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L’orage gronde au loin, les arbres de Judée secouent leurs feuillages pour en faire tomber les coquilles de gramzoutier barbu, bientôt les premières rafales d’un vent picaresque viendraient chevaucher les boucles de Bello. Sa stature longiligne se découper sur un quartier de lune rouge sang, ses crocs vibrés de douleur sous l’appel du combat à venir. Rejetant la tête en arrière, il crispa la nuque, serra les poings pour réfréner un hurlement libérateur.  L’ar Ipod Er scruta son compagnon, un bref instant, pour aussitôt reporter son attention à la baguette magique que son grand père lui avait confié avant de changer de sexe… si vous aussi vous en avez marre des vampires en crise existentielle, des baguettes magiques, si votre amour du gothique et du romantisme à l’anglaise en a pris un grand coup derrière la nuque… trouvez un parc esseulé (même des joggers matinaux), faufilez vous dans un cimetière, croisez les jambes, relâchez vos muscles, laissez les picotements de l’immobilisme vous envahir… tournez les pages de ce récit de Gaiman.

 

Neil Gaiman poursuit un travail de conteur, le même que dans « Coraline », « le jour où j’ai échangé mon père contre deux poissons rouge », «  des loups dans les murs » ou encore dans les comics « sandman » (et en filigrane de toute son œuvre).

Des contes pour petits et grands, pour rêver, pour apprendre, pour partager, pour lire à haute voix, pour se faire peur au coin du feu, pour éduquer, pour plonger dans le passé, pour imaginer l’avenir, pour se faire plaisir… des histoires aux références ne cessant jamais de s’enchevêtrer, des histoires bancales.

Et, il est là l’élément qui fait de Gaiman un formidable conteur (et de Pratchett également, après tout quoi de plus bancal qu’un disque posé sur le dos d’éléphant, eux-mêmes posés sur une tortue le tout lancé dans l’espace ? ). C’est un auteur au contact de l’imaginaire, d’un déferlement constat d’idées.

Depuis peu (enfin ça fait déjà quelques années mais pour les besoins de cette chronique on dirait « depuis peu » et puis c’est tout), le rayon « jeunesse » des grands magasins s’étoffe de plus en plus de romans à succès, de séries d’héroïc fantasy mêlant récit initiatique et poncifs du genre abordé. La constellation des bibliothèques rose et verte a explosé en un millier de galaxies toute plus spécialisées les unes que les autres, donnant parfois lieu à de véritables réussites, mais le plus souvent le but avoué de ces productions est de faire un « coup éditorial ». De là on applique des recettes, on cherche à vendre, à plaire, à s’immiscer dans les méandres de l’imaginaire collectif des enfants/pré-ados/ado , en fonction des modes du moment. Un brin de cynisme et.ou de réalisme économique, surement, une façon de ratisser le « genre », de plomber les étagères sous le poids des stéréotypes d’adultes donnant à lire ce qu’ils pensent être du « plaisir » pour les enfants, sans doute aussi. Mais l’élément le plus navrant reste une forme de canon esthétique, une manière lisse et savonneuse de présenter les choses.

Entendons-nous bien je ne parle pas ici des univers créés, du style des auteurs, des intrigues ou des personnages, cela nous mènerait trop loin, je parle du sérieux de l’affaire. Un sérieux trop souvent adulte, confiné, froid, plastique, un sérieux de sapin de noël concocté par un cartésien fou. A tout vouloir « bien faire » on en oublie que les histoires pour enfant (et pas uniquement) et plus spécifiquement les contes sont constitués de merveilleux. Je ne fais pas mention ici du merveilleux de supermarché pour bande annonce cheap de la dernière production « à la manière de ce que faisait Tim Burton il y a 25 ans », ou d’un épisode « spécial halloween » du dernier dessin animé en vogue. Je parle du merveilleux comme d’un élément qu’on ne comprend pas, d’une partie d’un récit qui nous reste inconnue, étrangère, qui nous repousserait presque.

Le merveilleux se tient dans un espace indéfinissable, imperméable aux règles du bon sens ou du sens commun et encore plus éloigné des règles du marketing. La sagacité d’un conte ne repose pas sur sa longueur, il en va de même que son sens moral, sa capacité à nous transporter dans un univers tout à fait incongru ou pour chacune de ses occurrences possible. Un conte est une histoire que l’on raconte, un récit oral, que l’on peut inscrire sur  papier si on prend bien soin de ne pas l’enfermer dans un carcan, à la manière d’un Platon oeuvrant sur les mythes fondateurs pour mieux les enclavés. Tout verrouiller dans ce genre d’entreprise, vouloir écrire comme on remplie un tableur excell du bilan de fin d’année, c’est fermer la porte aux bizarreries et à l’incongruité. Ce qui fait d’Harry Potter une tête à claque, ce n’est pas un esprit de gentillesse trop poussé ou la complaisance dans la médiocrité ; c’est plutôt la volonté de l’auteur à tout vouloir expliciter, détailler, préciser, enjoliver, dramatisé, qui rend la soupe indigeste.

Tous les récits ne sont pas faits pour être détaillés à l’extrême, d’autant plus lorsqu’il s’agit de conte et plus largement de récits pour enfant.  Ça ne signifie pas que pour être « valable.bon » un récit doit se prendre pour un gruyère suisse, ni que tout récit comprenant des incohérences se fera aussitôt décerner la palme du meilleur roman jeunesse. Et puis Verne ou Stevenson ça se lit très bien quand on est « jeune » et plus tard aussi.  Ce qui apparait comme un « plus », comme une marque de fabrique, distille de l’ennui et finit par dessiner les contours d’un secteur d’activité fermé. Car en donnant à lire des récits équilibrés, construits, assimilables car prémâchés, avec des messages moraux lourdingues on en arrive à des jeunes gens attirés par une littérature de masse et qui ont du mal à passer à autre chose. Ça ne veut pas dire « changer de genre », on peut aller très bien en ne lisant que de la fantasy, de la science fiction ou tout autre chose que ce que les facultés continuent de nommer « paralittérature » ; ça veut dire qu’il me semble difficile (au vu du nombre de jeunes que je côtoie qui correspondent à ce schéma) de hausser leur niveau d’exigences.

Revenons aux moutons dessiner par monsieur Mc Kean pour cet opus de Neil Gaiman.

Un assassin au prénom inquiétant loupe sa cible, un tout petit bambin de 18 mois qui parvient à se réfugier dans le parc municipal voisin, un ancien cimetière. A partir de là, nous allons suivre les étapes marquantes de la jeunesse du jeune homme, un périple initiatique des plus communs. L’apprentissage des bonnes mœurs, des dangers à affronter, des crises de larmes, des rencontres, du mystère, des épreuves… chaque nouveau chapitre nous emmène à la suite de Nobody dan son cheminement vers l’âge adulte.

Comme on peut s’y attendre, il sera question de la relation que l’on entretient avec le passé, entre vérité historique, détails des vies personnelles que l’on oublie, heures sombres à ne pas évoquer sans s’y être préparé (on notera d’ailleurs un vibrant hommage à Lovecraft à ses goules et ses maigres bêtes de la nuit, qui résonne du carillon lugubre des insomnies paranoïaques)… tout ceci sans que la lourdeur du « devoir de mémoire » vienne, tel un condensat de mousse noirâtre des cuisines mal tenues, s’incruster dans les considérations de l’auteur. Rien d’original dans la structure du récit, nous sommes mêmes à la limite du cahier des charges. Gaiman ne cherche pas à surprendre son lecteur ou à construire une mythologie personnelle, mais à présenter un conte au charme doux. Ce qui importe ce ne sont pas les bornes sur le chemin, mais la description que l’auteur en donne.

En optant pour de grandes ellipses temporelles (de plusieurs années le plus souvent) Gaiman fait la part belle à chacune des étapes qui jalonnent la vie de son héros. Autant de tableau, auquel il parvient à donner vie avec singularité sans que jamais l’ensemble n’ait à se départir de son homogénéité.  Si tel moment sera celui de l’horreur, tel autre nous plongera dans la sorcellerie avec un humour grinçant plein de sarcasme etc, jamais on ne perdra de vue la triste réalité qui se profile à l’horizon : il va falloir grandir. C’est-à-dire se débarrasser de ses illusions, ne pas oublier d’où l’on vient et (élément quelque peu perturbant pour les habitués aux fins « planifiées ») ne rien avoir en tête en ce qui concerne l’avenir.

On arguera, sans doute, qu’étant devenu un vieux con sur le retour j’ai du mal à voir la fraîcheur de la jeunesse autrement que par le prisme de la mélancolie. Toutefois le fait que l’auteur est fait le choix (et le pari) de ne pas s’attarder sur des explications qui auraient alourdies sont propos (pourquoi et comment les fantômes existent, seuls les enfants peuvent les voir, d’où vient la confrérie des « jacks », comment agit et fonctionne celle des « gentils », comment expliquer le renversement de Silas… ) font que le lecteur doit accepter suffisamment d’éléments pour être à la frontière de l’imaginaire, pour ne pas se poser de question sur la crédibilité de l’ensemble, tout en comprenant que tout un univers complexe et entier se cache derrière ce récit. Là où à force de détail, d’exhaustivité (et de tautologie) des univers comme celui de Potter finissent par lasser le lectorat ou du moins par l’enfermer dans une forme convenue bridant l’imagination, Gaiman (et d’autres) continuent d’alimenter sa machine à rêve (la série Sandman est à ce titre exemplaire) avec des envies, du savoir faire et un sens consommé du raccourci.

Chose rare, je vais ici parler de la fin du livre vous pouvez passer votre chemin si vous ne voulez pas en savoir plus. La romance que le destin semble mettre avec bonheur et naturel dans les mains de héros est, avec la mort du méchant, l’élément le plus attendu par le lecteur qui n’est pas dupe des stratagèmes utilisés par l’auteur. Cette histoire d’amour programmée, ne mènera à rien ! Pas de quoi faire sauter les verrous du genre, mais cet événement recèle suffisamment de surprise pour accentuer la part de réalisme que Gaiman tient à donner à son récit. Il en va de même pour la toute fin qui laisse le héros seul dans l’inconnu, sans aucune perspective (précise) d’avenir. Si tout au long de la lecture « l’âge d’homme » semblait être le but de ces aventures, on s’aperçoit que ce prélude n’a servie qu’à effacer le passé de Nobody pour qu’il puisse s’écrire un futur. Chose commune, mais rarement écrite avec autant de déterminisme, cet aspect inflexible du destin qui malgré les épreuves passées pointe vers l’inconnu, est plus en adéquation avec les interrogations de l’adolescence qu’avec les certitudes (illusoires) de la vie adulte.

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