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En créant « la culture » Iain Banks a sans doute voulu faire allusion à des penchants politiques souvent jugés futiles ou irresponsables tout autant que renouer avec le genre du space-opéra.

Plusieurs années après sa création, on ne peut que louer son talent. Cette « saga » (tous les tomes prennent place dans le même univers cohérent de la culture, mais on ne suit pas les mêmes personnages, ni un ordre, fut il spatial ou temporel, quelconque… tous sont donc indépendant) s’élève désormais aux côtés de la Fondation d’Isaac ou de l’Hypérion de Dan Simmons . De fait, à moins d’une erreur de parcours digne de la chute de l’empire romain ou d’une impossibilité pour lui de voir la fin de son inspiration, chaque volume est désormais attendu avec impatience. De cette impatience née le profond désir de lire un chef d’œuvre, difficile de passer outre le picotement de la déception si le roman n’est « que » très bon.

Ce jugement, sur la qualité d’une œuvre lié au plaisir ressenti durant sa lecture, étant un caractère subjectif, on se contentera ici de dire à quel point la nuit blanche pour tourner les dernières pages fut au rendez-vous (tout autant que les paupières lourdes du « lendemain »).

Si vous ne connaissez pas la « Culture », sachez qu’il s’agit d’une société intergalactique vieille de 9 000 ans environs, elle n’est pas seule dans l’univers (en tant que forme de vie intelligente, dirons nous pour aller vite), mais elle se caractérise par sa forme sociale proche de l’anarchisme. Comme elle prospère dans l’abondance, que tout y est virtuellement possible (changer de sexe par exemple), des Mentaux, des drônes, des vaisseaux (tous possédant une personnalité particulière) « dirigent » tout cela. La section « Contact » sert à rencontrer les autres civilisations et à les guider plus ou moins vite en fonction de leur degré d’évolution vers un mode de vie proche de celui de la Culture. La section «Contact Spécial » fait pareil en plus rusé, plus masqué, plus musclé parfois. Le tout sur fond de transparence et de mensonge.

L’une des forces de Banks est de constamment renforcer l’inutilité des « humains » dans cet univers, à quel point ils peuvent être inutiles (une scène de cet opus nous montre comment un combattant sait pertinemment son inutilité par rapport au vaisseau qu’il « pilot » mais il choisit de continuer à le faire… pour le plaisir) voire pénibles avec leur considération morale arriérées, sans compter lors « vitesse de calcul » très lente ; tout en parvenant à créer des personnages forts et attachants. Un autre de ses atouts est de rarement présenter la Culture sous son meilleur jour, la « décontraction bienveillante » de cette société est souvent perçue comme un totalitarisme qui ne s’assume pas par les autres espèces peuplant l’univers. Un contexte  pour le moins prometteur, qui assure à l’auteur une constante liberté d’écriture (aucun souci de « faire durer.évoluer » un personnage, aucun besoin de justifier des ellipses, d’inventer des détails en cours de route) tout tourne souvent autour d’une thématique.

Banks peut alors imaginer des personnalités en fonction de ses besoins du moment, il peut les modeler à sa guise pour qu’ils collent le mieux possible à l’intrigue, tandis que dans le même temps il fait intervenir des Intelligences Artificielles dont les caractères quasi anhistorique (c’est-à-dire qu’ils ont la capacité de « vivre » plus longtemps qu’un être humain normal, fut ce t’il modifié, tout en possédant une vitesse de calcul bien au-delà des perceptions humaines) donnent à l’ensemble sa cohérence et un ton singulier (bien souvent les humains sont dépourvus d’humour ou d’ironie, alors que les intelligences artificielles semblent pouvoir se complaire dans un sérieux confinant à la sagesse comme dans une ironie mordante).

Avec des idées de départs souvent originales, des personnages adaptés, la possibilité de prendre du recul ou de zoomer sur les sentiments et les situations, des structures de romans pouvant s’adapter au besoin du moment, on comprend que ces romans soient bons.

Selon les critères de la science fiction, nous avons affaire ici à une série de haute volée, mais c’est aussi le cas si l’on se « contente » de parler littérature sans s’embarrasser des considérations de genre. Même si vous n’êtes pas amateur de vaisseaux spatiaux, de nouvelles technologie ou d’extra terrestre ; les thématiques abordées sont tellement universelles et l’auteur suffisamment doué pour que vous passiez un bon moment.

Comme bien souvent Banks va mettre en place son intrigue au fil de la présentation des principaux protagonistes, autant de destins qui finiront par s’entrecroiser pour le meilleur ou pour le pire. Le début se veut toujours un peu chaotique, on a du mal à s’arracher à cette femme « entaillée » au destin tragique pour venir s’attarder sur des considérations d’ordre politique (au niveau planétaire en prime). Car on ne change pas seulement de point de vu, mais également de mode de pensée et bien souvent de drame.  Le ton assez pessimiste, parfois froid, de Banks est présent à tous les étages, dans tous les rouages de ses œuvres et c’est encore plus le cas ici (certains personnages n’ont d’autres rôles à jouer que celui de catalyseur par lequel un discours, une idée, une réalité parviendra à exister au mieux chez le lecteur, dès lors c’est régulièrement que les portes du destin se referment impitoyablement sur lui. On pourrait croire Banks détaché de ces personnages, mais cet effet de style montre surtout que les considérations de la Culture, à de rares exceptions se situent bien au-delà du niveau « personnelle » mais à une échelle galactique, de fait cela renforce le ton pessimiste de l’œuvre tout en assurant son unité de ton).

Si les premiers chapitres nous mettent en émois, il faut attendre la description d’un des, multiples, Enfers pour se faire idée de ce que peut donner l’imagination de l’auteur en roue libre. C’est proprement hallucinant et criant de réalisme. L’horreur, la terreur ou plus simplement la peur, tout cela existe en littérature, mais en général on y est préparé (plus ou moins bien) et l’on peut juger de la qualité du rendu par l’effet que l’œuvre à sur nous, alors qu’il y a ici (malgré le titre français) un véritable effet de surprise, plus exactement un effet de dégoût. Loin des effets de manche, des descriptions romantico-gothique parsemées de considérations sur l’ineffable ou l’ennuie, des réflexions mystiques, Banks nous arrachent les globes oculaires pour aussitôt nous les coller dans un cauchemar halluciné à côté duquel on se prend à vouloir être Alex Delarge obligé de regarder l’intégrale de secret story sans une once de collyre. Nous voilà au cœur de l’enfer, est donc de l’horreur gratuite, sans justification ni excuse, qui ne cherche d’ailleurs surtout pas à se planquer derrière de telles sottises.

Ces enfers sont les corollaires technologiques des croyances galactiques. Il est possible à un être de sublimer, c’est-à-dire de quitter le Réel pour un autre état ; mais il est également possible de créer des mondes virtuels équivalents au paradis ou à l’enfer local. A partir de là, vous l’aurez compris, que nous suivions une victime, un bourreau, un esprit vengeur ou un guerrier… il va être question de bien et de mal.

Parce que si la présence de paradis ne semble poser de souci à personne, il en va tout autrement des enfers. Difficile d’être résolument contre leur existence, sans ingérer directement dans les représentations culturelles d’autrui, voilà un sujet épineux (on comprendra que cet aspect « technique » et « moral » sera vite portion congrue pour qui est victime d’un des enfers) ; une ingérence que la Culture refuse de prendre à sa charge. Il faudrait trouver une solution, c’est-à-dire discuter de tout cela, des alternatives possibles, envisager des compromis, remettre en cause certaines pratiques, trouver des consensus, mettre des limites en place, peut être envisager la création d’… c’est mal connaître tout ce beau monde. Il y a un problème avec le virtuel, il faut le régler dans le virtuel : laissons une guerre se faire entre les pros et les antis et nous laisserons le vainqueur obtenir gain de cause sur la question.

La « solution » montre l’aspect pragmatique et surtout politique de la chose, on pourrait penser que je vous raconter un gros bout de l’histoire (je vous rassure : non) alors qu’en fait j’opte pour pointer du doigt un parallèle intéressant : faire la guerre sur nos territoires ça risque de nous faire du mal, faisons là chez le voisin. Banks montre ici (en grossissant le trait, mais tant que ça) que beaucoup de conflits actuels ne sont que les relents pragmatiques de dirigeants extérieurs aux combats.  Dès lors, il ne peut exister de réponse unique  à ce type de situation, pour la victime il n’y a pas de doutes le mal se trouve en enfer, mais d’un point de vu plus global le responsable (on remarque le changement de terminologie) peut être bien plus éloigné, il peut même être protégé du fait du « respect culturel » et autre considérations intellectuel.

A ce titre, sur la confrontation entre la politique, la croyance et la science on notera que l’une des victimes est bien une scientifique, volontaire pour la mission. Ce qui montre la porosité du concept en tant que discipline mais également l’inutilité de toute démarche n’étant pas du ressort de la realpolitic. De quoi vous coller des sueurs froides pour un bon moment.

Là où un Simmons aurait habilement foncé dans le tas des références bibliques ou bouddhistes (ou ce que vous voulez) pour considérer la problématique du bien et du mal (avec brio soyons en certains), Banks opte pour une vue plus « objective » de la situation : il ne va créer aucun « méchant ». Aucun personnage ne sera là pour incarner le mal (même un roi démon, au-delà de ses rires sardoniques et de son infini cruauté, parait faire son job) du fait que, encore une fois, personne ne peut tirer raison d’une telle situation, c’est un nœud moral inextricable. Il n’y pas de foi, pas de manichéisme aveugle, il y a des gens persuadés de leur bon droit. En ajoutant à cela le cynisme glacial, la neutralité ou la bienveillance incompréhensible des intelligences artificielles qui peuplent le récit, Banks passe ne sait pas uniquement créée un terrain de jeu pour romancier à l’imagination débordante, il propose une véritable réflexion sur le sujet qu’il traite. On ne suit pas des personnages, mais une conception paradoxale. Le mal est perçu comme une nécessité pour l’existence d’une civilisation, mais également comme un fardeau inutile. Le fil narratif le plus proche d’une telle énonciation se doit (le plus souvent) d’être la rédemption ou l’expiation ; en choisissant le pragmatisme Banks ne force pas à choisir mais à s’interroger.

Ce roman dépoussière la problématique d’un mysticisme stérile et extravaguant pour lui opposer le réalisme de la souffrance. Une souffrance d’autant plus cruelle et injuste (au sens platonicien) qu’elle s’insinue partout.

On pourrait croire à un récit pesant, fait de bon sens, comme peut l’être (par exemple) le premier roman (génial) de Damasio. Mais le style de Banks n’a rien perdu de ses atouts mainstream. Il continue de jouer sur des effets (parfois convenus), sur des rebondissements, sur des personnages fonctionnels, sur des scènes d’actions claires et jouissifs ; tout en manœuvrant pour ne jamais tomber dans la facilité. Ce louvoiement s’opérant par le biais d’un humour véritablement corrosif. D’ordinaire il distille un pessimisme presque charmant, au bord du gouffre défaitisme, par le biais d’un personnage blasé. Ici il s’agit d’un vaisseau de guerre, ravis de son rôle, pas meilleur ni pire qu’un autre, il se révèlera posséder le détonateur charismatique nécessaire à toute bonne histoire.

Ce récit prend donc sa thématique à bras le corps pour mieux la portée au cœur de la Culture et de nos interrogations, sans jamais franchir le pas de la démonstration philosophique, tout en oeuvrant pour notre réflexion… et notre plaisir !

On notera des traits d’humour et des clins d’œil pour les « fidèles », amenés avec subtilité et ne venant jamais polluer la lecture (l’un de mes moments favoris étant lorsqu’une des héroïnes se demande honnêtement si elle pourrait tuer un drone).

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