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La lecture est une maîtresse (un amant choisissez votre camp) difficile, parfois perverse jusqu’à l’immobilisme, parfois, comme ici, perverse jusqu’à la noyade. Ron Carlson n’est pas un auteur que j’affectionne, il me le rend bien puisqu’il ne respecte pas mon temps de sommeil. Une histoire sauvage qui plante ses griffes en vous… comme l’amour et la jalousie.

C’est le propre de certains (bons) auteurs de parvenir à vous faire oublier la structure de l’histoire que vous avez sous les yeux. Car la première chose à remarquer ici, surtout si vous avez la bonne idée de ne pas lire le quatrième de couverture qui en dit trop (environ 80 pages de résumées sur un total de 250, cela me semble faire plus qu’égratigner la surface des choses et casse une partie de la mise en place de l’intrigue puisque l’on sait où elle va) c’est l’emprise que son déroulement opère. Dans les faits il s’agit ni plus ni moins que d’une « banale » traque dans la montagne. Un homme de tempérament à l’image du paysage : le Wyoming. Nous sommes prêts, les mains calleuses, la poussière qui colle au palais, les bottes lourdement posées sur la peau de vache… ce livre ne va pas faire long feu. Vous vous en doutez il va être question de la nature, de pêche à la truite (ce qui est toujours une bonne idée), de revenir sur les traces du père, de rédemption, de découverte, de danger … bref le nature writing fait son office. En prime voici venir de l’amour, de l’espionnage, des randonneurs… et des truites (robustes) tous réunis autour du feu de camp de « la rencontre fortuite dans les bois parce que sinon il n’y a pas d’histoire ». J’exagère un peu (à peine je vous assure) mais il faut reconnaître que la crédibilité de cette aventure est bancale.

Toutefois, Carlson propose plus qu’ici qu’un de ces « page turner » dont les américains (pas uniquement) semblent avoir le secret, le genre de produit prédigéré qui fait plaisir, qui vous embarque, vous transporte et vous laisse à poil, démunie et frustré une fois la rentrée venue et le sable évacué des poches. Tout d’abord l’histoire d’amour n’est pas celle d’une couple venant de se rencontrer et venant mesurer l’étendue de leur sentiment à l’aune (et l’ombre) des montagnes, c’est un couple détruit, déchiré, tenants une promesse pour se débarrasser de leurs illusions, de leurs espoirs. Elle doit « apprendre » à cesser de lui en vouloir, il doit cesser de la désirer. Tout cela sur le chemin des souvenirs partagés, où chaque arbre, chaque buisson, chaque couleur ne cesse de leur rappeler le bonheur passé. Au fil de leur relation présente se dessine leur rencontre mais surtout la déchéance de Mack ni héros, ni anti-héros, une âme noble sans doute mais pas à la hauteur de la forge paternelle qui l’a vu naître. Vous vous en doutez les moments de tension entre ces deux personnages sont nombreux, d’autant que la « chère et tendre » n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds, à vouloir retomber dans les choses de l’amour, tout en maintenant une certaine promiscuité. Ce couple casse les préjugés et les attentes, et l’auteur prend le temps de l’installer, de faire mijoter ce plat sous haute pression pour mieux ferrer le lecteur et ça marche.

A ce stade je devrais vous parler de la montée en puissance, du parallèle entre celle-ci et l’arrivée de l’action. De comment le danger, le vrai, le physique, le mortel coupe court à toutes discussions, pour à la fois redonner de l’élan au récit, de la tension tout en relativisant les aléas des psychés de nos héros. De comment cela fonctionne à merveille car en arrivant au ¾ de l’ouvrage les énormités passent presque à l’as, tandis que les événements s’enchaînent sur un rythme trépidant. Je devrais également vous dire à quel point l’enchevêtrement est le seul et unique point fort de cette fin de récit, au point que l’on a envie de « péter les plombs », ce qui nous amène à une réflexion intéressante sur l’impact de l’identification émotionnelle au cœur d’une intrigue bancale, est-ce que justement ce contexte ne permettrait pas de faire ressortir ces sentiments ?

Donc je devrais parler de tout cela, si ce n’est que j’ai dévoré ce livre, que c’est un énorme avantage en termes de plaisir mais que ces éléments ne m’ont finalement convaincu qu’à moitié. Trop vite lu (c’est de ma faute aussi hein) bien vite oublié, beaucoup de bonnes idées, un traitement intelligent et subtil… mais une structure reposant trop sur le rythme, ce qui à du mal à fonctionner sur moi (alors que j’adore ça dans le cadre d’une nouvelle).

Mais, c’est un bon roman, un roman captivant, de bon facture, bien loin des têtes de gondoles aseptisés, vous avez affaire à un vrai écrivain. Et surtout, surtout… au milieu (environ) de l’ouvrage il y a ce passage, d’une force, quelques lignes géniales. Je me souviens de ce moment, ce paris-brest de l’enfance (je préfère le paris-brest à la madeleine) où Asimov montre que la différence entre deux planètes peut passer par les impressions olfactives, un choc de simplicité et de justesse. Je crois que c’est Boileau qui au milieu de ses délires sur l’importance d’être à l’écoute des lecteurs parle du fait que l’écrivain est celui qui parvient à énoncer des idées que les autres ne parviennent pas à exprimer. Cela fait des années que je tourne autour de la définition du « drogué type » , je trouve qu’il y a peu de portraits ou de définitions qui me chamboulent en littérature (bien que je sois amateur de certains cela va sans dire). Là, j’ai ressenti ce même choc, ce plaisir primaire et primordiale… cet instant de suspension, puis de délectation, qui vous faire relire un passage une bonne dizaine de fois. Ne serait-ce que pour cette dizaine de lignes durant lesquelles l’auteur précise qu’un drogué est quelqu’un qui ne fait pas les choses correctement. Oui, mon épiphanie vient de ce parallèle basique. Subjectivement un petit moment de bonheur, un instant d’adéquation.

On l’aura compris, ce livre gardera une place à part dans ma bibliothèque. Encore une fois Gallmeister a trouvé un auteur doué et original. Ils sont énervants, ça donne envie de lorgner du côté de leur collection grand format (si quelqu’un veut faire un ou des dons, je suis preneur).

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