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La fête des lanternes est une ancienne cérémonie chinoise qui clôt les festivités liées au nouvel an. De la lumière (symbolisant un feu) éclairer la pénombre, quel meilleur moment pour se cacher, quel meilleur moment pour débusquer la vérité ?

Cette dualité n’aura pas échappé à Van Gulik qui la fait sienne pour traiter d’une nouvelle affaire. Tout le monde est à sa joie et au délassement, rien de plus normal en cette période. Le mendiant qui vient de mourir ne représente guère plus qu’une formalité administrative. Tout irait pour le mieux si un fantôme ne venait pas troubler le repos bien mérité du juge Ti. Oui, rien de moins qu’un fantôme. Le plus amusant pour le lecteur, qui a envie d’en savoir plus tout de suite, c’est que cela ne semble pas vraiment affecter les nerfs de Ti qui se contente d’y voir un signe et de revenir s’enquérir de ce qu’il en est véritablement.
On s’en doute, derrière les apparences se cache un mystère quand à la personnalité du soit disant mendiant et nous voici au cœur d’une enquête. Ce jeu des masques sociaux montre bien la différence existant entre l’esprit d’allégresse, de déférence et d’obligation sociale et les véritables sentiments et intentions se dissimulant sous ce fard. Le mort porte un masque, un riche marchand également, il en ira pour la majorité des personnages de cette enquête. Un traitement qui fonctionne à merveille du fait de l’impossibilité pour le lecteur de pénétrer les pensées intimes du juge. Gulik le décrit toujours de l’extérieur, on connait ses mimiques, ses gestes, son attitude, ses vêtements, son physique… mais si parfois nous savons qu’il pense à une nouvelle poste ou ressent de la frustration (comme c’est le cas durant un court instant dans cette nouvelle), jamais les méandres de sa mécanique de déduction nous sont connus. Ce qui n’est pas « grave », car d’une part cela fait le jeu d’un des enquêtes, ayant accès aux mêmes informations que le personnage on peut s’enticher de découvrir la solution seul ou avec lui (ou ne rien faire du tout et profiter du paysage, c’est très bien également), d’autre part on le sait franc, si Gulik joue parfois sur un jeu de conclusion un brin hâtive c’est le jeu du policier, le juge lui ne nous ment jamais, il duper les filous, tend des pièges, omet de divulguer des données mais il ne ment jamais pour cacher la vérité et sa corolaire la justice.
Ainsi le livrer à une galerie de personnages méprisants et fourbes, donne plus de poids à cette enquête. D’autant que l’importance de l’orchidée ne me parait pas anodin, en effet cette épiphyte a le bon goût d’être superbe (enfin pour la majorité de ces dizaines de milliers d’espèces sans parler des croisements [souvent à la con mais bon n’est pas Lecoufle qui veut ]), d’être difficile à dénicher et encore plus à faire fleurir et vivre, elle peut également dissimuler de rares fragrances pour attirer de malheureux insectes. Une image fleurie de la femme et des pièges de la nature souvent utilisée en chine à cette époque (d’autres enquêtes nous l’on déjà signifié).

Tout ceci n’a rien d’original en soit, mais ce jeu des faux semblants prend corps dans une ville en liesse, célébrant une fête dans un déluge de couleur et de repas pris en famille. Une pointe acide (et peut être amer, un genre de mélange citron pamplemousse en somme) vient ternir cette image de félicité partagée. Si le juge seul se permet de quitter les obligations que la joie impose, c’est (encore et toujours) pour servir la justice. Reste que le ton de cette nouvelle, teinté d’un zest (je file la métaphore qui n’en est pas une) est sombre, parfois noir, ne présentant pas d’issue de secours morale ou de trait d’humour salvateur (Gulik aime parfois à faire une phrase nous portant à sourire, on se souviendra d’un des lieutenants du juge qui devant s’acquitter d’une mission de surveillance sur un fleuve en profitera pour prendre quelques splendides poisson).
En jouant sur le paradoxe entre le caractère obligatoire de la fête et les atrocités qui se trament dans l’ombre, on pourrait croire en de funestes présages, en un ton plus sérieux… mais c’est aussi le moment que choisit l’auteur pour nous présenter les enfants du juge ! Une plongée dans son intimité, avec ces trois enfants, obéissants et joueurs… dont la naïveté et la joie de vivre et de profiter des illuminations représente le véritable esprit des réjouissances. Encore une fois le romancier signe ici un texte de très bonne facture, dont on notera la portée sociale qui n’a rien de poussiéreuse.

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