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Le juge Ti sur la terrasse d’une maison de charme, devisant avec une superbe créature nue et entièrement épilée (ce n’est pas moi qui le précise) et quelques temps plus tard il sera attablé avec les dirigeants des dîtes maisons et des jeux locaux… les conseils de Confucius auraient-ils quittés notre héros ?

Trêve de suspense de rigueur, lecteurs habitués que nous sommes, on ne va pas tomber dans ce type de piège facile. Si le juge est dans une telle situation c’est que le destin a lui aussi ses caprices. Du moins l’un des collègues du juge, un magistrat aux mœurs plus légères que notre détective.  Ce dernier fuya… devant régler une affaire urgente lui laisse un suicide sur les bras, de quoi rendre bourratif le petit déjeuner vous en conviendrez. Surtout lorsque cela a lieu sur une île des plaisirs et qu’il va falloir faire avec les gens du crû (qui sont pour le moins cupides et attachés à leurs privilèges).

Un terreau propice au stupre et à la luxure, le genre d’endroit que le juge tolère mais qu’il évite le plus possible.  De plus les cadavres vont avoir très vite tendance à s’empiler sur le chemin de Ti, des vieux cadavres mêmes.  Vous me direz que l’on a l’habitude, qu’après les moines fous , les mendiants et les trafiquants en tout genre. Je vois que vous commencer à faire les blasés, c’est peut être pour ça que ce bon vieux Gulik (en fait vu l’ordre d’écriture des romans, c’est impossible, mais pour le bien fondé ce texte, on va dire que c’est pour ça) vous offre non pas un, mais deux, meurtres en chambre close. Le tout résonne déjà comme un véritable casse tête, mais en prime le temps est compté.  Il s’agit là d’un point que j’ai particulièrement apprécié, car rien n’oblige le juge à se presser de la sorte. Les obligations sont d’ordre interne, il n’aime pas l’endroit il veut s’en sortir le plus vite pssible. S’acquitter de sa tâche est une obligation d’ordre morale mais également de nature personnelle (certes, vu le personnage il est difficile de faire une distinction nette et précise entre les deux, toutefois dès le départ la courtisane lui fait remarquer son regard appuyé vers sa nudité, bien que restant droit et digne le juge ne la détrompe pas, un point qui me parait important… d’autant que c’est la première fois dans la série que l’érotisme est poussé à ce point).

Un cahier des charges bien remplie qui va tout à la fois pousser le juge dans ses retranchements dans un univers hostile et faire plaisir au lecteur en lui proposant des énigmes complexes et denses.

Mais, là n’estpas le principal. La première nouveauté de ce roman se situe dans la mise en avant de Ma Jong, ses aventures tiennent une place importante dans le roman. Non seulement on va en apprendre plus sur sa vie intime, mais surtout il parviendra à s’acquitter de sa tâche  tout en ménageant une part secrète. En taisant une part de son comportement, il va gagner en autonomie. Or, dans la nouvelle précédente (dans l’ordre chronologique) on n’avait vu pu percevoir ses capacités policières « s’activer » dans un respect total aux méthodes du juge. On s’aperçoit qu’il ne place pas la gestion de ses sentiments sur un même plan. Bien évidemment cela donne du relief au personnage (qui en possède déjà beaucoup), mais également de la profondeur à l’histoire (pour une fois l’un des problèmes ne sera pas réglé par le juge si l’on peut dire) en injectant une dose d’émotions positives dans cette île de la perversité (on y trouve un parfum de Las Vegas de l’époque avec tout ce que cela comporte de tentations et de désillusions). la vitalité de Ma déborde son cadre habituel, pour le plus grand bien de l’atmosphère lourde et tendue, elle lui apporte un vent de sentimentalité apaisant, quoi que dramatique.

C’est, encore une fois, le rythme du roman, sa densité sur lequel repose une bonne part de sa réussite. Les protagonistes existent en quelques traits, de fait leurs motivations sont crédibles, les lieux dépeints avec précisions sans s’encombrer de détails superflus et les enquêtes suffisant délicates pour que les parcourir soit un plaisir délectable. Il y a là le savoir faire habituel, une marque de fabrique indéniable. Toutefois, ce roman est surtout l’occasion pour moi de faire un point sur un élément qui me plait énormément dans cette série.

La plupart des lecteurs « pro », enfin des critiques, enfin ceux qui parlent uniquement parce qu’ils pensent avoir raison, ceux là confondent bien souvent la recherche de l’originalité, de la « fraîcheur » avec le principe de « qualité ». Trop souvent il y a le canon des « vieux auteurs » que l’on doit respecter dans un genre, ici on retiendra Doyle, Hammett ou Christie (et autres Simenon), et une poignée d’autres en fonction de la personnalité du lecteur. Cette poignée pouvant faire office de sujet de discussion entre amateur (« tu connais machin, c’est génial » « ouais bof je préfère trucmuche ») à l’infini. Tout en sachant que seule LA dernière nouveauté, le livre le plus original, en vu du moment sera à même de révolutionner le genre, car il faut toujours révolutionner un genre c’est bien connu, en fait ça doit être le mot à la mode pour dire qu’il faut faire du profit.

De fait ce type de lecteur range bien vite les enquêtes du juge Ti dans la catégorie « classique, historique » avec la mention « père du genre », tout en pensant « dieu que c’est chiant ». Très vite vous trouverez votre interlocuteur s’empêchant de bailler lorsque vous évoquerez ces volumes. Alors il faut admettre que les lire les uns à la suite des autres dans une sorte de concours de boulimie littéraire est un sport idiot. Je me souviens de mon engouement stupide pour le club des veufs noirs d’Asimov, soixante fois la même histoire, forcément ça lasse. Il en va de même pour la structure formelle des enquêtes « à la chinoise », il est certain que ce n’est pas cet élément qui va venir bouleverser votre karma. De même si la construction minutieuse d’un monde, d’interaction entre les personnages, le tout avec un sens consommé du rythme vous ennuie, vous risquez de passer à côté de beaucoup d’éléments importants (et significatifs sur le plan littéraire et jouissif). Mais l’œuvre de Gulik ne se résume pas à un passe temps pour auteur soigneux et lecteur fainéant. Elle recèle des trésors insoupçonnés, parfois bien dissimulés.

C’est pourquoi, je conseille aux amateurs de burlesque, aux défenseurs de l’humour foutraque, aux aficionados du délire zygomatique et aux férus de non-sens de lire cet ouvrage. Car en sus de nos deux figures principales, des figurants, des innocents et des coupables habituels ; vous aurez droit à crabe et crevette, deux « surveillants » des lieux. Un duo involontairement comique, dont l’efficacité mais surtout le sens de la répartie valent leur pesant de lingot d’or et de citrouilles. En prime leur présence n’est pas uniquement anecdote, elle apporte un parfum déjanté dans les scènes où ils interviennent et ils sont indispensables à l’enquête. Car même si leurs « informations » peuvent prendre un tour cryptique, sans leur habileté l’histoire aurait pris un tour plus funeste.  Cet apport n’a rien à envier à des productions contemporaines trop souvent portées sur la mise en avant de tel délire mais sans que cela ne serve ni l’histoire, ni le propos, ni… rien en fait. Le « fun pour le fun » a ceci de, vraiment, ennuyeux qu’il est éphémère, ce qui est un mal lorsqu’il a le malheur de se prendre au sérieux et que les critiques le suivent.

En semant comme des cailloux fluos de telles créations au milieu de son intrigue, Gulik renforce la sensation se dépaysement qu’apporte le lieu, tout en s’offrant une plage d’excentricité réjouissante.

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