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Mêler la logique implacable et dédaigneuse de Sherlock Holmes aux horreurs innommables et paranoïaque des créations lovecraftiennes, voici le pari (risque, génial ou inutile c’est selon vos goûts) de ce recueil de nouvelles.  Que cette idée est regroupée est autant d’auteurs de science fiction, de scénario, de fantastique est une bonne chose, cela va permettre au projet de ne pas s’enliser dans une démarche trop complexe est hors de portée en terme de réussite (soyons honnête) tout en permettant au lecteur de passer d’agréables moments.

Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh fgn’wah vdn’ota… mon cher Watson.

Petite précision de base, si j’ai lu tous les écrits de Sir Arthur Conan Doyle, la majorité de ceux de Lovecraft, que je suis fan de la série Sherlock que diffuse la télévision anglaise et que Reanimator est un film que j’apprécie encore… je ne peux garantir que ma mémoire de scarabée scrofuleux ne me fera pas défaut concernant les clins d’œil et autres références utilisés par les différents auteurs dans ce recueil ; de plus l’anglais n’est toujours pas ma langue natale ce qui n’arrange rien à l’affaire.

A study in Emerald – Neil Gaiman.

Les  amateurs de Sherlock vont être ravis. Cette histoire démarre de la même manière qu’ « une étude en rouge » , dans un style plus dense bien évidemment mais également  avec maniérisme. Dès le début on sent une oppression comme si l’auteur s’était donné l’obligation de coller au canevas de Doyle, qu’il ne pouvait pas déranger l’œuvre originelle. Alors on entre avec plaisir dans cette chambre déjà connue où tout nous est plus que familier, on ne s’ennuie pas mais presque à voir la rencontre entre les deux protagonistes, c’est à peine si le sang vert de la victime nous fait lever une paupière.  Si vous vous souvenez du Répulsion de Roman Polanski, vous souvenez surement des premières dizaines de minutes, lentes, ennuyante, à la limite de l’endormissement… avant la soudaineté de la folie, qui vous surprenait juste avant le sommeil comme un cauchemar d’avant-garde. Il en va de même (dans un processus plus rapide je vous rassure) avec cette nouvelle, qui négocie le passage vers l’étrange en douceur, sans trop de surprise, presque naturellement. Ce qui nous permet, s’il en est besoin, de nous rendre compte de la qualité du style de Gaiman dont chaque mot pesé comme un ingrédient luxueux vient délivrer sa dose de rêve et de double sens dans un agencement des plus parfait. Et puis soudain, jouant sur nos idées connues, nos idées de conquérants (moi j’ai tout lu sherlock et Lovecraft n’a pas de secret pour moi) il nous colle au mur, non des peurs mais de la surprise et du savoir faire.

Une entrée en matière superbe.

Tiger ! Tiger !  – Elizabeth Bear

Certes, l’Inde coloniale avec tigres, éléphant, guide, jungle… ça sonne bien fin du XIXième, toutefois difficile d’y voir,d’y imaginer notre bon Sherlock ou son fidèle Watson entrain de se frayer un chemin à la machette. En revanche le choix de Miss Adler s’avère fort judicieux. A l’instar de Mycroft (le frère aîné de Sherlock) elle est un personnage mystérieux, dont on sait finalement peu de choses (une jeune et belle aventurière qui fera tourner la tête du détective au point de lui faire oublier sa logique et son quant à soi c’est dire) et qui continue d’intriguer le lecteur (elle sera même l’héroïne de quelques aventures écrites par d’autres auteurs). Une perspective étrange, déboussolante, ravissante que de la suivre dans ce contexte.

Un contexte qui passe rapidement du cliché (la chasse au tigre mangeur d’homme) au climax d’envergure international. Les personnages incarnent autant de pièces sur l’échiquier politique international, de quoi regarder d’un autre œil les rapports entre les uns et les autres. L’auteur gère parfaitement ce mélange entre Kipling et Christie, d’un côté nous sommes plongés dans une jungle hostile à la recherche d’un tueur, de l’autre le choix d’un narrateur extérieur, qui veut « bien faire », donne un ton emprunté, presque précieux à certaine scène (on notera par exemple la description du dîner en pleine jungle, alors que deux hommes viennent de mourir et qu’une menace étrange pèse sur le groupe).  La nouvelle dégage ce parfum suranné qui malgré les fragrances féroces de la jungle et de la peur mêlées parvient à ce frayer un chemin littéraire intéressant. L’horreur et le mystère seront au rendez-vous, mais on retiendra surtout le flegme et le petit sourire en coin de la miss.

The Case of the Wavy Black Dagger – Steve Parry

Sherlock et les femmes, tout un programme! D’autant plus qu’il y a les femmes, inférieures à l’homme, bonnes à être femme de maison, à la limite de l’inutilité car synonymes de passions, de sentiments et donc d’illogisme. Et LA femme (nous venons de la voir dans la nouvelle suivante ne faisons pas les étonnées) qu’est Adler.  De fait proposer un Sherlock expatrié dans une chambre New Yorkaise aux prises avec une femme fatale armée d’un poignard sacrificiel… est un pari risqué.  Un pari fort bien mené par un auteur qui sait se poser des limites. Quel bonheur de lire un auteur qui n’en fait pas trop, qui place ses pions avec bon sens et savoir faire. Il choisit de renversait le jeu holmesien (on dit comme ça ? ) du « qui est qui », une manière de placer le héros « sous » son adversaire du jour (à noter qu’holmes est assis tandis que la femme est debout, mais je dis ça, bien évidemment c’est un hasard), de lui faire perdre la main. On se dit « ouh là, il va nous amener vers une pente savonneuse de la réécriture psychologique du personnage » ce qui est tendu car Sherlock est un personnage que le lecteur connait en général très bien… et bien non, il ne va pas par là, il nous surprend en créant une relation amoureuse tout en sous entendu. Des pas de danses, maniérés et stylisés qui font plaisir à lire et qui ne dure pas trop longtemps (le temps d’une valse). Si notre ami Lovecraft ne semble être qu’un prétexte (il faut le dire) que l’horreur ou le fantastique ne sont là que pour faire un petit coucou de la main, et que le tout fleure bon l’exercice de style. Reste une bonne idée, bien menée, plaisante… un bon moment.

A Case of Royal Blood – Steven –Elliot Alman

Nous avons un invité d’honneur dans cette histoire en la personne d’H G Wells. Alman l’utilise comme un amateur de Sherlock, un auteur ouvert, talentueux, reconnu mais aussi un néophyte en termes d’enquête. Il va remplacer le Watson des débuts en suivant les ordres du détective les yeux écarquillés (on l’image en tout cas) ce qui crée un décalage intéressant et offre le petit plus « d’innocence » nécessaire à la plongée de l’indicible (on imagine plus un homme « normal » étonné par les découvertes de l’histoire qu’un Sherlock, le fait que l’homme « normal » soit un auteur connu pour son goût du fantastique est un plus indéniable ). La thématique est bien celle du sang, de la famille et des secrets en forme de dague et de poison qui se chuchotent sous le taffetas des royautés. Souvent Sherlock est donné comme le détective des gens célèbres, des têtes couronnées, ce qui arrive finalement assez rarement dans les « faits » ; en nous plongeant au cœur de cet univers l’auteur joue sur nos attentes, avec une histoire certes un peu convenu dans son processus narratif mais dont l’écriture rythmée fait que l’on aborde le tout avec plaisir et contentement. Pour ma part j’aurais apprécié que l’arrivée du fantastique ne soit pas sous le couvert d’un cauchemar, le procédé me semblant un peu gros surtout pour un personnage comme Wells, il en va de même pour la résolution de l’histoire dans l’aspect « action » (sans tomber dans le cliché du jeu de rôle : fusil à pompe à la main) me parait dénoter vis-à-vis de la relative lenteur de l’intrigue. Reste un récit jouant habilement sur les deux tableaux.

The Weeping Masks – James Lowder

Voici le récit qui m’a (à ce stade de la lecture) le plus décontenancé, l’idée de départ consistant à suivre les jeunes années de Watson sous un jour nouveau, celui du fantastique en l’occurrence, est bonne. C’est le traitement qui m’a laissé sur le bord de la route. Le bon docteur est revenu blessé de la guerre, ainsi bien que friand d’action il semble toujours un peu en retrait, il représente le « bon mari », « l’ami fidèle » et sans avoir perdu de sa superbe ou de sa forme,  il est facile de l’imaginer en docteur de banlieue l’embonpoint pour compagnon. A cette époque, au contraire, il est fougueux, ignorant, plein de bonne volonté et d’appétit pour la vie. De fait mener ses péripéties tambour battant est original, faire se succéder autant d’évènements dans un pays exotique aux mœurs différentes (pour le moins) donne un côté un peu « indiana jones » à l’ensemble apportant une touche de dépaysement et de la vitalité (ce qui est toujours intéressant lorsque l’on a affaire à des souvenirs).  Toutefois si la première (et plus longue) partie de l’histoire dissémine quelques éléments de fantastiques, disons de mystères, j’ai eu du mal à comprendre le revirement rythmique de la seconde partie qui développe beaucoup plus l’anxiété et l’angoisse (et le mythe ou du moins ce qui lui fait référence). Si ce genre d’effet est parfois utile, il m’a semblé qu’ici cela n’apportait rien au récit, voir que cela le coupait vraiment en deux. Le début n’apparaît plus que comme un « prétexte » à la seconde, un prétexte qui de fait serait trop long ou mal proportionné… ou, au contraire, le cœur de l’intrigue serait trop ténu et casserait complètement la dynamique de la première partie. Je n’ai donc pas accroché à ce traitement. Mais c’est surtout le personnage de Murray qui m’a dérouté, à quoi bon faire subir encore une fois un « maître » à Watson ? Sans être dans l’ombre de Sherlock il lui sert parfois de faire valoir, de justificatif, du moins aux yeux du lecteur. Raconter son passé va dans le sens de son autonomie, lui ajouter un nécessaire « maître à penser » dans cette histoire ne fait (à mes yeux) que conforter le personnage dans une forme d’impuissance (sentiment renforcé par la trame même de l’histoire) qui m’a surprise et plutôt déplu.

Art in the Blood – Brian Stableford.

On ne fait pas le coup à Stableford, lui imposer un sujet n’est plus source de stress ou d’ennuie pour lui. Je l’imagine heureux, ravis d’écrire toujours et encore et d’y prendre le même plaisir intact des débuts, c’est peut être, sans doute, faux ; mais l’image de cet auteur encore plus aux anges que d’ordinaire d’avoir à travailler autour de cette rencontre entre deux univers m’est venue naturellement une fois cette nouvelle terminée. A mon goût nous avons ici la quintessence du plaisir. D’une part le récit fait la part belle à une technique narrative « prototypique » des écrits fantastiques : le récit souvenir. Là il s’agit d’un périple en bateau, mettant en jeu des familles, l’Inde, une malédiction… le tout dans une atmosphère oppressante. Sans compter que le contexte maritime et le nom d’un des protagonistes (Pye) fait fortement penser aux « aventures d’Arthur Gordon Pym »  rencontrant « Dagon » le tout apportant son lot de plaisir. A ce stade, nous sommes comblés (enfin moi, vous je ne sais pas), mais Stableford ne parait pas du genre à se satisfaire d’une seule idée, si bonne fut-elle. Si le souvenir est écrit sérieusement, dans une approche romantico-crépusculaire aussi lugubre que prenante, la partie mettant en scène Sherlock et son frère Mycroft (bien employé) propose ce mélange de flegme et de cynisme blasé (jusqu’à la drôlerie acide) propose au ton des écrits Anglais de l’époque. L’auteur parvient à faire se rencontrer les deux univers, le meilleur des deux mondes, par le biais d’un récit à vous coller des frissons de plaisir (pas uniquement).

The Curious Case of Miss Violet Stone – Poppy Z. Brite, David Ferguson

Ce duo parvient à vous coller à votre siège dès les premières lignes, une telle entrée en matière devrait être enseignée, que vous connaissiez ou non les personnages vous vous retrouvez plonger en plein mystère dans un contexte fort et attrayant. Un véritable « guide du savoir bien commencer une histoire en société ». Le deuxième élément remarquable vient une fois la première page tournée, puisque, dans la lignée de l’œuvre de Doyle, la démonstration de Sherlock prend plus de place que l’introduction, sans parler de la « dispute » avec Watson, cela ne fait pas enter le comique dans l’histoire mais un certain dédain pour l’individu. Bien souvent les personnages secondaires des enquêtes de Sherlock sont transparents, l’incarnation de prétextes dont la dramaturgie est surjouée dans les premiers instants pour glorifier la déduction du héros qui va s’effaçant au profit de l’enquête elle-même –ceci est « valable » dans les nouvelles, et tout à fait faux dans « le chien des Baskervilles » par exemple- Ici le ton est donné, la famille au centre du récit a à peine le besoin d’exister, ils sont presque gênant. Ce parti pris est troublant, mais colle bien à la thématique mémorielle de l’histoire. Reste que si le traitement est intelligent, le suspens disparaît avant la moitié de l’histoire sans qu’il ne soit « remplacer » par une densité actancielle ou des actions trépidantes. A la manière des personnages secondaires que l’on oublie, il m’a semblait qu’après un départ tonitruant cette nouvelle passe rapidement la main, dévoilant sa main trop tôt elle n’a plus rien pour nous tenir en haleine… sans surprise, sans haine, sans amour non plus.

The Adventure of the Antiquarian’s Niece – Barbara Hambly

Le petit détail qui tue et vous rend tout à fait incapable de rester objectif. Objectivement cette nouvelle souffre un poil de sa fin qui m’a paru assez mal gérée en termes de rythme. C’est-à-dire que le basculement vers le Mythe, notamment avec l’ajout du personnage de Carnacki, étant très bien vu la résolution parait confuse et l’explication finale n’arrange pas vraiment les choses. Ce qui détone avec l’aspect oppressant et précis de cette histoire de famille séculaire contée avec minutie durant le deuxième mouvement du récit. Sans doute une rupture voulue par l’auteur, mais qui ne m’a pas plu. Mais je conseille vivement cette nouvelle, ne serait ce que pour ce petit bijou d’introduction. On la lit comme on regarde un magicien spécialisé en close up vous bluffer à deux centimètres de vos yeux.  Alors que l’on se concentre sur le personnage, sur ce que potentiellement Sherlock va pouvoir déceler dans ses gestes, ses vêtements etc… on ne voit pas venir le petit détail sordide et déroutant. Un petit frisson de plaisir, qui vous plonge (enfin moi) tout chaud dans un bain de vapeur délicieux. Forcément cela crée de l’attente, d’autant plus lorsque Carnacki est de l’aventure, qu’il est difficile de combler. Si vous êtes de ces lecteurs en quête d’acupuncture livresque, vous allez vous régaler. Si vous êtes plutôt du genre à vouloir un remède immédiat et tant pis si des bouts d’OGM y traînent, passer votre chemin.

The Mystery of the Worm – John pelan

Bon, j’ai une idée, j’ai un personnage récurrent que je maîtrise, j’ai un Sherlock et un Watson… si je faisais une nouvelle avec tout ça. J’ai un ami qui a une recette de tartiflette qui ressemble à ça, vous prenez des pommes de terre sous vide, du jambon sous vide, du fromage râpé sous vide, vous empilez le tout dans un bol qui va au micro-onde… il ne reste plus qu’à « déguster ». Lorsque vous n’avez plus rien (ou presque) dans le frigo, que la nuit fut rude, que le compte en banque vous lâche, que vous voulez vous séparer des deux amis qui vous restent sur les bras à une heure tardive (je conseille de fermer les fenêtres et de mettre des chants tibétains en fond en ce cas de force majeure) ; cette recette est une merveille, vous pouvez vous en faire exploser les papilles de bonheur. C’est un peu le cas avec cette nouvelle, si vous êtes Bukowski ou l’un de ses auteurs qui semblent avoir le talent accroché à l’âme avec les griffes de la mort en guise de pinces à linges, cela peut vous couler en vous comme une gorgée d’acide. Si vous êtes John Pelan, c’est un mélange atypique entre un savoir faire d’artisan et une pincée de « à la va comme je te pousse » qui peut tout à la fois vous plaire ou vous donner un goût de … sous vide. J’ai eu du mal à entrer dans  l’histoire… mais la fin… ha ! L’auteur qui parvient à bien finir sa nouvelle… quel plaisir.

The Mystery of the Hanged Man’s Puzzle – Paul Finch

Voici un pari osé, sans doute le plus long récit du recueil et pour le moment le plus en décalage avec l’univers de Doyle. Pour tout dire, si Sherlock fera preuve d’un sang froid implacable et d’une ténacité à toute épreuve il ne brillera pas par son habituel sens de la déduction ou par des démonstrations analytiques. Nous avons droit ici à une enquête linéaire à la mode contemporaine, nos deux compères se voient confier non une enquête mais un mystère mâtiné d’une menace terrifiante (enfin si la perspective de la fin du monde vous terrifie). Finch montre très vite les limites d’un bureau confiné pour immédiatement les plonger dans une course poursuite haletante. Le mystère est très vite mis de côté au profit des rebondissements, de l’action et d’une horreur tentaculaire (oui, facile) de quoi déconcerter l’amateur attaché à la structure inamovible des enquêtes du maître de Baker Street et ravir le maniaque de séries télés. Du moins en ce qui concerne l’aspect externe du récit. Dans le fond, cette approche oblige les deux héros à formé un couple plus unis encore qu’à l’ordinaire, à les faire s’unir pour sauver leurs vies (et le monde accessoirement) tout en subissant toutes les péripéties (contrairement à d’ordinaire) qui « croisent » leur chemin.  Un ton résolument tourné vers l’action, des personnages forcément attachant (c’est un « bon coup » joué ici par Finch, il n’a pas besoin de les présenter et en prime il a déjà notre adhésion, qu’il peut se permettre de surprendre ce qui nous « oblige » à vouloir connaître la suite), une histoire bien menée et ficelée… une très bonne nouvelle.

The Horror of the Many Faces – Tim Lebbon

Le problème avec les exercices de style, c’est qu’ils restent souvent des exercices des styles. Non pas que cela provoque un dégoût, de l’énervement ou un ras le bol… disons que relire la même trame, le même fonctionnement, les mêmes petits rouages qui s’emboîtent aux mêmes petits endroits en faisant le même cliquetis, cela provoque parfois un peu de lassitude. Tim Lebbon nous happe dans les limbes des tourments d’un Watson  à la limite de la dévotion, devant chasser l’ombre de son meilleur ami dans les rues sordides d’une Londres envahie par les pires horreurs. Un scénario palpitant, si ce n’est que le titre en dévoile déjà les ¾ que l’outil littéraire de la scène sentimentale est un peu convenu (ayez la foi, n’ayez pas une confiance aveugle en vos yeux… hum.. ; enfin quelque chose comme ça) de fait l’histoire n’atteint jamais un moment paroxystique, elle passe, on s’indiffère. En revanche si ni le titre ni le résumé ne vous interpellent vous devez la lire, elle est bien menée et sera une très bonne entrée en matière dans ce genre d’exercice (je trouve juste dommage que Lovecraft inspire ce genre d’intrigue, on peut s’attendre à plus d’horreur).

The Adventure of the Arab’s Manuscript – Michael Reaves

Dès le début, dès l’apparition de cette mystérieuse femme (je laisse de côté l’introduction dans le parc qui sans être mauvaise ou inutile m’a surtout servie de coup de pouce pour pénétrer plus avant dans l’histoire) je me suis vu plonger dans un épisode des contes de la crypte. Il n’y a, objectivement, que peu de points communs entre les deux univers, il s’agit donc d’une rêverie de lecteur pas suffisamment à l’affut de ses propres errances mentales. Toutefois ce rapprochement ne me fait pas perdre de vue les qualités intrinsèques de ce récit : la limpidité de sa structure et l’originalité du traitement. A vrai dire sans le traitement on pourrait presque s’ennuyer dans cette histoire un peu téléphonée (encore une fois si vous êtes des habitués du genre), mais c’est exactement le genre de base nécessaire à un petit plaisir sucré d’écrivain. Voilà donc notre bon Watson en proie avec les affres de l’amour, toute l’histoire (ou presque) repose sur ses épaules, sur son cœur plus exactement. A la recherche du, fameux, manuscrit à l’origine du Nécronomicon de sinistre mémoire, nos aventuriers vont être placés devant des choix douloureux, car il ne peut en être autrement. Michael Reaves sait tout cela, il choisit d’éluder l’angle crépusculaire, de le dégainer à le toute fin du récit pour mieux se tourner vers les tourments de Watson. Un angle pertinent qui colle assez bien au schéma lovecraftien du héros lucide et logique venant à sombrer dans la folie, les sentiments enfouis sont toujours un terreau de qualité pour l’horreur.

The Drowned Geologist – Caitlín R. Kiernan

Ha ! Caitlin ! Que j’ai aimé votre récit, que j’ai apprécie me promener le long de cette côté déchiquetée, ramassant des coquillages à vos côtés, pour en revenir les poches pleines un sourire lumineux sur le visage… avant que l’orage n’éclate. Vraiment il est de ces petits bijoux qui vous ravissent, qui vous prennent par les sentiments et qui une fois terminés vous laisse au cœur autant de bien être que de désarroi. Le Dagon de Lovecraft procédé d’une force évocatrice presque cruelle à force de ne dévoiler que des impressions, cette nouvelle parvient au même résultat en distillant cette même surdose de détails, nous plongeant dans un tableau de Turner plein de cette clarté mouillée, de paysages fantastiques et émouvants, le genre d’illusion pour l’âme que l’on se prête à vouloir conquérir le temps d’une escapade romantique. Le choix de l’épistolaire renforce ce sentiment d’émotivité partagée, d’intimité dont seule l’écriture parvient à déchirer le voile. L’auteur de la missive semble si bouleversée par son propos qu’il semble devoir contextualiser son récit, le noyer dans le réalisme non seulement pour assurer son crédit, mais également pour donner corps à ses croyances, pour se persuader que ce qu’il a vécu est bien réel. Comme dans tous les bons récits de ce genre le point d’orgue doit être à la hauteur de nos espérances, en ce sens l’arrivée d’une entité extraterrestre ou d’un ancien Dieu aurait  possédé un relent de déjà vu, je ne peux vous en dire plus… mais la rencontre dont il est question est un grand plaisir.  Un vocabulaire précis et riche (au vu du métier du principal protagoniste et du contexte c’est important), une aura étrange, un parfum désolé, une mer peu engageante… jetez vous y, vous ne le regretterez pas !

A Case of Insomnia – John P. Vourlis

Le manqué de sommeil finit par provoquer autre chose que de la fatigue, de la nervosité ou de l’épuisement, cela peut nous mener à franchir les frontières de la conscience, des frontières dont nous ne soupçonnons même pas l’existence. Dans les faits cela se traduit par une nouvelle inspirée, l’idée de l’insomnie est porteuse et bien utilisé, on glisse peu à peu dans l’horreur quittant la logique implacable d’une enquête pour rentrer dans un domaine plus sombre.  En se reposant sur le vécu du lecteur (qui n’a pas connue au moins une nuit de ce type dans sa vie ?) Vourlis peut vêtir son récit d’un drap trop serré, nous faire entendre un son lugubre et lancinant, développer un style imagé et moderne (on pense à la série X-Files mais surtout à ce village démoniaque mis en scène par Carpenter dans lequel la tenancière de l’hôtel n’est pas ce qu’elle semble être). On se prend vite au jeu de ce mal mystérieux affligeant toute une ville, tandis que les ténèbres semblent renfermer une horreur plus terrible encore qu… bref, un schéma classique, habilement mené, proposant l’originalité d’un point de vu sans trop en faire (très vite l’effet s’essouffle dans ce genre de situation, tant il ne peut exister que sur le devant de la scène, dans un roman jouer sur une métaphore, une image, un point de vu peut s’étaler subtilement sur des centaines de pages pour donner une saveur spécifique au récit, ou au contraire être mis en avant le temps d’une scène ou d’un chapitre ; c’est, presque au contraire, le petit plus d’adrénaline que l’on recherche dans uen nouvelle, on s’attend à ce que l’auteur parvienne à nous faire frémir, rire, réfléchir, ressentir rapidement et efficacement, or plus cela fonctionne plus la lassitude guette… une forme de paradoxe tout en tension qui maintient l’envie (dans lire) en vie).  Un joli récit, que je conseillerai de lire à haut voix à un tiers… tant il m’a semblait répondre à ce critère.

The Adventure of the Voorish Sign – Richard A. Lupoff

Une terrible tempête, une étrangère en danger, de mystérieuses disparitions, un culte satanique…voila les ingrédients, connus mais pimentés, de ce court récit. Je me suis surpris à être ravi de croiser, enfin, de plus près une secte satanique dans ce recueil, de passer un rite de passage en quelque sorte.  Les amateurs de ce versant du mythe seront ravis, tous les éléments sont réunis, y compris le grand final pour nous fournir une plongée dans l’indicible. Le traitement est juste, carré, plaisant et crédible (sauf sur un point mais j’y reviens dans un instant). Lupoff titille notre imaginaire de belle manière avec des effets de draperies bien menés, cela tiendrait presque de l’effeuillage tant les mystères et les actions s’enchaînent sans relâche. De l’inquiétude à l’horreur absolue voilà de quoi se faire plaisir. En revanche, je ne comprends pas le « pourquoi » de la scène dans l’hôtel, c’est une des « obligations » du genre que d’avoir des héros en attendant un autre tandis qu’un inconnu frappe à la porte, cela crée une tension c’est indéniable… mais ce type de tension, de menace directe n’a rien à faire dans le récit qui joue sur un autre registre. En soit la scène n’est pas mauvaise, toutefois elle m’a rendu la lecture quelque peu bancale.

The Adventure of Exham Priory – F. Gwynplaine MacIntyre

Cet auteur est connu pour ses nombreuses nouvelles (et ses avis sur IMBD) avant sa mort premature il semblait avoir un avenir prometteur (comme on dit). Il faut dire qu’un conte lovecrafto-conandoylo-gaélique dans un prieuré morbide qui nous invite à découvrir LA vérité sur la « mort » en Suisse de Sherlock, c’est un programme des plus alléchant.  D’autant que la nouvelle mêle de nombreux éléments directement pris chez Lovecraft (des rats dans les murs, la transformation en « être hybride », le sang maudit et j’en passe, avec un petit zeste d’Hellboy pour le traitement du grand méchant). De quoi vous mettre la bave de l’impatience aux lèvres du plaisir, de quoi me faire tomber dans mon divan de désarroi. Peut être est-ce que je vieillis ? Mais je n’ai pas compris le ton du récit. S’il s’agit d’une histoire « sérieuse », l’accumulation d’éléments éparses en si peu de pages amène à une surdose et rend le prétexte initial (et global) totalement factice, sans compter le retournement final totalement creux (je n’ai rien contre une dose de patriotisme, mais là ça confine au ridicule ou du moins à l’incongru). S’il s’agit d’une histoire grotesque, le trait manque de pertinence dans le non sens et dans l’exagération. J’ai pour habitude, de ne pas faire de la critique facile, du moins de faire une liste de griefs sans queue ni tête ou à charge, mon propos ici est bien de dire qu’il y a de la volonté, mais que le résultat m’est passé au-dessus de la tête. Peut être fus je déçu par l’explication de la disparition de Sherlock en Suisse ? Reste que je ressors étonné et frustré de cette lecture.

Death Did Not Become Him – David Niall Wilson, Patricia Lee Macomber

Un client frigorifié et apeuré frappe rue Baker Street… une affaire de plus… pour cause, ce client c’est : Watson. Deux histoires vont s’écrire (et se suivre) en parallèle, un mode inédit dans ce recueil (et chez Sherlock si je ne m’abuse) qui se déguste très bien. Suivre ce personnage hirsute mélange étrange entre un professeur fou, un ré-animateur et un juif hanté par les théories de l’arabe fou auteur du Nécronomicon est un plaisir, avant tout parce que si ce mélange fonctionne, on se rend compte de son mal être et surtout, très bonne idée de la part des auteurs, qu’il n’est motivé que part l’argent. Construire un être si vénal est une bonne idée, car cela prend nos attentes à contrepied. Une idée qui va de paire avec celle consistant à faire de Watson la victime de l’intrigue en cours. De fait, en réponse à ces deux angles d’écritures étonnants, Sherlock parait plus à son avantage qu’à son habitude, fougueux, mutique, efficient jusqu’à la moelle il brave le mystère et mène l’enquête d’une poigne de fer. Il sert ainsi de fil rouge au lecteur qui n’a que le temps de se délecter des courts « chapitres » de l’intrigue pour se voir emporter à sa suite vers la fin d’un récit qui s’avère plaisant.

D’autant qu’il explore l’aspect social du coupable, un besoin d’argent et de reconnaissance, l’utilisation des pouvoirs du mythe pour une rentabilité c’est tout de même novateur, tout en nous le présentant comme un être en proie  à des troubles.. ; particuliers.

Nightmare in Wax – Simon Clark

ENFIN ! Enfin ! Moriarty est le « héros » d’un des récits, à part quelques utilisations éparses ce personnages phare de Doyle est à peine apparu dans ce recueil , un bémol qui pèse lourd dans mon cœur (et je ne vous parle de l’absence de Mycroft), heureusement Clark a la bonne idée de mettre en avant la némésis de Sherlock. Il en fait un fou égocentrique obnubilé par sa propre réussite. Ce n’est certes pas très original (on se retrouve ici face à une vision proche de ce que l’on trouve dans beaucoup de production cinématographique, il manque un peu de relief ou du moins d’une touche d’originalité) mais cela amène un élément non négligeable : il sert de mètre étalon à l’horreur. En mettant en retrait son génie machiavélique au profit de son ambition démesurée, l’auteur nous montre à quel point ce monstre reste surtout un humain, c’est-à-dire que tout psychotique qu’il est, il n’en reste pas moins à des éons de l’horreur Lovecraftienne. Cet angle recèle donc un apport intéressant, cela nous permet de relativiser le mal, chose peu courante dans ce genre de récit. L’idée du rapport sur rouleau de cire est intéressante et donne un aspect « fin du monde » (que l’on retrouve également au cinéma, du moins c’est bien littéraire mais réemployé à maintes reprises depuis). Part son aspect apocalyptique et sa fin désespérée, cette nouvelle apporte une conclusion de bon aloi à un recueil de qualité.

 

 

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