éparpille en un puzzle de débris insondable.

Il va être absurde, pour ne pas dire stupide, de tenter une approche de certains de ces récits tant ils peuvent être court (une page parfois) de fait, on se contentera ici d’un survol afin de vérifier si une forme générale peut se dégager d’un tel agglomérat de textes. Une lecture plus poussée risquerait de faire tomber le tout dans l’analyse littéraire pure et dure, dans l’absolu ça ne fait pas de mal mais aller dans ce sens créerait un précédent et m’enchaînerait à cette tâche pour le restant de mes jours.

Une étude en vert

Je ne reviendrai pas sur ce texte déjà lu ici

La grand’roue féérique

L’auteur conseille de lire ce poème à voix haute, on applaudira le traducteur car il parvient à rendre l’exercice délicieux en français. Il vous faudra chauffer votre locution et préparer votre plus belle parure vocale pour prendre possession de la beauté de ce texte, percutant et suave comme la rencontre d’un feu follet.

La présidence d’Octobre.

Un conte dans un conte au milieu d’autres contes. Une bonne idée de départ, les mois se réunissent pour se raconter des histoires au coin du feu dont on imagine qu’elle aurait pu donner lieu à un concept plus consistant. Elle rencontre ici une autre bonne idée, celui d’un jeune fugueur qui finira par trouver un compagnon de jeu et de vie, si l’on peut dire. Et si certains s’arrachent les cheveux pour trouver de bonnes histoires à raconter, il est tout aussi vrai qu’un trop plein d’inspiration peut nuire à l’équilibre d’un texte. C’est le cas ici, on a envie de s’engouffrer dans cet Octobre romantique, de le voir se transformer en un Halloween froid et terrifiant, puis tout autant envie de suivre le petit Avorton dans sa quête de chaleur humaine. Les deux mondes s’entrechoquent à merveille, l’esprit facétieux, rebelle, farceur des mois venant alléger la morosité grise de la vie d’Avorton. Seulement les deux nous laissent sur notre faim, il y avait là matière à tout un concept… on se retrouve avec une frustration à la Vance (auteur de science fiction génial à qui je dois mes plus belles frustrations littéraires).

La Chambre dissimulée

Poème comme incurvé, comme lorsque sous la joie, la colère, la fatigue ; Le monde se tord sous vos yeux comme attiré par un angle inconnu. Rendez cela en si peu de mots n’est pas chose facile.
Les Épouses interdites des esclaves sans visage dans le manoir secret de la nuit du désir redoutable

L’éternelle bonne idée du jeune écrivain remplie de bonnes intentions, de bonnes idées, de temps qui se lance à corps et à plume perdus dans l’écriture et qui se prend le mur violent du refus de l’éditeur. L’éternel texte que l’on retrouve et que l’on dépoussière. Les lambeaux de nostalgie, d’entrain n’ont rien d’honteux, l’idée reste bonne, le style un brin ampoulé (mais comme une bonne partie de l’intrigue joue sur cet effet on ne peut pas dire que cela empêche ou gène la lecture, en fait ce sont surtout les ruptures de rythmes, les changements de lieux brutaux qui sont moins bien gérés que ce que peut produire Gaiman de nos jours, il maîtrise tout simplement moins bien son approche globale de l’histoire). Le mélange entre le gothique et le grotesque déroute un peu sur les premières pages avant de remplir son office et de nous transporter dans un monde aux frontières de la réalité, d’interroger nos représentations, ce qui nous parait (ou non) crédible. Un bon récit, dont les qualités intrinsèques font vite oublier les « maladresses ».
Le Chemin caillouteux du souvenir
Si parfois raconter une histoire que l’on sait mauvaise pour le seule plaisir de ne pas faire rire les gens mais soit même, est un plaisir étrange mais bien réel. Il ne vient à l’idée de personne de partager des histoires sans contexte, début, ni fin. Les souvenirs personnels le sont et le restent bien souvent parce qu’on ne peut les raccrocher à rien qui soit suffisamment universellement tangible ou crédible. Gaiman prend ici le parti de nous faire partager ce genre de souvenir, de mettre des mots sur une sensation et faire s’interroger le narrateur sur la validité de son propre récit. Un angle original et pertinent qui tant à prouver que lire et écrire se rejoignent sur un point : c’est partager les souvenirs d’une tierce personne. Superbe.

L’Heure de la fermeture

A peu de choses (fragiles) prêts nous sommes ici dans le même schéma que dans « la présidence d’Octobre », une réunion, des histoires échangées (de fantômes exclusivement cette fois) et puis un conte vient s’enchaîner au premier. Si ce n’est qu’ici, le contexte premier n’ayant rien de merveilleux en soi on se prend vite au jeu, on en serait presque à distiller le whisky nous-mêmes et à créer la cheminée adéquate à l’écoute de ce conte horrifique. On peut penser à King avec cette histoire de jeunes enfants livrés à eux-mêmes, mais l’utilisation de la première personne pour la narration renforce le macabre du récit et rattache ce dernier à sa mise en place. Ce récit a reçu les honneurs du prix Locus et on comprend pourquoi à la lire tant la qualité de narrateur de Gaiman y est présente dans chaque détail, de la description d’un loquet de porte à la mention d’une odeur aux relents mnésiques. Au final le plus cruel dans cette histoire n’est pas sa fin, mais l’indifférence des adultes face au fait. Un récit de haute volée.

Devenir Sylvain.

Le dépouillement, l’éloignement de la vie urbaine et des artifices du progrès est souvent synonyme d’un retour à la nature. Une nature bienfaitrice, oublieuse des pêchés, des désirs, de la raison, l’abandon y est toujours symbole de liberté retrouvé. Mais où est la note en bas de page qui stipule que les rivières, le vent dans les arbres, l’herbe qui crisse étaient la sérénité retrouvée ? Un poème qui interroge (surtout si l’on lit le texte de l’auteur s’y rapportant).

Amères Moutures

Etrange histoire, entre (effectivement, puisque cités dans le texte) les écrits d’Anne Rice et le Dan Simmons des chants de kali (pour l’approche pas vraiment pour la forme elle-même) on pourrait avoir du mal à « reconnaître » Gaiman. Ce qui n’est pas un mal, car au milieu d’un recueil de nouvelles d’un même auteur pouvoir être surpris est bon signe. Si le point de départ sonne étrangement, un peu malhabile ou déjà vu, très vite on bascule dans l’inattendue et l’on se prend au jeu de ce changement de vie. La force de ce récit tient dans le rapport intime que Neil parvient à créer entre les affirmations, les certitudes, les recherches scientifiques (il donne à lire une vision assez juste des congrès scientifiques) fleurant bon la rectitude et la démonstration (sans que cela soit un mal) et les détails horrifiques distillés ci et là (comme la disparition soudaine d’un chercheur). Cette dualité ayant pour base la question des zombies en plein Nouvelle Orléans, on pourrait croire à un trop plein de crème dans un gâteau américain, au contraire il s’en dégage un ton acidulé. A la fois piquant et rafraîchissant ce récit offre un point de vu charmant sans être novateur, à déguster sur la bande originale de Treme.

Les autres

Il a raison Gaiman, dans le petit texte d’introduction à ce texte il dit s’être demandé si cette histoire n’aurait pas déjà été écrite par un autre, l’impression est forte effectivement. Ce qui est une bonne chose, cela prouve qu’il a su titillé l’inconscient collectif. Un texte dense, expressif, bien vu qui prend aux tripes et fait écho à notre besoin de lire des contes. Superbe et moral (on pourrait s’interroger sur la vision de l’enfer selon l’auteur, mais en si peu de pages on en retiendra l’universalité et la crédibilité).

Souvenirs et trésors

Voici une histoire sordide, crasseuse, suintant l’amoralité et les bas-fonds de l’âme humaine. Une histoire jouissive donc. D’autant plus agréable qu’elle révèle.réveille un Gaiman « américain » proche des grands auteurs de polars noirs. Un narrateur glauque au passé craquelé dont les fissures furent colmatées à l’acide, un patron plus noir que l’encre qu’utilise le diable pour vous faire signer son contrat. Vous l’aurez compris l’auteur ni va pas avec le dos de la cuillère et il s’en sort à merveille. Vocabulaire et style directs donnant aux personnages une incapacité à être étonné. Croiser une peuplade mythique dans un squat miteux, ça en surprendrait plus d’un (le lecteur y compris) ce n’est pas le cas ici. Ce pragmatisme amène un recul asocial, une âpreté indéniable et pourtant on parvient à s’accrocher à cette histoire. Sans réelle identification possible on passe le cap de la crédibilité morale pour nous fixer un objectif de lecture purement narratif. Une sorte de schéma de ce à quoi Gaiman nous habitue, mais qui fonctionne ici parfaitement. Un bon polar, un peu court… espérons que la suite possible dont il parle soit un jour au rendez-vous.

Les Bons garçons méritent des récompenses

Ici aussi on tourne autour du « concept » de l’intérêt de raconter une histoire qui ne semble pas posséder d’éléments intéressants à la base. Chose intéressante, ce court récit n’a effectivement aucun intérêt. Vous allez me dire que c’est le cas pour la plupart des récits, que si l’on en retire les détails et le traitement il n’en reste finalement pas grand-chose. Effectivement, mais ici il n’y a vraiment rien. L’écriture va se nicher dans l’amoncellement, l’accumulation d’impressions, de sensations, des attrapeuses de souvenirs, qui finissent par donner un sens à cet instant d’un autre. Un sens merveilleux forcément. Une jolie nouvelle, sans enseignement.

La Vérité sur le cas du départ de Mlle Finch

Considérée comme un très bon récit cette assez longue nouvelle nous plonge dans la découverte d’un cirque urbain ambulant, accompagné d’une personne chiante. Il est de ces personnages que l’on ne peut aimer, que l’on déteste au premier regard tant leur attitude sociale représente la négation de toute volonté d’aller vers l’autre. Telle est la Mlle Finch dont il est question ici. Forcément, les autres protagonistes nous apparaissent comme sympathique, comme les passeurs de contes idéaux, les suivre est un plaisir et pourtant ils ne seront pas choisis, ils n’auront d’autre destinée que celle de manger des sushis. Que dire ? Cette nouvelle n’est pas une bonne nouvelle, c’est un exemple, un chef d’œuvre. Ma favorite de tout ce que j’ai lu de cette auteur, est dans mes histoires favorites tout genre confondu (et je place du Borgès ou du Buzatti dans cette liste). Tout est là, à porter d’imagination. Des personnages porteurs, rapidement et suffisamment brossés, un contexte de départ utilitaire, presque fade et peu agréable, qui va rehausser l’élément fantastique et inquiétant à venir, un contexte imaginaire reposant sur les attentes conjuguées des héros et du lecteur, monté de la tension, du burlesque, de l’horreur du fantasmagorique dans un même élan littéraire. Avec un sens de la mesure, c’est-à-dire que jamais on ne va chasser sur des terres trop éloignées, alors qu’il y a matière à faire un roman, donnant une densité forte au récit. Plus qu’un « petit bijou », une œuvre d’art à lire, relire et lire à haute voix.
D’étranges petites filles
Les nouvelles se suivent et ne se ressemblent pas, c’est le jeu d’un recueil parfois de nous inviter à picorer et non à dévorer, comme si le choix préalable devait forcément faire autant sens que les chapitres d’un roman qui s’enchaînent. Ici, il s’agit de textes d’illustrations de chansons. Peut-être avec le livret, les textes originaux, la musique, serais-je parvenu à apprécier ces minis nouvelles. Là ce furent autant de bulles de savons paresseuses éclatant à leur gré sans tenir compte de moi, dommage pour le lecteur, tant pis pour lui, tant mieux pour le suivant.

La Saint-Valentin d’Arlequin

Une histoire tendre et cruelle comme les affectionne Gaiman, on se croirait un peu dans sa série « Death » (spin off des aventures de Sandman pour les amateurs). Un ton pointu, une morsure de petite fille espiègle on a envie de lui pardonner, mais la douleur est bien là, nous voilà prisonnier de l’indécision, doit-on gronder ou sourire à notre tour ? Une fois que l’on sait la farce, la comédie peut-on encore en être dupe ? Doit-on continuer d’offrir un cadeau à l’élue de notre cœur pour la saint valentin ? Autant de questions idiotes et plus risquées qu’on ne le croit. Un style dérangé (il faut voir l’utilisation détournée des images populaires comme le cœur, l’offrande, la cuisine etc) et dérangeant que l’on prend plaisir à déguster pour la satisfaction presque malsaine qu’il apporte. C’est aussi ça la littérature, se permettre de jouer à la marelle des genres à coup de silex aiguisé en pleine tête.

Boucles

Petit texte léger, à déguster comme une friandise que l’on vous offre, imprévue, impromptu. Le goût disparaîtra vite, mais pas le geste, ni le partage. On gardera l’impression, la forme, plutôt que la forme. C’est ça aussi que propose Gaiman, l’autre côté du miroir, non pas un écrivain en quête de perfection, mais d’histoires à raconter, parfois avec génie, parfois pour passer le temps ; jamais en vain.

Le Problème de Susan

Sans doute à réserver aux amateurs des Mondes de Narnia, dont je ne suis (malheureusement) pas. Un exercice de style en forme d’hommage, réussit je n’en doute pas, qui ne me touche pas. L’histoire est restée trop marquée pour moi.

Instructions

Bonne idée que ce couteau suisse (pince Leatherman pour les plus riches d’entre vous) du conte de fée, un poème à apprendre, un poème pour ne faire une comptine, pour les soirs de rêveries, pour les enfants, pour les adultes. Un florilège de tout ce qu’il faut savoir sur le sujet. A conseiller, absolument (voir à enluminer et à placarder sur le mur en face de votre lit).

Qu’est-ce que tu crois que ça me fait ?

Une histoire d’amour, de trahison avec en fond un angle proche du golem judaïque (il s’agit en fait d’une gargouille). Le récit d’un déchirement, d’un abandon, d’une lâcheté qui au-delà du fantastique propose un égarement humain poignant et tellement contemporain. Contemporain non dans le fond (des histoires de ce type il en existe depuis l’aube des temps) mais dans sa forme, car si les fonctions familiales (reproduction, protection, éducation etc) persistent la famille elle change, avec elle l’amour, l’individu est l’objet de tentations matérielles de plus en plus forte tandis qu’il perd l’emprise de ses émotions. C’est de cela, aussi, dont il est question ici de cette perte de contrôle sur nous-mêmes. Heureusement cela engendre aussi le délire et la déraison, de quoi être enfermer ou être sauvé. Un conte plus cruel qu’il n’y parait, tant on sait l’impossibilité de créer cette gargouille protectrice.

Ma vie

Payer un coup à un ami est un acte sans risque, payer un coup à un inconnu est plus risqué, d’autant que si vous manquez de chance l’inconnu se montrera bavard. Si vous êtes chanceux en revanche vous tomberez sur un Gaiman à la prose surréaliste. Vous en reprendrez bien un autre pour la route ? Une succession d’images délirantes et bien senties.
Quinze cartes peintes d’un tarot de vampires
Voilà ce qu’il en est de la subjectivité, l’exercice autour des petites filles plus haut m’est apparu comme éloigné de ma sensibilité, alors qu’ici sur le même principe je me retrouve « dans mon élément ». Des approches courtes, très courtes, originales (au vu du sujet ce n’est pas évident, mais Gaiman joue admirablement la carte du contre pied et du quotidien) qui sans prétention (c’est tellement rare pour les vampires de nos jours) balaie un peu les poussières tombées des urnes. Des textes à vous pourlécher les babines de plaisir.

Nourrir et manger

Vous reprendre bien un peu d’exercice de style pour la route ? Si on vous l’offre, acceptez sans réfléchir, voici plutôt un adage à ne pas suivre si l’on en croit ce récit. Encore une fois, l’auteur joue sur nos peurs et nos attentes, comme un gamin qui joue à ennuyer sa sœur à coup d’araignée en plastique. Alors on bombe le torse, on prend un air réprobateur, on point du doigt, on hausse le ton, ostensiblement on cri et on fait savoir que « non, nous n’avons pas eu peur, que c’est une pratique honteuse éculée ». Hurler au scandale, à la tromperie, pour mieux gâcher notre désarroi. Oui c’est un vieux conte, et oui vous vous y laisserez prendre. Un seul regret j’aurai bien vu Mignola aux pinceaux.

Le Croup de l’inventeur de maladies

Gaiman, en début de carrière, à travailler avec (l’immense et génial) Pratchett. Parfois, il doit avoir comme une bulle d’humour oxygénée so British qui remontre à la surface, non pas que Gaiman ne soit pas drôle, mais là il semble « assumer » son sourire en coin flegmatique sans avoir à passer par trop d’artifices (disons que dans des textes très courts ou au détour d’une phrase il peut être drôle mais, à mon sens, rarement sur la longueur, bref jugement hâtif quand tu nous tiens). Un pied de nez à la consigne demandée, un pastiche de bon aloi, à s’en faire une douleur intercostale.

À la fin

Une page amusante, écrite comme on retourne sa manche de chemise lorsqu’il fait trop chaud, on met de côté les illusions pour tendre vers le pratique. Lumineuse de la gestion de la disparition des mots cette nouvelle reste toutefois trop courte pour paraître inoubliable.

Goliath

Si j’adore la science fiction sous de nombreuses formes, Matrix reste pour moi une sorte de repoussoir. Série B ne s’assumant pas comme telle, refusant de prendre à bras le corps les codes du divertissement pour y placer du savoir faire et de l’impertinence (à l’image d’un Carpenter par exemple), mais, au contraire, dissimulant des effets poussifs et lourdingues (encore plus « culture mondiale assimilé au mixeur à côté de laquelle la démarche d’un Tarantino post pulp fiction passe pour une œuvre personnelle ») sous une épaisse et grasse couche d’un sabir baudrillardesque mal assimilé et dégrossit, on peut dire que j’ai du mal avec cette « saga ». Alors même que les « animatrix » m’ont beaucoup plu (à croire que les assassins de « v pour vendetta » sont seuls responsables de mon gourou). Tout ça pour dire qu’un manque d’envie soudain m’a saisit aux tripes (oui c’est vicieux le manque d’envie) lorsque j’ai entamé (au couteau scie) ce récit. Or, il semble que Gaiman n’a pas perçu la puissance philosophico-social sous jacente au scénario, mais que cela ai touché chez lui la zone dite du « robinet rouillé d’où jaillit l’inspiration en un flot continue et vermillon ». Vous l’aurez compris, fourmillent en ces pages des personnages, des idées, de bouleversements (trop sans doute) sous le joug d’une folle inventivité. Réalité sublimée ou illusoire, destins qui s’entrechoquent, extraterrestre et j’en passe, on croise un peu de tout ici. Une visite joyeuse, presque foutraque si son sein ne recelait pas ce petit piment de tristesse et de tragique, comme si la vie que l’on croquait se révélait être trop intense pour nous. Un joli récit.

Pages d’un journal trouvé au fond d’une boîte à chaussures laissée dans un bus Greyhound, quelque part entre Tulsa, Oklahoma, et Louisville, Kentucky

Décidément le Gaiman « musical » celui des textes d’accompagnement a tendance à me laisser aussi froid qu’un glaçon trempé dans l’azote liquide d’un concert d’électro devant une cathédrale. C’est inventif, bien écrit, proche de l’univers d’un Terry Gilliam (une forme condensée d’impressions vous arrivant dessus à la vitesse d’un tgv sur un lièvre), malheureusement (et je le regrette vraiment) je n’y trouve guère plus que des idées, la cohésion de l’ensemble me demandant un effort non pas vain car j’y trouve un zest de plaisir, mais entaché d’une prise de distance. Cela revient à lire les vers d’un poème au rythme d’un par semaine, l’attente fait grandir le plaisir, tandis que la mémoire fait intervenir une rationalisation malvenue. Le tout manque d’équilibre à mes yeux.

Comment parler aux filles pendant les fêtes

Dans un registre plus simple, plus abordable ou linéaire dirons-nous, cette histoire se révèle au contraire de la précédente : captivante. Le résumé en est pourtant parfaitement banal : les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus. Une pseudo-vérité qui parvient à s’incarner uniquement dans les émissions de téléréalité les plus racoleuses et à l’adolescence. En jouant à fond la carte du miroir grossissant l’auteur nous prend au piège de nos errances amoureuses, de ces dialogues de sourds que nous avons vécus, des certitudes, des attentes, des pièges émotionnels dans lesquels on ne peut que tomber tant ils semblent nous coller à la peau. Caricature aussi attirante que douloureuse cette histoire touche au cœur de nos souvenirs d’ados (fille ou garçon je suppose, bien qu’il faudrait que j’ai une lectrice sous la main pour lui poser la question) sans nostalgie ou mélancolie, sans douleur. Tout se termine de manière improbable, comme nos amours avec leur dose de hasard, laissant un temps de suspension avant que nous esquissions un sourire de contentement.

Le Jour de l’arrivée des soucoupes

Où comment l’auteur parvient à passer du burlesque au sentimental dans un conte cumulatif et réjouissant. Exercice à tiroir bien ficelé, tout ici est fait pour favoriser un plaisir éphémère venant ajouter sa touche au bonheur littéraire global. En d’autres termes, vous allez sourire, être intrigué, vouloir connaître la fin, vous serez ravis… ça ne durera pas longtemps… mais comme vous en redemanderez c’est la preuve du pouvoir des livres (et des mots en général).

L’Oiseau-soleil

On passera sur la chancede la fille de Gaiman de se voir offrir un tel cadeau (fut-il en retard), on remarquera que c’est une sorte de mètre étalon du talent de l’auteur. L’histoire est connue, plus que cela l’histoire est prévisible, cousue de fil blanc, les personnages sont de l’ordre du portrait de famille devant lequel on passe tous les jours pour nous rendre à l’étage où nous avons notre chambre à coucher et le fax contenant le résumé de l’intrigue nous a été envoyé il y a des mois déjà. Mais voilà, on a beau avoir chaussé nos vieilles bottines, connaître le chemin par cœur, reconnaître jusqu’à l’ombre des plantes… on ne peut pas échapper à la joie d’aller à la cueillette aux champignons. Style maîtrisé, sens de la répartie, de la montée en puissance, du suspens, de la créativité notamment dans les pointes d’humour, de la critique acide de la bourgeoisie, rythme impeccable… et voilà, une histoire banale se transforme en dégustation du plat que votre maman vous faisiez lorsque vous étiez malade.

Le Monarque de la vallée

Cette reprise du personnage d’American Gods, Ombre, est une bonne idée dans le sens où c’est un personnage porteur d’histoire, l’un de ceux qui n’a pas grand-chose à dire mais à qui les autres parlent aisément. Avec ce mélange de Corto Maltese et Mignola dans l’Ecosse profonde Gaiman signe un récit fantastique au sens littéraire du terme. C’est-à-dire qu’il provoque de l’hésitation chez le lecteur. On devine que des lieux et des personnages émanent un parfum irréel, que l’on cherche à nous tromper. Si Ombre est dans la même posture un tantinet parano, le lecteur se doute de ce qui va lui arriver, c’est donc le comment qui pose question au lecteur. Contrairement au schéma classique (si l’on peut dire) dans lequel le locuteur adhère plus ou moins à l’énoncé de départ, ici (comme chez Pratt) il parait presque spectateur des évènements qui l’entourent tout en y participant, créant une ambivalence qui nous plonge dans l’expectative et l’attente. L’état idéal pour un bon récit fantastique… ça tombe bien en voici un.

Vous aurez remarqué qu’il manque ici une nouvelle, je ne l’ai pas détestée, laissée de côté ou préféré. L’envie de ne pas parler de tout a suffit à ne pas aller plus loin. Pour finir, je dirais que c’est un recueil homogène par sa diversité, par la multiplicité des facettes que propose Gaiman, par la franchise qui s’en dégage, le moyen côtoie l’exceptionnel.

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