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Nous y voici, ce roman est la pierre angulaire de la série. Chronologiquement il s’agit du premier récit mettant en scène le juge TI, il serra refusé du fait d’un contenu quelque peu anti-bouddhiste (c’est un euphémisme). C’est en lisant ce roman que l’on peut « juger » de la cohérence de l’œuvre.

Il ne faut pas longtemps pour se rendre compte du ton atypique que revêt ce squelette sous  cloche. L’introduction nous  plonge dans une époque plus contemporaine dans les pas (à la première personne) d’un collectionneur d’objet liés à la criminologie. Un hobby anodin et inoffensif, jusqu’au jour où il lui prendra de revêtir les souvenirs d’un juge historique, il ne lui en faudra pas plus pour revivre souvenirs de ce dernier.

On s’en doute, cette mise en scène à de quoi surprendre le lecteur habitué que nous sommes devenus. Bien évidemment il y a l’effet « essai » de l’auteur. Il faut se souvenir que Gulik a déjà traduit les enquêtes historiques du juge mais qu’il s’agit ici de sa première initiative en tant que romancier sur ce personnage. Ceci explique sans doute la forte incursion du fantastique des premières pages. Une présence qui « valide » la démarche historique, du moins qui lui fournit une excuse suffisante aux yeux du lecteur. Parce que si aujourd’hui le « roman policier historique » a droit à ses propres collections, voir est devenu un genre à part entière, à l’époque (1948 tout de même) on ne peut pas dire que c’était le cas. Cette introduction est une protection contre certaines critiques, un airbag littéraire avant l’heure. Puis sans doute aussi une véritable envie de se faire plaisir. on peut également remarquer que commencer ainsi, avec une vision fantastique, va à l’encontre des croyances du Juge, croyances qu’il va défendre tout au long de ces enquêtes. Un paradoxe qui n’en est pas véritablement hein, car si le bouddhisme est fustigé dans cette histoire, on remarque rapidement que Ti ne nie pas les croyances des autres, ne nie pas une certaine influence divine, de fait l’incarnation fantastique du juge Ti de début de volume, doit être perçue non comme fantomatique, mais presque sur un plan conceptuel. Encore une fois c’est la justice qui prime, le narrateur réagit aux instruments de la fonction. Ainsi, si l’on peut comprendre que le confucianisme du juge l’amène à vertement critiquer une autre croyance c’est surtout l’influence politique de cette dernière qu’il fustige. Pour lui la justice est affaire de verticalité, de hiérarchie et non de tractation dans l’ombre.

A ce titre la première histoire du roman est exemplaire, car le juge Ti rendra la justice par delà la mort elle-même, de quoi mesurer l’étendue de ses convictions.

D’ailleurs, la chose la plus surprenante avec ce squelette sous cloche… c’est que ce n’est absolument pas surprenant.

Nous ne sommes absolument pas dépaysé, le juge œuvre dans une nouvelle ville, plus importante et plus proche de la capitale que les précédentes, il est entouré de ses femmes, de son fidèle serviteur et de ses trois bras droits. Il parviendra à démêler des affaires insolubles de primes abord, en faisant montre de son sens de l’écoute, de la déduction, en pointant du doigts évidences, fausses croyances, paradoxes, en cultivant secret et silence, en ourdissant des plans subtils, en maudissant sa lenteur, en se moquant de l’opprobre public pour mieux s’appuyer sur le peuple plus tard… tout ces points sont des éléments connus du lecteur. Ce qui prouve le minutieux travail de construction à rebours qu’à effectuer l’auteur. Tout ce que nous avons lu jusqu’ici prend soudainement un sens nouveau, on s’aperçoit que les éléments s’emboîtent les uns dans les autres avec le plus grand naturel. Une petite merveille d’horlogerie narrative. Gulik a non seulement inventé un passé commun et crédible à chacun des principaux protagonistes, mais il a fait attention à ce que ce passé ne soit pas trop lourd. Ainsi lire les enquêtes dans l’ordre chronologique permettra de savourer ce roman dans un processus à la fois complexe (en constante transformation) et familier, mais ne lui donnera pas une saveur toute particulière ou singulière. Cela renforce le lien que l’on a avec la série, sa                ns offrir de « métalecture », d’indices nous transformant en super lecteur capable de comprendre le juge à l’avance ou de brûler les étapes (ou pire encore, de chercher à deviner les intentions cachées de l’auteur).

Toutefois, cet assemblage littéraire n’est pas un pur produit ludique, on s’aperçoit que le moment le plus délicat sur le plan moral, une forme d’apologie de la justice populaire, possède un précédent avec l’ours du monastère hanté.

C’est à cet instant, au moment de la résolution de la deuxième énigme que le monolithe noir se pose devant les yeux du lecteur aficionados. C’est-à-dire que si vous désirez lire un seul roman (celui-ci ou un autre) tout ce que vous risquez, c’est de passer un bon moment. En revanche, dans le cadre d’un travail plus long et exhaustif (oui la lecture est un travail), il est difficile de ne pas se demander si ce récit, si réussie, sonne le glas de notre plaisir. En effet, ce qui sonne comme l’apothéose de la série et du processus créatif de Gulik ; peut également faire froid dans le dos. Est-ce déjà la fin de l’aventure ? La suite pourrait-elle  à la hauteur de ces premières histoires ?

Plus qu’une inquiétude nous avons ici une ouverture, l’espoir de prendre encore beaucoup de plaisir.

Concernant les trois enquêtes, on notera qu’elles sont moins entrelacées qu’à l’ordinaire. La première se résoudra même relativement rapidement, elle est présente pour à la fois mettre en avant l’aspect secret (presque méfiant ou aimant se faire prier) du juge et l’efficacité (et la force de frappe) de ses hommes de mains (n’oublions pas qu’il s’agit d’une mise en place). La seconde enquête déploie des trésors d’ingéniosités et de faux semblants. On s’aperçoit que Gulik met plus l’accent sur la crédibilité et la profondeur de ses intrigues (il parvient à mêler, avec brio, des éléments de la deuxième et de la troisième) que sur les personnages. Disons plutôt que ce premier opus nous montre un auteur pas encore au fait de son art. La densité qui le caractérise dans les précédents récits manque ici. Non pas qu’il y ai des pages en trop, mais le rythme n’est pas le souci principal de Gulik, on sent bien qu’il y a « un temps pour tout » (la description de tel caractère, d’une action, la mise au claire d’une action ou d’un plan… ) le lecteur a plus de temps pour échafauder des théories et se prendre au jeu des devinettes.

Au final, nous avons ici affaire à une clef de voute. J’avoue mettre attendu à cette classe, cette rectitude assumée (volontaire et nécessaire), cette maîtrise, en être ravis… d’autant plus qu’aucun aspérité ne vient faire flancher l’envie qui est la notre.

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